Pour une nouvelle conception de la nature et du désir

Extrait de l’avant-propos de l’ouvrage Désir, nature et société, de Chaia Heller (éd. Ecosociété & ACL), paru dans le numéro 57 de la revue No Pasaran!.

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L’écologie a pris une dimension romantique. Il y a chez les privilégiés des pays capitalistes industrialisés une tendance à désirer une nature « pure » ou «  innocente », antérieure à la société ou existant en dehors d’elle. Dans ce contexte, le débat écologique peut aller du désir de protéger une « Mère Nature » idéale à l’aspiration au retour à un âge d’or qui n’a peut-être jamais existé. La popularité croissante des voyages de découverte d’espaces désertiques est le reflet d’un authentique désir d’établir un lien signifiant avec le reste de la nature. Pourtant, ces tentatives renvoient aussi au mythe du héros romantique quittant bravement la société des hommes pour trouver refuge dans les « contrées sauvages  ».

Dans le débat écologique, la question du désir prend de plus en plus le pas sur celle du besoin. Préservés des effets directs des catastrophes écologiques (auxquels ils restent souvent insensibles), les privilégiés disposent toujours d’assez de ressources naturelles pour survivre. Mais tout le monde n’est pas à l’abri des crises écologiques. Les effets du capitalisme, du racisme, du sexisme et du pouvoir étatique contraignent beaucoup d’habitants de la planète à poser des priorités écologiques bien différentes. Tout en partageant le désir d’une meilleure qualité de vie, la plupart des êtres humains sont forcés, lorsqu’ils revendiquent une justice écologique, de mettre l’accent sur les questions de besoin et de survie.

Il existe dans le monde une « division écologique du travail  » en vertu de laquelle les pauvres de l’hémisphère Sud travaillent pour leur survie et rencontrent des problèmes d’accès à la nourriture, à l’eau et à la terre, tandis qu’au Nord, beaucoup peuvent se permettre de travailler pour s’assurer une qualité de vie, de réfléchir à ce qu’ils veulent manger, à la qualité de l’eau qu’ils boivent, et aussi à leurs choix spirituels ou culturels. Encore une fois, tout le monde souhaite une meilleure qualité de vie, mais la question de savoir qui est libre de satisfaire ce désir dépend en grande partie de la répartition des pouvoirs et des privilèges au niveau mondial.

Cette disparité des privilèges ne se réduit certes pas à une division géographique. La mondialisation du capitalisme avancé fait qu’il y a un peu de Nord au Sud, et un peu de Sud au Nord. De fait, tandis que la classe défavorisée devient toujours plus nombreuse aux États-Unis et en Europe, une élite privilégiée continue de croître sur les continents du Sud. Cependant, malgré ces complications, la division géographique garde tout son sens, et nous permet de rendre compte de l’existence généralisée, sous le capitalisme mondial, de conditions d’inégalité des deux côtés de l’équateur.

En réponse à cette division mondiale du travail écologique, beaucoup de militants, pensant bien faire, nous proposent d’éliminer de nos préoccupations les questions qualitatives « superflues » pour nous concentrer uniquement sur celles de la survie. Dans leur souci de définir un « minimum écologique », ils réduisent l’écologie à des considérations démographiques quantitatives, calculant le nombre d’êtres humains qui peuvent survivre dans un écosystème sans en dépasser la « capacité ». Souvent aussi, les militants des pays privilégiés ont une vision romantique de la situation des populations indigènes, réduisant leur combat à des questions de besoin et de subsistance et perpétuant le mythe du « primitif démuni », tributaire de l’aide bienveillante de l’homme blanc.

En ne mettant l’accent que sur des questions de nécessité écologique et de survie, ces militants ne voient pas que les peuples pauvres aussi partagent notre désir qualitatif d’une vie agréable qui ait un sens. Ce faisant, ils ignorent le fait que la plupart des pauvres n’ont pas accès aux choses qu’ils pourraient désirer.Aux États-Unis, un grand nombre de gens ne peuvent pas se permettre d’acheter des produits biologiques de qualité comme le font les classes moyennes et supérieures, et ils n’ont ni le temps, ni l’argent, ni l’équipement, ni les moyens de transport pour aller passer des vacances dans les parcs nationaux et jouir du spectacle de la « nature » – quelque désir qu’ils aient de le faire.

Toute communauté, qu’elle soit riche ou pauvre, mène son propre combat pour accéder à une certaine qualité de vie. Les militants de Harlem se battent pour que leurs enfants aient droit à un beau parc dans leur quartier, mais ils font aussi campagne contre la pollution de l’air. À l’inverse, il y a dans les luttes indigènes pour un développement écologiquement durable une tentative de préserver des pratiques culturelles essentielles, menacées elles aussi par la pauvreté et par les dégâts écologiques qu’entraîne le capitalisme.

En réduisant les priorités écologiques des autres à des questions de besoin, les militants écologistes manquent une occasion de réorienter dans une direction plus radicale leur propre désir d’une qualité écologique de la vie. De fait, le désir d’une qualité de vie écologique pour tous les peuples, riches ou pauvres, porte en soi l’exigence nouvelle d’une société écologique, revendication potentiellement révolutionnaire. Car, dès lors que l’on commence à traduire collectivement ce désir en termes politiques, il devient possible de contester un système mondial qui plonge dans la misère la plus grande partie des habitants de la planète, les forçant à renoncer à leurs désirs et ramenant leurs attentes écologiques au niveau de la simple survie. Du point de vue du mouvement écologiste, continuer à s’intéresser au désir, c’est garder vivante notre revendication du plaisir, du sens et de la vie, c’est renforcer notre capacité à imaginer une société désirable tant socialement que du point de vue écologique. Plus encore, nous concentrer exclusivement sur les besoins, c’est détourner notre attention des dimensions qualitatives de la vie quotidienne, si essentielles pour l’écologie. Il n’est pas nécessaire que les militants écologistes répètent les erreurs commises par la gauche traditionnelle, qui a mis au premier plan les besoins quantitatifs aux dépens de la question du désir de qualité. Marx pensait que tous les conflits et les injustices sociales provenaient de la généralisation de la misère matérielle. En conséquence, il a affirmé qu’une fois l’injustice matérielle abolie par le processus révolutionnaire, les relations sociales changeraient automatiquement, restaurant la qualité de la vie y compris dans les domaines extérieurs au travail. Marx ne pouvait pas imaginer jusqu’à quel point, après la Deuxième Guerre mondiale, le capitalisme envahirait et éroderait le domaine du privé et du quotidien. Encore une fois, pour lui, c’était d’abord la sphère du travail qui était empoisonnée par l’aliénation, et c’est donc là qu’il a situé le point central de sa théorie.

Les années 1960 ont apporté à la théorie marxiste la contestation dont elle avait besoin. Des groupes comme les situationnistes en France ou certains courants de la Nouvelle Gauche aux États-Unis se sont mis à analyser l’emprise du capitalisme sur la vie quotidienne. En mettant l’accent sur des domaines qualitatifs comme la sensualité, l’art, la nature, la Nouvelle Gauche a apporté, plusieurs dizaines d’années après, une sorte de réponse à l’avertissement aux marxistes attribué à Emma Goldman : « Si on ne peut pas danser dans votre révolution, je ne viens pas. » Ces mouvements ont montré que, pour ne pas perdre de vue la dimension qualitative de la vie, il fallait s’intéresser au désir. Sans cela, comment comprendre l’influence croissante de la marchandisation sur nos relations mutuelles et avec la nature, les parents étant réduits au rôle de « pourvoyeurs  » vis-à-vis des enfants, les malades à celui de « consommateurs de soins médicaux », et la nature à celui de « matériel génétique » brevetable ? Mettre l’accent sur le désir nous permet de réagir à ce vide en désirant un monde qualitativement nouveau que nous inventerions nous-mêmes.

Enfin, mettre le besoin et la survie au centre de nos préoccupations, c’est faire apparaître comme naturelles les situations de rareté et de destruction écologiques. En perdant de vue les dimensions qualitatives de l’existence, nous perdons notre capacité à faire la différence entre le monde tel qu’il est et le monde tel qu’il devrait être. Nous ne savons plus voir ni nommer les institutions qui empêchent la société de devenir, comme il le faudrait, une création désirable. Paradoxalement, ce n’est qu’en s’intéressant au désir que l’on peut démonter les mécanismes sociaux qui produisent les conditions de la rareté. C’est alors qu’apparaît la vraie solution à la division écologique du travail : nous opposer aux institutions politiques et économiques qui contraignent la plus grande partie du monde à lutter pour satisfaire les besoins écologiques et sociaux les plus élémentaires. Il est clair qu’un pareil défi suppose une écologie politisée, qui s’attacherait aussi bien à redéfinir la notion de besoin et de désir qu’à transformer le pouvoir économique et politique. Non seulement nous serions obligés de repenser la nature de nos besoins et de nos désirs, mais il nous faudrait découvrir de nouveaux moyens de les satisfaire dans le cadre d’institutions sociales et politiques nouvelles.

« Désir, nature et société »,
Chaïa Heller, Atelier de création libertaire

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