Les idéaux de Bookchin fleurissent au Rojava

Il y a quelques années encore, presque personne n’aurait pu situer le Rojava sur une carte. Les questions géopolitiques du Moyen-Orient transmises par les médias occidentaux se concentraient pour l’ensemble au conflit israélo-palestinien et ses dérivées. Mais depuis l’invasion de l’Irak par les États-Unis et leurs alliés en 2003, puis les Printemps arabes dès fin 2010, la région est secouée par de nombreux tremblements. Dans la foulée des révolutions en Tunisie et en Égypte, la Syrie s’est embrasée. Et elle brûle toujours. L’écroulement d’un pays, la guerre avec ses milliers de morts et ses millions de déporté-e-s, ne sont pas des événements dont on peut se réjouir. Mais de tels bouleversements comportent aussi en eux les possibilités d’une reconstruction sur d’autres bases, que l’on espère meilleurs. Et c’est à ce titre que l’on a commencé à s’intéresser à la province syrienne kurde du Rojava.

En 2012, alors que la guerre civile faisait rage en Syrie, les autorités syriennes officielles se sont retirées de cette province du nord du pays. Le gouvernement, mis en difficulté par les rebelles syriens, a fait le choix de ne pas se créer un ennemi supplémentaire et, placé devant un ultimatum, a laissé champ libre aux Kurdes (ou plus précisément au PYD, le Parti de l’union démocratique kurde, qui demeure le groupe le plus influent sur place). Il y a convergence d’intérêts : les Kurdes – qui représentent 10 à 14 % de la population syrienne – revendiquent l’autodétermination. Ils protègent leur territoire et n’ont guère de raison de se rallier à des rebelles qui ne défendent pas leur cause. Leur but est ailleurs : la réalisation d’un gouvernement libre et autonome. A ce titre, les Kurdes créent de nouvelles autorités locales officielles dans la province du Rojava, posant les premières pierres de la construction d’une forme de société.

Le confédéralisme démocratique

Au-delà de la revendication d’autonomie, la particularité du projet politique kurde est de n’avoir pas cherché à créer un État-nation kurde, ce qui avait été la revendication du PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan, et proche parent turc du PYD) durant ses premières décennies d’existence. Le nouveau paradigme politique dont ils se revendiquent se nomme « confédéralisme démocratique » :

« Le Confédéralisme Démocratique n’est pas un État mais un système démocratique populaire dans lequel chaque partie de la population, à commencer par les femmes et les jeunes, possède au niveau local sa propre organisation démocratique qui lui permet de participer directement à la vie politique des assemblées en tant que citoyens libres et égaux de la Confédération. Par conséquent, prenant essence dans le peuple, sa réussite repose sur l’autogestion et autosuffisance, y compris d’un point de vue économique. »1

Le confédéralisme démocratique élaboré par les Kurdes consiste en la création de conseils et d’assemblées démocratiques locales, fédérées entre elles, fonctionnant en démocratie directe et à différents niveaux : d’un côté des conseils thématiques (sur l’écologie, les femmes, l’économie, la loi, la langue kurde, etc.), avec des réunions hebdomadaires2, et de l’autre, des assemblées liées au lieu de vie, comme les conseils de rues, de quartiers, de communes, de cantons. A travers eux, on vise à « libérer et à démocratiser »3 la société entière et non à créer une nouvelle administration publique chargée de la gestion des affaires politiques.

Le système, décentralisé, ne se fonde pas non plus sur une identité culturelle kurde, mais se veut ouvert à toutes les populations et minorités (religieuses, ethniques, etc.) présentes dans la région. De fait, sur le papier, sa vocation non homogène en fait sans doute un des rares modèles politiques capables de les rassembler de manière non conflictuelle, en donnant une juste place et une liberté d’expression à tout-un-chacun.

Une révolution sociale

Concrètement, des communes ont été créées progressivement un peu partout sur le territoire kurde de Syrie, comme unité de base de la nouvelle politique. Leur rôle consiste à « [diriger] leurs travaux avec la participation directe des villages et des quartiers. [La commune] est le lieu où le citoyen s’organise, crée sa propre volonté, innove une politique efficace. Elles laissent la porte ouverte pour discuter toutes les questions et d’en trouver des solutions. »4

Si on manque de recul et d’accès aux informations sur place pour comprendre dans le détail le fonctionnement de ces institutions (avec, outre le conflit armé, tout le problème de la barrière de la langue)5, on se rend bien compte qu’on se trouve en face d’une révolution politique et sociale très progressiste. Les confédéralisme démocratique s’oppose à l’État-nation aussi bien qu’au capitalisme et au patriarcat. La lutte contre le sexisme se retrouve au premier plan du projet de libération de la société, où les femmes sont à juste titre vues comme une autre forme de nation à libérer de l’exploitation6. Par l’instauration de quotas, la présence généralisée d’une co-direction (homme/femme) des conseils et comités, la création de conseils de médiation pour traiter les cas de violences domestiques, les femmes trouvent une place prépondérante et le patriarcat se voit confronté frontalement. Premières cibles de l’État islamique (EI), elles formeront également des milices entièrement féminines, les YPJ, les Unités de protection de la femme, pour se défendre et défendre leurs terres et leurs familles – au même titre que leurs comparses masculins des brigades YPG, les Unités de protection du peuple.

Le modèle de démocratie directe et directement liée à la vie quotidienne développée par les Kurdes du Rojava rappelle quelques exemples historiques connus, notamment celui des sections parisiennes de 1793 et de la Commune de Paris. Mais si ce modèle politique ressurgit au Kurdistan aujourd’hui, c’est qu’il fut théorisé en détails et promu dès les années 70 mais surtout au début des années 90 par un anarchiste-écologiste américain du nom de Murray Bookchin (1921-2006), comme modèle politique de son écologie sociale. Son « municipalisme libertaire », comme il l’appelle, faisait de la réalisation d’une confédération de communes libres et autonomes politiquement une politique alternative réellement démocratique, plaçant le pouvoir de décision au sein d’assemblées citoyennes locales, rendant aux citoyens le rôle d’acteurs majeurs de la vie politique, dans son sens le plus noble. Mais ses idées, peu suivies et largement tombées dans l’oubli, n’avaient guère trouvé d’expériences concrètes pour s’exprimer.

De Bookchin à Öcalan en passant par Biehl

Comment les idées de Bookchin ont-elles pu ressurgir subitement au Moyen-Orient ? Et comment un tel changement politique et social a-t-il pu se faire dans cette région en si peu de temps ? Tout le monde s’est posé ces questions. Pour y répondre, il faut prendre du recul, car le changement a en réalité débuté bien avant la révolution syrienne. Il a commencé par se répandre petit à petit au sein du Parti des travailleurs du Kurdistan sur une dizaine d’années. Abdullah Öcalan, le leader historique du PKK, est considéré comme l’investigateur de ce tournant. Condamné à l’emprisonnement à vie par le gouvernement turc en 1999, puis placé en réclusion sur l’île-prison d’Imrali, Öcalan a lu dans sa cellule les thèses de Murray Bookchin, notamment ses livres The Ecology of Freedom (1982) et Urbanization without Cities (1987/1992). Le revirement idéologique commence concrètement en 2001, quand le PKK abandonne la lutte armée, puis se dissout officiellement pour former le KADEK (aujourd’hui « Kongra-GEL », le Congrès du peuple du Kurdistan). Il adopte alors formellement en 2005 le confédéralisme démocratique, version kurde du municipalisme libertaire de Bookchin7.

Janet Biehl, compagne et compagnon de route de Murray Bookchin durant les 15 dernières années de sa vie, récente auteure de sa biographie8, a raconté dans une série d’articles en 2011 comment elle a découvert que les idées de Bookchin avaient trouvé un large écho au sein des militant-e-s kurdes9. En 2004, une correspondance avait d’ailleurs eu lieu entre Murray Bookchin, Janet Biehl et Abdullah Öcalan, par l’intermédiaire de ses avocats. Bookchin et Biehl apprennent alors que « Öcalan a fait passer le mot par ses avocats que les Kurdes devaient lire Bookchin. A la suite de cela, un nombre croissant de Kurdes l’ont fait et ont adopté son écologie sociale à un degré très élevé. »10

La pensée de l’écologie sociale, restée en marge du monde militant durant des décennies aurait trouvé écho au Moyen-Orient, auprès d’un groupe de marxistes repentis. La nouvelle avait de quoi étonner ! Mais Bookchin, lui-même ancien marxiste-léniniste reconverti dans l’anarchisme, ne pouvait qu’acquiescer.

Cependant, les contacts ne vont guère plus loin. Bookchin, alors âgé de 83 et en mauvaise santé, ne peut guère conseiller Öcalan. « S’il vous plaît, transmettez à M. Öcalan mes meilleurs vœux, conclut-il dans sa réponse, du 9 mai 2004. Mon souhait est que les Kurdes puissent un jour être capables d’établir une société libre et rationnelle qui permette à leur éclat de briller à nouveau. »11

Le décès de l’écologiste américain en 2006 met un terme au contact entre le Vermont de Bookchin et la Turquie d’Öcalan. Entre temps, Janet Biehl prend elle-même quelques distances avec son engagement en faveur de l’écologie sociale et de ses idéaux politiques.12 On en reste là, avec pour l’écologie sociale une phase de marasme certain. Suite à la perte de son mentor, le mouvement vit une crise identitaire – une de plus après une longue succession de débats acerbes qui l’ont effleuré tout au long des années 1990. Et beaucoup enterrent le projet politique du municipalisme libertaire en même temps que Bookchin.

L’évolution politique au Kurdistan

Quand Janet Biehl reprend contact avec des groupes turcs en 2011, les choses ont passablement évolué. Sous l’impulsion d’Öcalan, la démocratisation des communautés kurdes a commencé. On ne parle alors pas encore du Rojava syrien, mais bien de la Turquie voisine. Des conseils s’instaurent dans les communautés kurdes de Turquie à partir de 2005-2006, suite notamment à la publication de la Déclaration du Confédéralisme Démocratique rédigée par Öcalan13. Le DTK (Demokratik Toplum Kongresi), le Congrès pour une société démocratique, est fondé en 2005 à Dyarbakir, en Turquie. Il a pour vocation de réunir les différents mouvements politiques et associations œuvrant pour la mise sur pied dans ce pays d’un confédéralisme démocratique, adopté alors officiellement comme nouveau paradigme politique du mouvement kurde. Fort de 501 membres, avec une co-direction (toujours un homme et une femme), le DTK forme une sorte de parlement confédéral auquel participe l’ensemble des structures locales. Chacune y envoie des représentants (révocables et dont le rôle consiste à relayer la position de l’assemblée locale, donc sans prise de position personnelle). Il se réunit tous les trois mois en assemblée générale et tous les deux ans en congrès.14

En juillet 2011, le congrès du DTK a rassemblé plus de 8’000 personnes avec à la clé un appel à l’autonomie démocratique en Turquie – appel renouvelé en 2015 et sévèrement condamné par la Turquie. La démocratisation de la société commence, mais les institutions sont obligées de se créer en marge des représentants officiels, instaurant un pouvoir de fait, mais anticonstitutionnel, pour ne pas dire clandestin. D’autres organes sont encore institués en 2005, comme le KKK, qui devient en 2007 le KCK, le réseau des communautés du Kurdistan, qui réunit les villes, villages et régions d’Iran, d’Irak, de Syrie et de Turquie ayant mis en place des institutions confédérales démocratiques (officiellement ou en parallèle au pouvoir existant). Proposé et chapeauté par le PKK/Kongra-GEL, il est le pont international entre lui et les groupes alliés en Syrie (le PYD, le Parti de l’union démocratique kurde, à l’origine de la révolution au Rojava), mais aussi ceux existants en Irak (le PÇDK) et en Iran (le PJAK), bien que de moindre importance.15

Car la question kurde est bien internationale. En Syrie, et toujours en 2005, le PYD publie un « ‘Projet d’auto-gouvernance démocratique dans le Kurdistan occidental’ et commence à s’organiser clandestinement dans ce sens ».16 On fonde le TEV-DEM, le « mouvement pour une société démocratique », qui à l’instar du DTK rassemble les membres de la société civile, des partis politiques et des groupes religieux, sous la forme d’un parlement confédéral. Il fait le lien entre le local et le régional.17

En Syrie, le mouvement pour l’instauration du confédéralisme démocratique prendra de l’ampleur avec le début du conflit militaire. Trois cantons du Rojava syrien (Cizîrê, Kobanê et Afrin) organisent la démocratisation de la société et proclament officiellement leur autonomie en 2014, en s’appuyant sur un « contrat social », une véritable constitution, bien qu’officiellement encore « provisoire »18. Elle se montre en partie progressiste, affirmant notamment que toutes les régions « ont le droit d’être représentées par leur propre drapeau, emblème et hymne », que « toute personne a le droit d’exprimer son identité ethnique, culturelle, linguistique ainsi que les droits dus à l’égalité des sexes », que « les ressources naturelles, situées au-dessus et en dessous du sol, sont la richesse publique de la société » et que « l’Assemblée législative doit être composée d’au moins quarante pour cent (40%) de chaque sexe selon les lois électorales ».

En revanche, sur le fonctionnement des institutions, elle va moins loin que les idéaux du confédéralisme démocratique. La co-présidence visiblement ne s’applique pas, de même que la révocabilité des élus. J’en ignore la raison officielle. Cela s’explique peut-être par le fait que le texte est le résultat d’un compromis opéré avec le KNC, le conseil national kurde, branche minoritaire du mouvement kurde en Syrie et liée au gouvernement kurde irakien de Massoud Barzani, historiquement opposé au PKK et défavorable au confédéralisme démocratique19.

Sans pour autant rompre avec la Syrie, dont l’attachement est écrit noir sur blanc, cette constitution montre une certaine avancée et affirmation du mouvement. On ne cherche plus à se cacher derrière le masque du gouvernement officiel : le drapeau kurde peut flotter au grand jour et ses projets politiques et sociaux également. Le vaste projet d’apprentissage et d’organisation s’intensifie et se concrétise, en parallèle d’ailleurs au besoin de protection armée du territoire. La défense de sa vie et de sa région passe ainsi autant par les armes que par cette révolution politique et sociale.

Un renouveau pour l’écologie sociale

Quand les premiers articles de Janet Biehl sur le Kurdistan sont publiés, la transition au Rojava ne fait que débuter. Les informations à son sujet seront alimentées et précisées, par elle et par de nombreuses autres voix, au fil des visites sur place de délégations de militant-e-s et des traductions. On commence alors vraiment à entendre parler de révolution sociale au Rojava. Mais l’accueil faite à cette annonce se montre tout d’abord sceptique : le retournement idéologique du PKK peine à convaincre. Le récit de la conversion d’Öcalan aux idées de Bookchin, relayé par celle qui fut son plus fidèle lieutenant, fleure bon la récupération pour servir la cause d’une pensée sur le déclin. En fait, l’histoire d’une nouvelle révolution sociale, tant attendue par la gauche radicale et presque inconnue depuis la Guerre civile espagnole de 1936 et le soulèvement de 1994 au Chiapas (avec lesquels on pourrait dresser beaucoup de comparaisons), qui se tiendrait aux portes de l’Europe paraît en somme trop belle pour être vraie.

Même si on ne peut que la déplorer, cette réaction était somme toute assez logique. Désintéressés de cette partie du monde depuis près de 20 ans, les évolutions politiques qui s’y sont déroulées étaient complètement inconnues ici. Que savions-nous du PKK ou de la cause kurde depuis le tournant du millénaire ? A peu près rien. Pour ceux qui comme moi sont nés au début des années 80, le nom rappelait quelques vagues énoncés des journaux d’informations radiophoniques ou télévisuels. Pour les plus ancien-ne-s, il évoquait les derniers reliquats d’une organisation considérée comme terroriste, connue comme étant de tendance marxiste-léniniste pure et dure (« staliniste » dans les termes, sous-entendu : autoritaire, centralisée, etc.). Rien de très engageant au premier abord, même quand on y reconnaît un discours filtré par les médias occidentaux. De plus, les désillusions des derniers mouvements révolutionnaires, notamment communistes, ou d’élans démocratiques plus proches de nous, d’Occupy à Syriza, tendait plus à « attendre de voir » que de se lancer corps et âme dans le soutien du premier soubresaut révolutionnaire annoncé.

Le chat échaudé craint l’eau froide, au point d’ailleurs d’agacer certains partisans de la première heure, comme l’anthropologue anarchiste David Graeber : « C’est une véritable révolution. Mais d’une manière qui est précisément le problème. Les grandes puissances se sont engagées elles-mêmes dans une idéologie qui dit que les véritables révolutions ne peuvent plus arriver. Pendant ce temps, beaucoup de gens à gauche, même dans la gauche radicale, semblent avoir tacitement adopté une politique très semblable, même s’ils font encore croire superficiellement mais bruyamment qu’ils sont encore révolutionnaires. »20

J’avoue avoir fait partie de sceptiques. Non tant par rapport à la sincérité et la véracité de la révolution sur place, mais plus pour le lien avec Murray Bookchin. Le doute s’est néanmoins dissipé assez vite. Mes recherches sur l’écologie sociale m’avaient bien fait découvrir qu’il existait un véritable nid militant en Turquie. En 2014, une connaissance anarchiste qui avait passé du temps à Istanbul me confirmait également que « tout le monde connaît Bookchin là-bas ». On voit d’ailleurs le livre The Ecology of Freedom présenté parmi d’autres par une combattante kurde dans le film de Mylène Sauloy.21 Oui, il y a bien une révolution sociale et une application des idées de Bookchin (et d’autres sources également, bien entendu) au Rojava et dans l’ensemble du Kurdistan. Un Bookchin d’ailleurs adapté, avec plus de place faite aux conseils thématiques plutôt qu’à une agora municipale plus généraliste, et avec un accent plus important mis sur la place des femmes (on peut y voir une inversion avec celui mis sur l’écologie par Bookchin – moins développée à première vue par Öcalan, mais ici encore, la barrière de la langue rend ce point difficile à juger objectivement).

L’avenir du Rojava

Si cette résurgence de la pensée politique de Bookchin est importante, elle est aussi à double tranchant. En le mettant en pratique pour la première fois ou presque dans l’histoire contemporaine, il est possible de prouver la fiabilité de son modèle confédéral de démocratie directe. Clairement, l’expérience kurde peut montrer que l’exercice du pouvoir en démocratie directe décentralisée sous la forme d’une confédération est viable et fonctionnelle, sans professionnels et sans administration centralisée. Cela pourrait répondre à l’objection majeure qui a toujours été faite par les détracteurs de la démocratie réelle : que le peuple n’est pas capable de gouverner. Le véritable enjeu est là, plus que tout autre débat. La question est de savoir si le peuple kurde, de pair avec l’ensemble des minorités sur place, qu’elles soient arméniennes, yézidis, alévis, juifs ou chrétiennes, peut réussir à faire vivre une politique réellement démocratique, et à la maintenir sur une longue période de temps et à grande échelle. Car sans exemple concret et fonctionnel, l’idéologie communaliste confédérale pourrait bien rester une utopie de papier. Et cela explique pourquoi les écologistes sociaux, Janet Biehl, les membres des éditions New Compass et plusieurs autres ont été dès les premières heures en soutien aux Kurdes22. A contrario, un échec de cette tentative, que ce soit une récupération étatiste et nationaliste, une incapacité à fonctionner en temps réel, le repli vers un système représentatif commun ou des luttes de factions pour le pouvoir, serait un rude coup porté à ces idéaux.

Ce ne sont pourtant pas les scénarios d’échec les plus probables. Le point crucial est sans doute à chercher à l’extérieur, dans la politique étrangère. Les aléas de la guerre et les convergences d’intérêts stratégiques ont permis aux Kurdes du Rojava de développer leur modèle, sans être tué dans l’œuf par les forces syriennes pro-gouvernementales23, sans avoir eu de bâtons dans les roues de la part de la communauté internationale (à l’exception notable de la Turquie, qui craint comme la peste une propagation des poussées autonomistes kurdes sur son propre territoire). Mais que se passera-t-il quand le conflit cessera, à l’heure des négociations de paix ou de reddition ? Est-ce qu’on laissera aux Kurdes du Rojava développer leur confédéralisme démocratique, ou se feront-ils écraser, mis de côté, voire trahis par leurs anciens partenaires de combats une fois l’État islamique démantelé et la Syrie recomposée ? Les USA notamment, partenaires sur le terrain avec leurs frappes aériennes, ont déjà affirmé, par la voix du premier ministre Joe Biden de passage en Turquie, qu’ils ne soutiendraient pas la formation d’une zone homogène kurde le long de la frontière turc. On peut donc légitimement douter que la communauté internationale, qui les a tolérés mais guère soutenus jusque-là, plaidera en leur faveur.

Pour l’instant, le temps joue en faveur des Kurdes. L’enlisement du conflit, s’il est une tragédie humaine indéniable, leur permet jour après jour de développer des bases démocratiques qui pourront leur être utiles dans la gestion de l’après-guerre. A ce moment-là, le scepticisme occidental ne devra plus être de mise, les Kurdes auront besoin de tout notre soutien, où que nous soyons, pour la reconnaissance de leurs droits. Nous leur souhaitons bonne chance, le monde les regarde.

Vincent Gerber, septembre 2016

1 Abdullah Öcalan, Déclaration du Confédéralisme Démocratique, 20 mars 2015, mis en ligne par l’Agence presse associative, www.apa.online.free.fr.

2 TATORT Kurdistan, Democratic Autonomy in North Kurdistan, New Compass Press, 2013, p.210 ; Zaher Baher, « L’expérience au Rojava », Anarkistan, 21 octobre 2014.

3 Abdullah Öcalan, Le confédéralisme démocratique, International Initiative Édition, p.9.

4 Charte du Tev-Dem au Rojava, chapitre 6, article 17, comme approuvée le 11-12 novembre 2013. Source : www.kedistan.net

5 La description des institutions mise en place en Turquie et en Syrie, avec ses multiples niveaux imbriqués, et demanderait de fait un article dédié et un accès à plus de sources. Signalons néanmoins pour le lecteur francophone les textes suivants : Abdullah Öcalan, Le confédéralisme démocratique, op.cit. ; Janet Biehl, « Théorie et pratique démocratique : De Bookchin à Öcalan à Rojava », conférence Montpellier, mai 2016 ; Sarah Caunes et Anouk Colombani, « Kurdes : L’autonomie démocratique au Rojava et au Bakur », Association Autogestion, novembre 2015, Zaher Baher, op. cit.. Tous sont disponibles en ligne.

6 Abdullah Öcalan, Le confédéralisme démocratique, op.cit., p.18.

7 TATORT Kurdistan, op cit. pp. 209, 2011 ; Wikipedia ; Déclaration finale de la 3ème assemblée du Kongra-Gel, le 6 juin 2005, disponible sur http://apa.online.free.fr/article.php3?id_article=677.

8 Janet Biehl, Ecology or Catastrophe : the life of Murray Bookchin, éd. Oxford Universtity Press, 2015.

9 Voir notamment Janet Biehl, « Hasankeyf: A Story of Resistance », « Report from The Mesopotamian Social Forum » et « Kurdish Communalism ». Ces articles ont été écrits à son retour du forum social mésopotamien (20-25 septembre 2011) et relayés par le site www.new-compass.net.

10 Janet Biehl, « Report from the Mesopotamian Social Forum », op. cit. Elle fait ici référence à la lettre du 12 octobre 2004. Les lettres sont accessibles online sur www.documentcloud.org.

11 Murray Bookchin, lettre du 9 mai 2004, op. cit.

12 Janet Biehl, « Biehl Breaks with social ecology », 14 avril 2011, à retrouver sur le blog de l’Institut d’écologie sociale, www.social-ecology.org.

13 Abdullah Öcallan, « Déclaration du Confédéralisme Démocratique », op. cit.

14 Sarah Caunes et Anouk Colombani, « Kurdes : L’autonomie démocratique au Rojava et au Bakur », op. cit.

15 Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem, « Turquie : panorama et perspectives. Entretien avec Emre Öngün », 9 février 2016, tiré du site www.contretemps.eu.

16 Janet Biehl, « Théorie et pratique démocratique : De Bookchin à Öcalan à Rojava », op. cit.

17 Voir Charte du Tev-Dem au Rojava, op. cit.

18 Disponible en français, traduit par Azita M, sur le blog de Maxime Azadi : https://blogs.mediapart.fr/maxime-azadi/blog/091114/le-contrat-social-de-rojava

19 Zaher Beher, op. cit.

20 David Graeber et Pinar Pinar Öğünç, « Non, c’est une véritable révolution », décembre 2014, traduit par l’OCL, site : http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article1623.

21 On ne peut que recommander la vision du film de Mylène Sauvoy, La Guerre des filles, Magnéto Presse & Arte France, 2016.

22 On notera chez New Compass la publication des ouvrages Tator, Democratic Autonomy in North Kurdistan et Abdullah Öcalan, Manifesto for a Democratic Civilization. Moi-même avec des compagnons de route avons lancé un site réunissant les articles parus en français sur la situation au Kurdistan : www.ecologiesociale.ch/international/index.php/Kurdistan

23 On assiste cependant peut-être en ce moment même à un revirement de cette politique. A l’instant où j’écris ces lignes, les forces pro-Assad et les Kurdes se battent dans la ville de Hassaké. Il s’agit de leur première opposition frontale de grande ampleur. Les forces gouvernementales ont déclenché le 17 août une offensive dans cette ville appartenant à la zone autonome kurde (source : dépêches ATS/AFP du 22 et 23 août). Mais dès le départ, les Kurdes n’étaient pas maître de l’ensemble de la ville, une partie de l’armée était restée stationnée dans la région, au moins jusqu’en 2014 (source : Zaher Baher, op. cit). Probablement que l’avancée des Kurdes, leur revendication d’autonomie, de même que le regain de force de l’armée pro-gouvernementale depuis l’intervention russe commence à changer la donne, en défaveur des Kurdes.

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