Janet Biehl: Ecology or Catastrophe, a life of Murray Bookchin

 

 

L’auteur nord-américaine Janet Biehl a rédigé un imposant essai retraçant la vie de Murray Bookchin. Un ouvrage très attendu : très peu d’écrits abordaient avec précision le parcours, assez hors du commun, de ce libertaire, écologiste radical avant l’heure.

 

En 2006, peu avant sa mort, Murray Bookchin a demandé à celle qui partageait ses jours ce qu’elle allait faire une fois qu’il ne serait plus là. En effet, et comme Janet Biehl l’avoue elle-même, Murray Bookchin représentait une grande part de sa vie : elle était sa compagne, sa secrétaire, sa relectrice, et bien plus encore. « Je vais écrire ta biographie » lui répond-t-elle. Mais sans doute à ce moment-là ne s’imaginait-elle pas l’ampleur de la tâche.

Il aura fallu à peine moins d’une décennie à l’auteur pour réaliser sa promesse. Et il suffit en effet d’un regard aux notes de fin de chapitre pour comprendre toute l’étendue du travail qui a été fourni : relecture de l’ensemble (ou loin s’en faut) de ses textes, interviews de plusieurs dizaines de ses anciens compagnons de route, recherche dans les archives de Bookchin, de l’État, du FBI et des établissements où l’homme avait enseigné, tout cela pour retrouver des documents permettant d’établir une chronologie claire de la vie de cet infatigable militant. Un projet vertigineux, entrepris avec beaucoup de sérieux et qui en fait toute sa valeur.

Ecology or Catastophe, the life of Murray Bookchin constitue donc la véritable première biographie précise consacrée à l’auteur et à ce titre fera référence longtemps. [Je pourrais pourrais bien sûr signaler mon propre ouvrage sur le sujet, mais j’étais loin d’avoir accès à autant de sources que Biehl. Si ces deux ouvrages se ressemblent sous bien des aspects, c’est bien parce que bon nombre des informations biographiques recueillies me venaient d’articles rédigés par ses soin et des informations complémentaires qu’elle a pu m’apporter. NdA]

Le livre, plaisant à lire, peut être découpé en plusieurs parties. La première, de l’arrivée des parents de Murray Bookchin à New York en 1913 à 1940, retrace son histoire familiale, les problèmes relationnels avec sa mère notamment et l’adhésion à différents groupes communistes comme famille de remplacement. On apprend les raisons qui l’ont d’une part conduit à adhérer à l’YCL, la Young Communist League, puis dans quelles circonstances il l’a quittée. On découvre aussi le contexte d’extrême pauvreté de sa famille qui a très vite poussé Bookchin à se débrouiller et faire ses débuts dans le monde du travail. En réalité, sa formation, Bookchin l’a principalement faite dans la rue, au contact des groupes militants. Dans ce monde d’adultes, le jeune homme, passablement laissé à lui-même après le décès de sa grand-mère, à dû grandir et apprendre vite. Et il se démarquera très vite par son grand talent oratoire, qui restera sa marque de fabrique et sera loué par tous ceux qui l’ont côtoyé.

Cette partie est sans nul doute celle où le travail de Biehl est le plus remarquable, vu l’éloignement des faits et la difficile reconstitution de ceux-ci. Par moments d’ailleurs, l’auteur est obligée d’utiliser la conjecture ou d’opérer des reconstructions pour illustrer son propos (« Murray a probablement dit ceci, pensé cela », « untel pourrait lui avoir dit », etc.). Une démarche qui montre d’ailleurs le caractère subjectif affiché de cette vie reconstituée, que Biehl ne cherche jamais à cacher. Il en ressort, avec la contextualisation des faits, un côté romancé peu académique mais qui étoffe le propos et rend la lecture plus vivante. Le livre dans son entier d’ailleurs joue sur cet équilibre entre le sérieux de l’essai, raconté d’une façon très personnel, très intime même par moment. Si Janet Biehl rend public le lien affectif fort qui la liait à Murray Bookchin, elle n’en cherche pas moins moins une certain objectivité dans ce qu’elle avance, en prouvant autant que possible ses propos par des documents ou des témoignages.

Les années 50-70 marquent ensuite une période plus connue avec les premiers écrits de Bookchin, là encore contextualisés : ses influences, ce qui a motivé leur écriture, leur impact notoire, les tournées de conférences, etc. Le lien tumultueux entre le jeune homme et l’ancien trotskiste Josef Weber est ici particulièrement détaillé, tout comme celui plus tard avec le jeune Alan Hoffmann, deux hommes à qui Bookchin a dédié son Post-Scarcity Anarchism mais dont le lien avec Bookchin n’avait jamais réellement été explicité.

Le récit s’élargit alors et s’intéresse aux proches de Bookchin, à leurs projets, comment ils se sont développés, avec quels succès et quels échecs. On suit ainsi le développement de différents groupes et expériences, que ce soit le développement du mouvement SDS, le lancement de l’Institut d’écologie sociale au Vermont, l’arrivée en politique du parti progressiste MCM à Montréal ou le développement alternatif d’une banlieue pauvre de New York, orchestrée par le groupe CHIARAS. Le livre se veut ainsi plus qu’une simple biographie de Bookchin, il marque l’histoire d’une frange radicale, écologiste et/ou libertaire, du militantisme de l’époque, dans ses espoirs comme dans ses amères désillusions.

Dans la dernière partie enfin, des années 80 jusqu’à la fin, le ton change. On découvre ici plus les difficultés du militant vieillissant, ses problèmes de santé, mais surtout sa déprime, alimentée par une désillusion croissante sur ses croyances en une possible révolution. Surtout, Janet Biehl ayant rencontré Bookchin au milieu des années 80, elle peut à partir de là plus parler en son nom, offrir un récit plus personnel. Elle y raconte sa rencontre avec Bookchin, alors sexagénaire, et le début de leur relation. On sent bien alors à travers les mots de l’auteure et ceux des différents témoignages recueillis tout le charisme du personnage. De même que ce but inlassable de vouloir répandre ses idées et créer un mouvement écologiste radical.

Pris globalement, Ecology or Catastrophe se lit vraiment comme le parcours d’un homme qui a constamment œuvré pour la révolution : écrivant sans répit, faisant de nombreux voyages (en Europe notamment) pour rencontrer les groupes radicaux, s’en inspirer, créer des liens, des réseaux, des groupes locaux. Avec des anecdotes fortes, comme l’université Ramapo qui hésite à engager comme professeur cet homme, sorti des usines et sans autres diplômes qu’un équivalent du BAC obtenu en cours du soir… et qui finalement en sortira professeur émérite. Le principal reproche qui sera certainement fait à ce récit, c’est peut-être justement de renvoyer à une vision générale très (trop diront certains) positive de la vie de Murray Bookchin. Il est vrai qu’il faut attendre la moitié du livre pour voir les premières critiques apportées à sa personne, ce qui donne par moment un sentiment de « trop beau pour être vrai ». Beaucoup de clairvoyance et de découvertes lui sont attribuées – dont à ma surprise l’invention du terme « écoféminisme », p.195, pour le monde anglo-saxon. Mais, comme cela a été dit, les allégations sont presque toujours prouvées, ce n’est donc pas la crédibilité des faits exposés qui est mise en cause.

Ce ressenti s’explique plutôt autrement : une large partie des sources (dont le choix n’est on le sait jamais neutre), notamment sur son passé, proviennent de Bookchin lui-même : ses écrits, des interviews de lui, les commentaires de ses œuvres, etc. D’où un regard et des choix largement positifs. On voit que les gens interviewés sont majoritairement des proches de celui-ci, et non des critiques. Plusieurs noms d’anciens proches ne seront ainsi que peu cités. L’auteur explique en début d’ouvrage les raisons de l’absence d’interview de la famille de Bookchin, son ex-femme et ses enfants en particulier. On pourrait rajouter d’autres. Reste que si tel partisan ou tel détracteur, par exemple Takis Fotopoulos, John Clark [NdA : le lecteur francophone trouvera sa propre version de sa rupture avec Bookchin dans l’ouvrage L’Anarchisme en personne, éd. ACL, 2006] est absent, cela s’explique aussi pour des raisons personnelles évidentes et propres à l’auteur ou à Bookchin lui-même.

Reste que s’il y a des blancs et des silences, l’auteur a eu largement l’honnêteté de chercher à corriger en partie ces manques par des documents à sa disposition, comme les correspondances échangées ou d’autres sources indirectes. Janet Biehl nous livre ainsi en définitive sa vision de Bookchin, encore une fois forcément subjective de par le lien affectif qui les unissait. Un autre regard aurait mis en valeur d’autres événements, d’autres anecdotes et le récit aurait été différent.

Les critiques, si elles auraient pu être plus appuyées, peuvent néanmoins se déduire de la lecture des faits exposés. Un exemple parmi d’autres : il est ainsi intéressant de comparer la description de Josef Weber (qui fut un temps le mentor de Bookchin, comme un père de substitution) – décrit comme un homme très sûr de lui, charismatique, entouré de jeunes militants dévoués, mais qui finit par réfuter toute critique de sa pensée et refuser de se remettre en question – avec celle qui caractérisa Bookchin dans les dernières décennies de sa vie. Une période aussi marquée par la rupture avec les anciens camarades, une perte de prestige, une forme d’inflexibilité sur le contenu de sa pensée, etc. Même si la comparaison a ses limites, il y a sans doute pour tout théoricien une réflexion à avoir sur ces questions. La volonté de rester radical et fidèle à ses idées est louable, mais elle tourne trop facilement vers une forme d’intransigeance qui finalement nous coupe du monde – et donc de leur potentiel réalisation.

On ne peut s’empêcher de voir ce grand contraste entre les années 60 et les années 90. Il se reflète d’ailleurs dans les titres de chapitre (qui intelligemment caractérisent le personnage vis-à-vis d’une période) que, dans les années 60, Bookchin était « Man of the moment », l’homme qui « prenait la colère des gens et lui donnait une expression intellectuelle » (p.182). Mais il sera dans les années 90 « Historian », l’homme qui étudie les révolutions du passé tant il ne croit plus à leur éclosion contemporaine (avec raison sans doute). Comme un homme devenu en rupture avec le présent et qui peine à retrouver les mots qui lui permettaient de dialoguer de façon pertinente avec son temps.

Si Biehl montre que le tournant dans la renommée de Bookchin, placé en 1987, est largement dû à sa forte critique de la Deep Ecology, je pense qu’il faut y voir bien plus que cet unique événement. Si les lettres et les invitations à donner des conférences diminuent à partir de là, c’est sans doute, au-delà des polémiques dans lesquels l’homme se lançait, que ses écrits répondaient moins aux attentes d’une époque. Les anarchistes avaient alors déjà accueilli avec scepticisme le municipalisme libertaire quelques années auparavant. Et pour amorcer un changement, il fallait bien trouver un moyen de convaincre autour de soi. Là, les talents oratoires n’ont pas suffit et, comme le fait remarquer Biehl, en citant Roussopoulos notamment, ils ont par un manque de retenue dans le débat, parfois retourné les partisans contre lui (223-224).

Ce livre est révélateur de beaucoup de choses et il y aurait en réalité encore beaucoup à en dire. La force de Biehl est d’avoir fait de cette somme d’informations éparses récoltées un récit cohérent, précis et surtout plaisant à lire, avec une véritable volonté d’expliquer l’homme et sa pensée de façon très large, dans son développement comme dans ses concrétisations. Son pari de se placer sur une frontière, peu habituelle il est vrai, entre l’académisme et l’intime rend aussi le livre plus chaleureux qu’une simple suite d’événements quelques peu austères. Pour tous ceux qui s’intéressent à la pensée de Bookchin, on ne peut que se réjouir que quelqu’un ait accompli cet important travail.

Vincent Gerber

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