Publication: « Reconsidérer Bookchin », d’Andy Price

Reconsidérer Bookchin :

l’écologie sociale et la crise actuelle

 

 

Couverture du livre d'Andy Price

 

Avant d’ouvrir le nouveau livre d’Andy Price, on pouvait avoir quelques appréhensions. Un livre ayant pour projet d’apporter un éclaircissement (et une réponse) aux différents débats et commentaires ayant eu lieu sur les écrits de Murray Bookchin pouvait avoir deux conséquences : soit apporter, peut-être pas le mot de la fin, mais au moins une conclusion constructive et intelligente à la série de polémiques qui ont entouré l’écologie sociale depuis la fin des années 80 (avec les mouvements de l’écologie radicale en premier lieu, principalement avec la deep ecology, et avec les anarchistes par la suite) et permettre de tourner la page. Ou alors, au contraire, ramener une fois encore les projecteurs sur ces débats-là et s’y enliser plutôt que de progresser.

Force est de constater qu’Andy Price est parvenu à traiter le sujet intelligemment. Son intention se révèle bien de ne pas juste en « remettre un couche », mais bien de clarifier le débat, dans le but d’éclaircir le propos dans ce qu’il a pu avoir comme intérêt réel. Et cela en séparant les critiques valables faites à Bookchin de toute une littérature l’attaquant personnellement et lui prêtant des intentions peu objectives. Sans pour autant masquer le fait que Bookchin lui-même porte sa part de responsabilité dans le déraillement de ces deux débats.

Andy Price est impliqué dans le mouvement d’écologie sociale depuis un certain temps. On notera qu’il était notamment à l’origine de l’International Social Ecology Network Gathering qui s’est tenu à Dunoon, en Ecosse, en 1995. Ce livre est semble-t-il son premier ouvrage d’importance, après différents articles sur le sujet.

Recovering Bookchin est séparé en deux volets principaux : le premier consacré au thème de l’écologie et de la philosophie de la nature de Bookchin. Price juge la validité de cette pensée (ou, plus justement, l’absence de contradiction « fatale » qui l’invaliderait complètement, comme cela a souvent été prononcé) à la lumière de la littérature critique qui a émergé après les prises de positions de Bookchin en 1987 à l’égard de la deep ecology avec son texte « Ecologie sociale vs. Écologie profonde : un défi pour le mouvement écologiste » [récemment traduit dans Emilie Hache (dir.), Ecologie politique : cosmos, communautés, milieux, éd. Amsterdam, 2012]. Le second volet, plus court, concerne la pensée politique de Bookchin, également jugée en rapport aux commentaires produits, alimentés cette fois par le pamphlet « Social Anarchism vs Lifestyle Anarchism : An Unbridgeable Chasm ». Deux polémiques qui se sont succédées et qui se montrent en lien direct l’une et l’autre.

Le fond de l’étude de Price, c’est la constatation faite que les deux débats ont engendré surtout des réponses sur le ton des articles de Bookchin, ainsi que sur sa personnalité et ce qui fut considéré comme ses ambitions personnelles. Très rarement seulement le fond de la critique émise par Bookchin n’a été adressée, alors qu’elle se montrait souvent très valable et argumentée, ce que Price va s’efforcer de prouver. Le livre se veut très détaillé et un grand nombre de commentateurs sont cités : Damian White, John Clark, David Watson, Bob Black, Robyn Eckersley, Joel Kovel, Robert Graham, R.W. Flowers et bien d’autres encore. Une liste pas loin d’être exhaustive pour ce qui est des commentaires en langue anglaise, pour autant qu’on puisse en juger. Pour chacun, l’auteur réfute par les textes de Bookchin les accusations objectivement erronées, les attaques personnelles et les commentaires clairement déplacés pour faire ressortir les remarques les plus pertinentes portant sur la pensée elle-même.

Si le recensement des critiques et leurs commentaires n’intéressera sans doute pas tout le monde, Price se montre le plus pertinent quand vient le moment d’aborder les réponses aux remarques les plus à propos. Sous la forme de précisions et de rappels de ce qu’est vraiment le projet écologiste sociale, Price explique Bookchin, et il le fait bien. Il en ressort un effort de clarté qui a souvent manqué dans les œuvres du père de l’écologie sociale. Price apporte effectivement ce qu’on espérait trouver dans son livre : une synthèse au débat (surtout pour celui concernant le volet écologique) qui permet d’y voir plus clair sur les propositions de l’écologie sociale, ce qu’elle englobe et ce qu’elle critique. Il rappelle notamment le fait souvent laissé pour compte que l’écologie sociale en tant que projet ne représente pas un modèle fini, ou abouti, mais se veut un processus. Il n’y a donc pas pour ambition d’apporter une réponse à tout et une large part des critiques faites à son système politique devront trouver des solutions créatives par les gens qui auront à le mettre en place. Avec leur lot de tâtonnements, d’erreurs et d’ajustements.

Le livre ne se cache pas d’être une défense de Bookchin et de ses thèses, mais une défense qui se veut honnête et se révèle assez objective et solide dans ses argumentations. On lui reprochera juste un style un peu répétitif parfois, en particulier dans la volonté de prouver que telle ou telle affirmation est fausse ou a été parfaitement réfutée et des affirmations peut-être trop catégoriques. Si Price défend Bookchin, il n’en dresse pas un portrait idéalisé non plus. Sur le deuxième volet notamment, l’auteur note assez justement que « Social Anarchism vs. Lifestyle Anarchism » est moins pertinent que les précédents pamphlets du genre écrits par Bookchin ; le théoricien anarchiste s’y montrant moins précis, plus dur et dénigrant au niveau du ton. Il aurait fallu montrer plus d’empathie nous dit Price, constatant qu’il est assez normal de se tourner vers le style de vie dans un tel contexte social réactionnaire. Il aurait été plus judicieux selon lui de se montrer compréhensif, chercher à aider, et guider, ces militants, avec des idées, plutôt que les rabrouer.

Au final, Recovering Bookchin se veut assez technique et référencé. Il s’adresse principalement aux personnes qui connaissent déjà bien l’œuvre de Bookchin et cherchent à approfondir le sujet, et sans doute à ceux également qui ont lu cette importante littérature critique des prises de position de Bookchin et cherche à y voir plus clair. Il permet une meilleure compréhension de l’écologie sociale dans sa globalité autant que dans ses détails, et est en cela un des premiers ouvrages à le faire.

Andy Price, Recovering Bookchin : Social Ecology and the Crises of Our Time, Porsgrunn, New Compass Press, 2012.
www.new-compass.net

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