Parution: « Ecologies sociale, le souci du commun »

 

Le terme d’« écologie sociale » n’en finit plus d’être repris se répandre. Ce recueil de Pierre-Antoine Chardel et Bernard Reber participe à l’engouement avec un ouvrage original. Le pluriel du titre exprime bien la volonté affichée : en s’ouvrant aux différents mouvements traitant d’écologie sociale et en montrant leurs points communs ou leurs divergences, les anthologistes ont cherché à dresser une sorte de portrait de la discipline. On comme on l’apprend dans l’introduction : « Le présent ouvrage entend témoigner de la richesse des interprétations que suggère la conjugaison de ces deux notions [écologie et sociale], tout en assumant une autre contrainte majeure, celle de l’innovation technologique et des mutations qu’elle provoque. »

Ce recueil d’articles joue le rôle d’ancrage de l’écologie sociale comme une discipline, nouvelle, à explorer. Avec une volonté d’éclaircir sur ce qu’est – ou pourrait être – ce qu’on appelle aujourd’hui l’écologie sociale. Ce qui est plutôt positif en soi. On précisera également qu’il s’agit-là d’un ouvrage universitaire et non militant – et c’est bien dans cet optique qu’il faut le considérer. On y comprend l’écologie sociale comme l’étude du lien entre la nature et la société, que ce soit au travers de la technologie (avec les articles de Nicolas Auray, Pierre-Antoine Chardel, Gabriel Rockhill et Sylvaine Tuncer et Christian Licoppe), du lien social (François Flahaut), de l’engagement politique (Alice Canabate, Nicolas Poirier), etc.. Et les « écologies sociales » du titre sont autant inspirées de Murray Bookchin que d’autres penseurs, comme André Gorz, Serge Moscovici, Félix Guattari, Edgar Morin, Gilberto Freyre et quelques autres, qu’ils aient ou non utilisé ce nom.

On se concentrera ici évidemment sur les liens opérés avec Murray Bookchin, cité à plusieurs reprises dans l’ouvrage (comme précurseur notamment). Sa pensée est surtout développée en fin, dans l’article de Bernard Reber « De l’écologie sociale à l’écologie institutionnelle ». L’auteur y établit un bon résumé de la pensée de Bookchin, positif dans l’ensemble à son égard mais aussi critique. Une critique honnête et pertinente, qui pointe entre autres la tendance de l’auteur américain à faire des « amalgames et des raccourcis ». Bernard Reber revient ainsi sur le jugement (exagérément) sévère sur Gorz opéré par Bookchin, indiquant avec raison qu’il est excessif d’en faire un bête plagiaire ou un éco-fasciste, tout en soulevant les éléments pertinents soulevés dans la critique de son œuvre.

Au final, Reber interroge surtout « le primat accordé par Bookchin à la participation communale ». Une critique qu’on a effectivement souvent entendue chez les commentateurs français et qui continue de faire débat. L’auteur lui préfère une perspective de « toutes les échelles ». On comprend mieux le raisonnement dans la conclusion de l’ouvrage qui explique que « la Commune des communes a des limites par rapport à la prise en charge de l’environnement ».

Pourtant, il y a fort à parier que faire débattre et prendre les décisions (qu’elles soient de nature locales et globales) concernant l’écologie au niveau de la commune pourrait se montrer plus efficace aujourd’hui. En sautant bon nombre d’échelons législatifs et de besoin d’uniformité, et souvent d’un minimum de consensus politique, on permet une application moins nécessairement homogène et unilatérale. Les décisions seraient sans doute aussi plus pertinentes et mieux acceptées par les populations, grâce à une meilleure prise en compte des intérêts de chacun et des particularités propres d’un environnement. Et si effectivement les problématiques telles que le réchauffement global peuvent paraître trop éloignées des citoyen(ne)s pour les faire prendre les mesures importantes que nécessitent leur résolution, on rétorquera qu’un-e citoyen-ne bien formé et informé serait autant à même qu’un élu national ou un délégué onusien de prendre position. Et de s’y tenir d’ailleurs, n’ayant pas le même intérêt à maintenir haute sa popularité en vue d’une prochaine échéance électorale. L’intérêt général et l’intérêt personnel ne sont pas forcément en constante opposition, une fois les tenants et aboutissants clairement exposés – mais cela nécessite aussi une société plus juste et sans passe-droits pour une élite fortunée. Mais de cela il faudra encore convaincre, c’est certain.

Enfin, le scepticisme affiché quant à la possibilité de la prise en charge des questions environnementales (mais aussi politiques ou économiques de manière plus générale) par un système confédéral – autrement dit la réalisation concrète du modèle confédéraliste communal imaginé par Bookchin – n’est pas vraiment une surprise, tant il est répandu. Mais les quelques exemples concrets utilisés dans l’article pour montrer les défauts ne convainquent pas non plus. On peut difficilement jugé d’un modèle fini (le fameux « ce qui pourrait être ») sur la base du contexte que nous connaissons aujourd’hui (le « ce qui est »), avec la pauvreté du débat d’idées et l’absence presque totale de culture d’autogestion. Il y aura de toute façon du chemin à faire et il faudrait replacé le modèle dans un esprit démocratique autrement plus développé qu’aujourd’hui.

Au final, l’ouvrage ne manque pas d’intérêt. Mais on n’est pas sûr pour autant une fois les dernières pages tournées que le terme d’écologie sociale « ait perdu de son mystère », pour reprendre les mots de la conclusion. Les articles, pris indépendamment font sens, mais associés ainsi, ils montrent peu de cohérence entre eux. On intègre la multitude des idées et principes (notamment dans les premiers textes) sans réussir à vraiment faire ressortir la base commune permettant de définir une « écologie sociale ». Un peu de regret  à ce niveau-là, car à trop vouloir rassembler de pensées sous le même terme d’ « écologie sociale » on amène peut-être plus de confusion que de clarté. Mais le but d’associer ces différentes pensées, de les confronter, montrer leurs convergences et leurs divergences est lui bien rempli. Cet ouvrage reste d’ailleurs pionnier en ce sens et il témoigne bien que l’écologie sort toujours plus des chapelles scientifiques pures pour intégrer effectivement « les préoccupations sociales, économiques, cognitives, éthiques et politiques. » D’autres lui succéderont certainement sur cette voie.

Quatrième de couverture :

« Nous connaissons les termes d’écologie et même d’écologie politique, mais que recouvre celui, plus énigmatique, d’écologie sociale ? Cet ouvrage répond à cette question en revenant sur diverses acceptions de ce terme pourtant déjà ancien, que l’on rencontre notamment sous la plume d’auteurs aussi divers qu’André Gorz, Félix Guattari ou Gilberto Freyre. Un enjeu théorique de fond unit ces diverses approches : reconnaître que les sciences de la nature et de l’environnement ne peuvent se détourner de questions qui touchent la culture, le politique et le social. Comme le soulignait avec vigueur le penseur américain Murray Bookchin, qui a popularisé la notion, la solution aux problèmes écologiques requiert avant tout de nouvelles formes d’institutionnalisation évolutives, devant épouser des dynamiques de participation citoyenne. Plus largement, les réponses aux problèmes écologiques nécessitent une réforme de nos imaginaires consuméristes, ainsi que de certaines représentations collectives dominantes relatives au fait technologique lui-même. Le développement d’un modèle de société plus écologique se fera au prix d’un effort pour trouver un nouvel équilibre entre innovation technologique, résilience environnementale, et souci du commun. »

Pierre-Antoine Chardel, Bernard Reber (dir.), Ecologies sociales : le Souci du commun, éd. Parangon/Vs, coll. Situations & Critiques, 2014.

 

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