Rencontres écosocialistes de Genève – janvier 2014

(Petit) écho des rencontres européennes écosocialistes de Genève

24-26 janvier 2014

 

 

Le groupe écosocialiste du parti de gauche genevois solidaritéS a organisé à Genève les premières rencontres écosocialistes européennes (http://alterecosoc.org). Une rencontre internationale pour amener les partisans de cette mouvance à former des liens et un réseau, en échangeant sur leurs luttes et les actions du moment.

[N.B. N’ayant pu assister qu’au dernier jour, je n’ai pas pu avoir une vue d’ensemble des débats qui y ont eu lieu.]

La conférence de Maxime Combes (d’ATTAC) en plénière le dimanche matin a intéressé passablement de monde. J’ai particulièrement apprécié son approche très humble du sujet. Maxime Combes n’a ainsi pas caché les limites de ses connaissances ou de son exposé sur les « Enjeux et luttes européennes ». Il y retraçait un petit tour d’horizon des différentes formes de conflits (qui ont tendance à se régionaliser), de leur nature (souvent défensive : contre les grands projets inutiles, contre le gaz de schiste, etc.) et la nécessité de créer un mouvement pour fédérer ces luttes, notamment au niveau européen.

Le débat qui a suivi a beaucoup focalisé sur le milieu syndical français. Connaissant mal ce milieu et les débats qui s’y tiennent, j’ai été surpris d’apprendre cette opposition à l’intérieur du mouvement syndical entre défense des emplois et défense de l’environnement. On prend conscience du long chemin à parcourir quand on annonce que « le grand progrès fait dans le milieu syndical est l’intégration de l’existence de la crise climatique » (si j’ai bien compris), mais que le besoin de sauvegarder les emplois amène encore beaucoup de centrales syndicales a adopter des postures anti-écolo (que ce soit pro-nucléaire, pro-gaz de schiste, etc.). Une volonté pragmatique de sauvegarder les emplois à tout prix que les écosocialistes rejettent, pointant plutôt un besoin de changer de paradigme. Mais à les entendre, le combat est loin d’être gagné d’avance et l’inclusion des syndicats dans la lutte pour l’environnement a encore beaucoup de chemin à faire.

Des ateliers qui ont suivi cette présentation, j’ai assisté à celui sur « La planification écologique, le contrôle démocratique et l’autogestion », animé par Mathieu Agostini et Fanny, membre d’Alternative Libertaire (qui a, j’imagine, remplacé Manuel Gari annoncé sur le programme). Celle dernière a commencé par présenter des thèmes importants dans la question d’une planification et répartition de la production (qui était un peu le thème central de l’atelier), avec un point de vue libertaire. On y retrouve :

–         la relocalisation de l’économie

–         un rééquilibrage entre les villes et les campagnes

–         le développement d’un système fédéral coordinateur, avec mandat impératif et tournant

–         la participation des citoyens aux décisions sur ce qui concerne les besoins fondamentaux

–         la nécessité de limiter l’agression sur le monde naturel (éviter l’épuisement des ressources)

–         la recherche d’une unité du territoire dans le domaine de la gestion, notamment pour éviter les oppositions comme producteur vs consommateurs, et reconnaître que chacun est potentiellement autant producteur que consommateur.

La question du « comment » n’a malheureusement que peu été abordée dans l’exposé et a amené bon nombre de questions dans l’assistance. Quelqu’un a ainsi très vite interpellé sur la manière (autoritaire ou non) d’amener ce rééquilibrage entre la ville et la campagne. Ce auquel la présentatrice a un peu maladroitement répondu « s’ils veulent manger, il faudra bien qu’ils aient à la campagne », ce qui a évidemment provoqué un certain remous dans la salle. Sa pensée sur le sujet n’a malheureusement pas pu être clarifiée.

Mathieu Agostini a lui parlé plus de la réappropriation des moyens de production par les travailleurs, dans des termes marxistes assez classiques. Avec l’exemple d’une usine de voitures qui serait nationalisée, avec des ouvriers amener à s’autogérer et qui commenceraient à remettre en question sa production, voir si elle pourrait produire autre chose, autrement, etc. Et les difficultés qui en ressortent. J’avoue m’être questionné sur la manière de présenter ce projet d’émancipation où, finalement, tout le processus (nationalisation, autogestion, proposition de la production – à nouveau, sa planification) est présenté comme venant du haut, avec « quelqu’un » (l’Etat ? les citoyens ? les consommateurs ?) venait les « libérer » et leur demandait ce qu’ils pouvaient faire, plutôt qu’une remise en question venant de l’intérieur qui ensuite s’élargirait.

 

Dans le débat, la question ville/campagnes a amené les premières discussions. Si la question de la décentralisation est pertinente, j’ai l’impression que le mouvement écologiste y a répondu depuis pas mal d’années déjà et je pensais cela ne faisait plus tellement débat. Que ce soit au travers de Bookchin, des théoriciens des Cité-jardin, des Villes en Transition et de plusieurs autres (écoquartiers, villes lentes, villes utopiques de Luc Schuiten, etc.), on peut aisément trouver des pistes pour amener à un rééquilibrage entre la ville et la campagne. Et cela sans directives autoritaires. Il est assez évident que bon nombre de citadins aujourd’hui déjà préféreraient vivre à la campagne, tout comme une écrasante majorité souhaiteraient plus d’espace naturels en ville. Rien qu’en suivant les aspirations individuelles, ainsi qu’en procédant à un rééquilibrage et une homogénéisation des lieux dédiés au travail, à la culture, au commerce et à l’habitation (car le point central du problème est bien celui-là), on peut amener à la création de lieux mixtes, qui allient les caractéristiques des villes et des campagnes, dans une fusion organique bénéfique à l’être humain comme à la nature. C’est surtout une question d’urbanisation, qui peut être décidé par un contrôle démocratique en considérant les besoins de chacun. Mais point de débat ici sur ces questions, on en est resté aux seuls prémisses.

Le deuxième point de débat a pointé une dichotomie apparente entre les deux présentations initiales. alors que Fanny d’Alternative Libertaire parle de relocalisation, Mathieu parle de nationalisation, tous les deux avec des visées de planification « soft » de la production (sous-entendu, se limiter à planifier les éléments de base – énergie, alimentation, etc. – mais pas toute la production). Un retour au socialisme coopératif des débuts, avant la grande centralisation et bureaucratisation de l’expérience soviétique, comme cela a été fait remarquer dans l’assistance.

A ce niveau, plusieurs ont mis en évidence autant l’impasse du localisme que celle du nationalisme. Le « local vs national » a semblé être le point d’achoppement pour beaucoup, notamment vis-à-vis de « qui décide », « à quel niveau », « on ne peut pas tout décider ni tout produire au niveau local », etc. Et là encore, j’ai eu le sentiment d’une méconnaissance de toutes les théories et les expériences faites, notamment par les anarchistes, sur le confédéralisme. Avec aussi peut-être une importante différence entre les militants français, vivant un système très centralisé, et les militants suisses, qui au travers du fédéralisme n’ont aucune peine à concevoir un modèle à plusieurs étages où les décisions se prennent au niveau où elles sont le plus pertinentes (locale, régionale, nationale, etc.). Et quand un membre québécois annonce qu’entre le système de planification nationaliste dans lequel s’inscrivait Mathieu et le modèle localisé anarchiste, presque autonome, qu’il lui a semblé comprendre dans la présentation de Fanny, il s’est interrogé (à juste titre à mon avis) sur la possibilité d’avoir un entre deux. La clé paraît effectivement être là, et cela encore j’aurais cru au consensus là-dessus dans ce milieu, plutôt qu’un débat, finalement stérile, entre le tout national et le tout local.

Au final, beaucoup de questions posées lors de cet atelier, mais peu de réponses ou d’échanges de points de vue, tant les interventions sont restées isolées et ne se répondaient pas forcément. On a posé les base du problème, mais personne n’a eu l’occasion d’y répondre, malheureusement, laissant passablement de frustration. Ce qui pousse d’ailleurs à remettre en question cette forme de débat-discussion, où trop souvent la discussion ne se fait pas et se résume à une addition d’avis et d’interrogations personnelles. Un problème qui revient souvent dans ce genre de débats.

Mon sentiment en définitive sur cette matinée allait dans plusieurs directions :

– Il y a encore (et toujours bien ancré) malheureusement une reconnaissance de la valeur sacrée du travail, notamment dans les milieux syndicaux. On se bat encore beaucoup pour les places de travail, alors qu’il faudrait se battre pour réduire la place allouée au travail. « La société civilisée s’acharne à créer du travail, alors qu’elle dispose de toutes les ressources nécessaires pour bien vivre avec moins de travail qu’auparavant. » analysait très justement Jean-Pierre Gallou dans son Petit traité utopique (éd. Ecosociété, p.39) Un principe suivi par la posture officielle des écosocialistes d’ailleurs, un des intervenants ayant ainsi rappelé qu’on pourrait ne travailler que deux heures par jour. Il y a là vraiment quelque chose à revendiquer et des mythes à briser, notamment à gauche, si on veut relancer le projet socialiste.

– les écologistes sociaux, les libertaires et les écologistes radicaux, de par leur recherche sur le confédéralisme, le localisme, ont beaucoup à apporter au débat écosocialiste. Il y a des liens à faire pour présenter les moyens de gestion qui existent dans le but de gérer une société sans système étatique bureaucratique et sans créer des îlots locaux autonomes et autosuffisants. Le modèle confédéral est un moyen pour permettre de gérer démocratiquement (et même en démocratie directe) une société entière, en décentralisant la gestion globale des moyens de production et de prise de décision politique. Cela par le rassemblement, effectivement, des producteurs et consommateurs, c’est-à-dire de toutes les personnes concernées par une décision quelle qu’elle soit. Cela a été expérimenté, il faut le rappeler, mais doit l’être encore et la question ne devrait pas se poser sur le « national ou le local », mais sur un modèle à niveau et des moyens de décentraliser ces éléments dans le contexte actuel.

– Sur la forme enfin, il y a une réflexion à avoir sur le déroulement des ces débats : comment limiter les interventions (« la démocratie, c’est laisser les autres parler » a lancé quelqu’un, avant malheureusement de lui aussi tenir un peu longtemps le micro) ? Comment faire en sorte qu’ils se répondent, c’est-à-dire qu’on avance dans les débats ? Toutes les propositions sont ici bonnes à prendre. Ici, il est certain que la grande affluence – bien plus nombreuse qu’escomptée pour ces rencontres – a amené trop de gens dans les ateliers et est en partie responsable du phénomène. Mais en dehors de la taille, d’autres pistes sont à voir. Au Québec par exemple, dans les milieux progressistes, il est de coutume assez répandue de faire alterner les orateurs masculins et féminins lors des questions, cela pourrait aussi être une avancée que ce ne soit pas toujours les mêmes qu’on entend. Il pourrait y avoir un rapporteur, ou quelqu’un mandaté pour synthétiser les propos tenus, forçant indirectement ceux qui prennent la parole à s’adresser aussi à lui et donc de devoir être clair et synthétique. Et sûrement d’autres choses à creuser, pour permettre une réponse rapide à un propos tenu, ou pour favoriser ceux qui veulent rebondir sur quelque chose avant de partir sur d’autres thèmes.

Hormis ces détails, ces journées ont visiblement été un succès, notamment au vu du travail important fourni par les organisateurs, et la rapidité avec laquelle cette manifestation a été mise en place. Une nouvelle édition a été annoncée en fin de séance en Espagne pour 2015. Affaire à suivre.

 

 

 

Pour aller plus loin sur le sujet : Laure Devleeshouwer, « Ecosocialisme ou écologie sociale ?« .

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