Publication: « Murray Bookchin et l’écologie sociale », de Vincent Gerber

On annonce la parution aux éditions Ecosociété de « Murray Bookchin et l’écologie sociale » de Vincent Gerber, le 19 février au Québec (en avril en Suisse et début mai en France). Le livre retrace la vie et l’oeuvre de Murray Bookchin, montrant le contexte de l’émergence de ses principales idées et leur évolution. Il cherche aussi à ouvrir l’écologie sociale à ses différents acteurs, outre Bookchin, pour montrer leur contribution au mouvement dans son ensemble.

C’est quelque part le premier ouvrage francophone sur l’écologie sociale de Bookchin qui ne soit pas une traduction. Et comme ça faisait aussi très longtemps qu’aucun ouvrage n’était paru sur le sujet, il va être intéressant de voir l’accueil qui lui sera réservé par le public québécois et européen.

Couverture de "Murray Bookchin et l'écologie sociale"

Vincent Gerber, Murray Bookchin et l’écologie sociale – Une biographie intellectuelle, éd. Ecosociété, 2013, 184 pp.

Extrait de la préface :

La vie de l’écologiste Murray Bookchin aura été exem­plaire. Son engagement politique et théorique constitue un modèle de profondeur et de courage. Indépendamment du destin que l’avenir réserve à sa doctrine, indépendamment du souvenir des disputes intellectuelles auxquelles il a participé, Murray Bookchin restera une référence majeure pour quiconque s’inté­resse aux causes de la crise écologique et à son dépassement. Ma rencontre avec ce personnage, il y a une vingtaine d’années, a été mémorable et continue d’être une source d’inspiration.

Malgré la maladie, Murray Bookchin avait accepté d’organi­ser un séminaire avec un groupe de quatre jeunes écologistes dont je faisais partie. Il nous reçut dans son modeste appartement de Burlington, au Vermont, où s’empilaient partout des livres. L’espace y était si exigu que sa conjointe, également engagée dans la théorie sociale, se coupait du flux de paroles trop souvent entendues en portant ces coquilles auditives que l’on retrouve sur les chantiers de construction ; elle pouvait ainsi vaquer à ses propres occupations intellectuelles. C’est assis sur son lit, où ses os le faisaient moins souffrir, que Murray Bookchin engageait la conversation, volubile, généreux, souvent professoral, certes, mais toujours soucieux d’établir un dialogue sur les sujets et les polé­miques qui nous concernaient. Et ce qui nous inquiétait, alors, c’était de comprendre les racines sociales de la crise écologique, d’y entrevoir, par-delà les abîmes qu’elle laissait présager, des solutions pleines d’espoirs d’émancipation pour l’humanité. Tel était le programme de ce séminaire d’écologie sociale.

Murray Bookchin était doté d’une vaste culture et d’une indignation authentiquement révolutionnaire. Il nous parlait à la fois de ses souvenirs plus ou moins amers concernant le mouve­ment communiste du XXe siècle ainsi que de ses inquiétudes face à l’avenir de l’Occident, sous l’emprise d’une culture américaine en décrépitude et d’une globalisation mortifère du capitalisme. Il savait que nous vivions une époque difficile pour toute perspec­tive de transformation politique, mais cette difficulté n’était pas pour lui une raison suffisante pour désespérer. Malgré l’urgence de la situation, il fallait être disposé à une certaine patience : « quand le contexte lui parut bouché, nous dit-il, Lénine partit étudier avant de se réinvestir dans la révolution ! » Constatant la faillite de la pensée critique face au néolibéralisme – idéologie qui pouvait encore au début des années 1990 se réclamer sans trop de contestation de la fin de l’histoire – Murray Bookchin nous avait bien signifié qu’une compréhension plus précise du capita­lisme était plus que jamais devenue nécessaire. Autrement dit, l’échec du marxisme traditionnel obligeait un passage à une activité théorique préalable à toute réactivation de luttes poli­tiques prenant au sérieux le dépassement de la crise écologique.

***

Il apparaît évident que le contexte actuel, qui réunit à la fois crise économique mondiale, crise écologique et crise du sens, suscite le besoin de s’ouvrir à des pensées radicales comme celle de Bookchin. Aux grands maux les grands moyens ! En effet, devant le douloureux spectacle des défaillances de la civilisation occiden­tale, où semble étrangement se normaliser l’état permanent de crise, une remise en question majeure des pratiques humaines n’est-elle pas rendue nécessaire ? Ne faisant aucune concession aux modes idéologiques ou aux reconnaissances académiques, Murray Bookchin nous convie à travers son œuvre à porter notre regard au loin pour réfléchir sur les causes du dysfonctionnement de l’activité humaine dans l’habitat terrestre, qui rend pourtant celle-ci possible. Même si Bookchin l’a formulé il y a plus d’un demi-siècle, ce problème n’est pas suffisamment abordé de nos jours avec la profondeur qu’il mérite. Au contraire, les tentatives de résolution de la crise écologique semblent résister plus ou moins consciemment à toute remise en question sérieuse de la structure sociale, c’est-à-dire sa hiérarchie politique et son écono­mie productiviste, qui sont responsables, selon Bookchin, de la destruction de la biosphère ainsi que de la pauvreté de la majorité des Terriens. Or, le refus obstiné de prendre acte des analyses et des synthèses de l’écologie sociale, tout comme des autres cou­rants de la mouvance écosocialiste, se manifeste à notre époque sous deux principales formes à la fois différentes et complémen­taires : l’environnementalisme technocratique et le radicalisme éthique. L’environnementalisme technocratique consiste en ce que l’on rencontre communément sous l’appellation de « développe­ment durable », tandis que le radicalisme éthique, plus discret parce que plutôt individuel, peut être mystique – comme la deep ecology tant abhorrée par Bookchin – ou non.

Si l’environnementalisme donne l’impression d’être optimiste dans sa visée de « sauver la planète », par une seule amélioration de la gouvernance qui maintiendrait l’actuel mode de produc­tion, le radicalisme éthique, quant à lui, mène au contraire à un pessimisme où de belles âmes se complaisent dans la certitude intérieure d’avoir bien diagnostiqué que l’humanité courait à sa perte dans sa folie de dominer la nature. Or l’une et l’autre de ces deux postures, à première vue opposées, partagent en fait le même défaut qui consiste en l’absence de remise en question politique des structures sociales. Qui plus est, l’idée d’entrevoir l’horizon d’une société postcapitaliste n’effleure même pas les esprits verts, qu’ils soient optimistes ou pessimistes. Si les tenants de ces deux postures, qui ont pourtant à cœur l’avenir des éco­systèmes, se révèlent impuissants à infléchir quoi que ce soit dans le cours des choses, c’est parce qu’ils admettent implicitement la naturalisation de la démocratie libérale et du capitalisme. Une telle naturalisation en vient donc à rendre plus plausible dans l’imaginaire social la représentation de la fin du monde que celle d’une société postcapitaliste.

Tandis que le radicalisme éthique ou mystique est moins pré­sent sur la scène publique – puisqu’il s’agit d’une ascèse indivi­duelle de survie qui tend à se couper du monde corrompu –, l’idéologie floue du développement durable, quant à elle, tient le haut du pavé médiatique depuis le Sommet de Rio de 1992. C’est donc depuis vingt ans que les promoteurs du développement durable nous offrent le spectacle répétitif de leurs échecs accumu­lés. Or, ces promoteurs que l’on retrouve dans les principales organisations environnementales respectables et les administra­tions publiques encore épargnées par les plans d’austérité ont toujours justifié leur posture au nom du pragmatisme. Opposés aux « idéologues » de l’écologie sociale, de l’écosocialisme ou de la décroissance, ils prétextaient que l’urgence de la crise écolo­gique imposait la nécessité de participer au jeu de la démocratie libérale et du capitalisme. Leur raisonnement est le suivant : puisque la contestation des structures sociales risque de confiner l’écologisme dans la marginalité et de laisser ainsi libre cours à la destruction des écosystèmes, vaut mieux épouser les exigences normatives des « partenaires » représentant l’ordre dominant.

Bien que cet argument ait gagné l’adhésion d’un grand nombre des militants environnementalistes, pour un écologiste anticapita­liste et antiautoritaire comme Bookchin, une telle option était a priori vouée à sa perte. S’il pouvait jadis prétendre à une certaine rationalité, le développement durable est aujourd’hui réfuté par le réel : son échec est patent ; il est temps d’en finir avec ce slogan pour gens d’affaires et politiciens en sursis. Ceux et celles qui de bonne foi y croient encore courent ainsi le risque de ne pas être acquittés par le tribunal de l’histoire, si l’état futur de la biosphère en permet la tenue. Étant donné que l’une des vertus de la conscience écologique est la prise en compte des générations futures, il est donc permis d’espérer que les environnementalistes rectifient le tir en s’ouvrant à des pensées comme celle de Bookchin. Serait ainsi évitée leur condamnation par nos arrière-petits-enfants – ou les enfants qui ont eu le malheur d’être nés aujourd’hui dans l’un de ces multiples enfers sociaux et environ­nementaux se trouvant à l’extérieur de la « zone piétonnière du capitalisme mondial », comme dirait le regretté Robert Kurz, que constituent l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord.

Si les rangs de l’écologie radicale demeurent pour l’instant assez réduits, des signes avant-coureurs permettent toutefois d’entrevoir un changement à cet égard. Ainsi, à la veille du Sommet de Rio+20 à l’été 2012, le biologiste canadien de répu­tation mondiale, David Suzuki, affirmait avec amertume que l’environnementalisme avait échoué. Un lecteur de Bookchin ne peut qu’être d’accord avec ce qui a toujours paru comme une évidence. Malgré sa colère et son intelligence, monsieur Suzuki, comme bien d’autres scientifiques éclairés, ne semble pas avoir osé critiquer la structure sociale dominante, c’est-à-dire la démo­cratie libérale et le capitalisme. Non, car le « fétichisme » de la marchandise et la « naturalisation » des organisations technocra­tiques font sentir à la conscience commune que la logique tech­nico-économique dominante est indépassable. C’est cet état de fait que certains penseurs critiques commencent à qualifier de totalitaire. Totalitaire, non pas dans le sens archaïque du nazisme et du stalinisme, mais en ce que des pans entiers de la vie humaine et de la nature semblent inexorablement voués à une marchandisation ou à un traitement managérial. Totalitaire dans la mesure où tout ce qui se manifeste en opposition au capita­lisme est ou bien rejeté dans le néant symbolique de l’absurde, ou bien en attente d’être supprimé d’une façon ou d’une autre, c’est-à-dire par les mensonges médiatiques, les gaz lacrymogènes ou les projectiles de drones. C’est sans doute devant la crainte de perdre la face dans cet univers de sens saturé de l’éther néolibéral que des savants respectables, qui n’ont pourtant plus rien à perdre pour la réussite de leur carrière, ne risquent pas (encore ?) d’opter pour une pensée radicale comme celle de Murray Bookchin ou des écosocialistes.

[…]

Face à l’imbroglio actuel dans lequel nous a plongés la naïveté du développement durable et duquel ne nous sortira pas l’éthique environnementale, des pensées comme celle de Bookchin sont donc promises à un grand avenir. À la lecture du présent livre il sera possible de prendre connaissance des fondements de l’écolo­gie sociale qui est l’une des premières pensées politiques à avoir affirmé qu’une seule et même cause expliquait la crise écologique et la misère sociale, et que la résolution de ces contradictions ne s’effectuera que par la transformation des structures sociales, notamment par le dépassement du capitalisme.

[…]

Somme toute, l’écologie sociale de Murray Bookchin peut encore contribuer aux pratiques de l’écologie politique radicale. Malgré son succès mitigé, plusieurs de ses éléments demeurent et demeu­reront actuels. C’est d’ailleurs pour cette raison que le présent ouvrage de Vincent Gerber renferme un intérêt indéniable pour réfléchir sur les causes de la crise écologique et sur les préfigura­tions de pratiques concrètes qui contribueraient à sa résorption. En plus d’effectuer une synthèse sans concession, cette « biogra­phie intellectuelle » de Bookchin offre au lecteur francophone un accès inédit à des ouvrages non traduits ou devenus inaccessibles. Sa facture originale, qui conjugue les épisodes de la vie d’un militant avec les développements théoriques de sa pensée, permet aussi de prendre connaissance d’une existence totalement dédiée à l’engagement politique. On y trouve donc des sources d’inspi­ration aussi bien intellectuelles qu’existentielles, ce qui rend tout à fait palpitant la lecture de ce livre.

Jean-François Filion
Professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal

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