L’expérience du groupe français Ecologie Sociale (1993-2005)

Une des rares applications concrètes en France des idées proches de Bookchin est le parcours politique du groupe français d’Ecologie Sociale. Un groupe fondé par d’anciens membres de la Fédération Anarchiste, dont Philippe Boursier, Willy Pelletier et Philippe Chailan. Ayant quitté cette dernière dans une volonté de dépasser la critique anticapitaliste « classique », trop « dogmatique et mythifiée », ils ont recherché une réflexion plus moderne qu’ils ne parvenaient à développer dans le cadre de la FA. La volonté d’ancrer les principes libertaires dans une réalité sociale plus concrète – et plus pragmatique également – les a amenés à s’inspirer de l’écologie sociale et d’autres courants de réflexion. Leur démarche reprend l’idée d’une pratique de la tendance libertaire « en dedans » au sein des institutions et par une participation politique. Entre 1992 et 1993, le groupe informel rejoint les Verts où il trouve une nouvelle ouverture. Il adopte alors le nom d’Ecologie Sociale. Ils s’y intègrent comme tendance marginale, libertaire, autogestionnaire, promouvant l’action politique locale. L’écoute rencontrée auprès de la formation écologique est intéressée, plutôt favorable, en développement. Mais l’accession au pouvoir en 1997 de la gauche plurielle et la politique du gouvernement Jospin va amener un changement d’optique au sein du parti qui les poussera à le quitter en 1998. Le petit groupe devient alors officiellement un mouvement.

Le mouvement a surtout marqué par son activité de publication. Il a publié durant une demi-douzaine d’années une revue, intitulée Arguments pour une écologie sociale, qui paraissait de façon trimestrielle entre 1998 et 2001. Elle est devenue plus tard Ecologie sociale, mensuel écologiste, égalitariste et libertaire pour quelques numéros, puis Ecologie sociale, la revue jusqu’en 2004. En plus de la revue, Ecologie Sociale publiait la feuille d’avis La lettre d’écologie sociale qui paraissait de façon bimensuelle et traitait des thèmes principalement relatifs à l’actualité de la politique française. (Source : http://raforum.info)

Au niveau politique Ecologie Sociale a surtout eu une percée significative en Vendée, où certains de ses membres sont parvenus à être élus en 2001 sur une liste alternative (La Roche Claire – http://la.roche.claire.free.fr) qui a obtenu 14% des voix lors des municipales de la Roche-sur-Yon. Un bon résultat dû à la reconnaissance obtenue par une base militante active parvenue à quelques succès et ayant gagné par ce biais le soutien d’une partie de la population. Ce résultat permet à trois membres du groupe, dont Philippe Boursier, d’accéder au conseil municipal. Durant trois ans, le groupe va mener une « guérilla institutionnelle interne » pour tenter de faire passer des idées alternatives dans une municipalité dominée par la gauche traditionnelle. Leur action fonctionnera environ une année, mais l’expérience tourne court et se termine par une démission des représentants. Le manque d’expérience, le peu de moyens, la pression, le stress occasionné, le temps demandé ainsi qu’un rapport de force trop inégal face à une gauche majoritaire ont amené les trois élus à mettre fin à l’expérience, explique Philippe Boursier.

Par la suite, les perspectives politique d’Ecologie Sociale ans le giron politique français se sont vu réduites, notamment en raison du « blocage » psychologique de la gauche française avec l’échec au premier tour des présidentielles de 2002. Un événement qui a passablement diminué l’espace pour les groupes politiques à la gauche des socialistes. Au final, Ecologie Sociale va durer jusqu’en 2005, avec la fin de leur activité de publication.

S’ils s’inspirent ouvertement du municipalisme libertaire de Bookchin, le groupe n’a jamais complètement adhéré à ses principes, jugés trop orthodoxes sous plusieurs aspects. Ils s’en distancient notamment sur l’idéalisme marqué de la commune, trop vue comme elle devrait être (un des grands moteurs de la manière de penser de l’écologie sociale) que comme elle est réellement (1).  Leur démarche intellectuelle s’est développée vers la perspective d’associer aux principes libertaires, écologiques et sociaux les avancées de la recherche en science sociale, la science politique critique et notamment la sociologie de la domination via les écrits de Pierre Bourdieux. Dans cette optique, le mouvement associe à la pensée radicale et aux buts anticapitalistes (au sens large et bourdieusien justement de la notion de capital) un véritable pragmatisme doublé d’une ouverture.

(1) A la lecture du Municipalisme Libertaire de Janet Biehl, Philippe Chailan fait remarquer que « son insistance sur le thème de la communauté, sur le face à face, et sur l’immédiateté des relations dans une cité à l’échelle humaine, nous amènent à nous demander si Janet Biehl n’adhère pas, en quelque façon, à l’utopie d’une société parfaitement transparente et réconciliée avec elle-même. »

Réalisé à partir d’entretiens téléphoniques avec Philippe Chailan et Philippe Boursier entre 2008 et 2009.

Citation :

Pourquoi une écologie sociale ?

« Lorsqu’en 1993 nous avons créé la sensibilité Ecologie Sociale, nous étions animés par trois préoccupations essentielles que d’ailleurs, le choix de ce « label » suggérait. Ecologie sociale parce que le discours des Verts était encore très centré sur des préoccupations environnementalistes sans que le lien soit fait avec les questions sociales qui étaient au mieux une pièce rapportée aux thématiques habituelles du mouvement. Pour nous l’écologie ne peut s’arrêter à la porte des entreprises, des cités ou des commissariats. L’écologie telle que nous l’entendons doit s’inscrire au cœur des luttes et des mobilisations sociales pour devenir une espérance pour tous ceux qui aujourd’hui souffrent du productivisme et du capitalisme.
Mais le choix de l’écologie sociale exprimait également notre volonté d’insuffler à la pensée écologiste la force critique des sciences sociales et plus particulièrement de la sociologie dite de la domination. Avec ce parti pris théorique nous ne souhaitions pas adopter une posture intellectualiste, mais au contraire œuvrer pour que les écologistes s’emparent des ressources théoriques permettant de construire d’indispensables repères pour mieux résister à l’hégémonie du libéralisme et pour mieux comprendre les logiques sociales que nous voulons transformer.
Notre appellation enfin, était un clin d’œil à l’écologie sociale de l’écolo-libertaire américain Murray Boockhin bien que nous ne partagions pas l’ensemble des analyses de celui-ci. Comme l’écologie pourrait en effet ne pas être libertaire c’est-à-dire ne pas mettre en cause simultanément le productivisme et les capitalismes entendus comme pluralité de modes de domination, de capitalisation de ressources que celles-ci soient économiques, politiques ou culturelles ? »
(Tiré de : Arguments pour une écologie sociale, N°13, avril 1995)


Bibliographie sélective :

–    Philippe Boursier & Philippe Chailan, Le choix de l’ écologie sociale, éd. Arguments, Hors-série N°1, 200 p., 2000. [voir chronique]
–    Philippe Chailan, « Esquisse d’un projet d’écologie sociale », in Arguments pour une écologie sociale, N°33/34, novembre 1999.
–    Philippe Chailan, « L’écologie sociale, la sociologie critique et l’héritage libertaire », in Arguments pour une écologie sociale, N°31, avril 1999.
–    Robert Péaud, « Rencontre avec le collectif écologiste ‘Los Arenalejos’ », in Arguments pour une écologie sociale, N°39, 2000.
Site Internet

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