Nous n’avons pas peur des ruines

Nous n’avons pas peur des ruines

Les situationnistes et notre temps

Le mouvement situationniste semble parfois avoir disparu (ou être oublié) de notre présent et de leurs consciences. Paradoxalement, il est peut-être un de ceux qui pèse encore le plus dans les consciences. En 2003, près de 30 ans après l’auto-dissolution de l’Internationale Situationniste (IS), Sergio Ghirardi, compagnon de route de cette aventure, publie Nous n’avons pas peur des ruines. Un livre qui revient sur l’histoire, les principes et l’actualité de ce mouvement. Sous forme de vue rétrospective, il aborde les principes fondateurs du mouvement : critique de la société de consommation, de l’art, théorisation de la « société du spectacle » (celle qui fait de nous des spectateurs passifs du monde au lieu d’acteur ayant prise sur ce qui nous concerne), le dépassement du marxisme, la volonté de révolution de la vie quotidienne, etc. L’auteur replace l’IS dans une tradition révolutionnaire qui va de la Commune de Paris à l’Espagne révolutionnaire de 1936-37 jusqu’au « joli mois de mai 1968 », où les idées situationnistes éclosent au grand jour, sans oublier la révolte néo-zapatiste du Chiapas.

Un livre dense et profond dans l’envergure de ce qu’il touche, écrit avec le phrasé et la poétique propre aux situationnistes. Il touche, comme Bookchin le faisait, à ce contraste entre « ce qui est » (et qui nous assèche en tant qu’être humains) et « ce qui pourrait être » (et nous permettrait de nous réaliser pleinement, dans tous nos désirs et nos besoins, matériels autant qu’affectifs et émotionnels). Ce livre nous rappelle que l’idée de création d’une société plus belle, plus humaine et naturelle, n’avait aucune raison de s’arrêter avec l’échec partiel de Mai 68.

Si la chronique de cet ouvrage a son sens dans un site consacré à l’écologie sociale, c’est pour souligner les liens profonds – et pourtant avortés – qui existent entre les deux mouvements. A lire Ghirardi aujourd’hui (ou Vaneigem d’ailleurs, qui signe ici la préface), on a le sentiment de relire Au-delà de la rareté de Bookchin. C’est bien sûr l’esprit libertaire de 1968 qui souffle sur ces lignes, mais pas seulement : par leur mise en avant du plaisir et de la force pulsionnelle et créative de la vie, du contraste entre le désir et le besoin, du rôle réel du don sans contrepartie, la critique du marxisme, de la technologie et la volonté de créer une autre société plus libre, on comprend que les deux mouvements contemporains l’un de l’autre allaient alors dans le même sens. On y retrouve l’élan et l’engagement de l’époque, qui avait malheureusement disparu des écrits de l’écologie sociale dans les dernières années de la vie de Murray Bookchin.

Il est intéressant de savoir qu’une mise en relation des situationnistes et des écologistes sociaux a été tentée à l’époque, mais a échoué pour des raisons de malentendus et de purisme idéologique (et d’ego) exacerbés et que Ghirardi ne cherche nullement à cacher. Le récit, raconté par Janet Biehl dans Ecology or Catastrophe, de la venue à New York de Raoul Vaneigem et de sa rencontre avec Bookchin, qui finit par une forme de mise à ban de ce dernier, est véridique mais laisse un goût d’acte manqué.

Mais si on n’a pas réussi alors à rapprocher les personnes, leurs idées, elles, ont fait leur chemin et ont fini par s’enrichir mutuellement. C’est un processus qu’il faudrait poursuite et ce livre peut y contribuer. Alors que les ouvrages qui sortent désormais sont très sombres et laissent peu d’espoir, renouer avec les utopies concrètes et les envies pulsionnelles qui nous animent fait réellement le plus grand bien.

Sergio Ghirardi, Nous n’avons pas peur des ruines, les Situationnistes et notre temps, éd. L’Insomniaque, 192 PP.

http://www.insomniaqueediteur.org/publications/nous-navons-pas-peur-des-ruines

Du même auteur :

Lettres ouvertes aux survivants, de l’économie de la catastrophe à la société du don, Les éditions libertaires.
Occuper la vie, éd. Chant libre.

MORCEAUX CHOISIS :

« Le conflit est mondial entre l’économie et les hommes. Après l’avoir inventée comme artifice censé réguler le bien-vivre, l’humanité en subit désormais la toute-puissance aveugle et pourtant n’arrête pas de la soutenir. »

« L’objectif explicite des situationnistes  fut celui d’amorcer concrètement une nouvelle civilisation capable de restituer au vivant et à l’humain la place centrale qui leur convient. »

« Pour tous ceux qui ont simplement décidé, hier comme aujourd’hui, de faire passer la vie avant tout, là se trouve l’héritage le plus intéressant de l’IS. »

« Jadis, il fallait des travailleurs parce qu’il y avait du travail, aujourd’hui, il faut du travail parce qu’il y a des travailleurs qui doivent payer leur consommation de marchandises tout en restant soumis à l’ordre du monde. »

« Formulée avant le joli mois de mai par les situationnistes, l’hypothèse d’une autogestion généralisée de la vie se voulait le dépassement achevé de toute forme de toute forme séparée d’organisation politique autogestionnaire. Elle ne visait pas l’autogestion du monde existant par les masses, mais sa transformation interrompue par des individus sociaux. Elle ne revendiquait pas le pouvoir mais son abolition. »

« Ce qui par contre a progressivement changé, c’est l’intensité de la domination et finalement la visibilité des chaînes : moins elles sont matérielles, plus la servitude se fait intime, plus elle devient volontaire. »

« […] derrière le citoyen actuel se cache un consommateur empoissonné, déprimé et réduit à faire les poubelles de ses désirs artificiels. »

« Les luttes des communautés réelles n’ont jamais eu besoin de la rhétorique guerrière ou de la foi aveuglante dont les ont accablées la politique et la religion dans un but évident de récupération. Elles ont, par contre, toujours véhiculé un sens orgastique de l’histoire, même au plus profond de leur défaite, de leur tragédie. Elles nous rappellent que nous pouvons vivre libres et mieux, dans la jouissance de l’intelligence sensible, dans le jeu, la gratuité et dans l’insatiabilité des plaisirs. »

« L’opposition de plus en plus radicale des désirs humains biologiques et de la valorisation économique que toute idéologie colporte ou justifie nous rapproche du moment où il n’y aura plus de place sur la planète pour le capitalisme et pour l’homme, pour l’économie et pour le vivant, tout au moins dans sa forme humaine. »

« Une pratique lucide de la volonté de vivre provoquerait une profonde inversion de tendance, la réorganisation du monde, la redistribution des vraies richesses et l’abolition des poubelles dangereuses vendues sur le marché.
Le bouleversement de la société industrielle et son remplacement par une société naturelle qui utiliserait l’énergie autant que la technique avec sensibilité et douceur, passe par la redécouverte d’un lien social orgastique fondé sur la gratuité, le don et la solidarité. »

« Vivre sans temps morts et jouir sans entraves est, aujourd’hui encore, un premier critère clair pour définir la ligne de démarcation entre deux projets opposés. D’un côté tous ceux qui agissent pour le jeu et la jouissance et de l’autre ceux qui opèrent en cautionnant une fatigue de vivre qui implique toujours le sacrifice. »

« De la dégradation de l’être en avoir, produite par la première phase de la domination de l’économie sur la vie sociale, nous sommes passés à la dépossession définitive de l’avoir en paraître. »

« Avoir eu 20 ans en mai 1968 a été une chance et un éclair de joie de vivre même pour ceux qui ceux qui n’osaient pas se laisser aller à l’ivresse de liberté qui contaminait la planète. Nous n’étions pourtant pas prêts à changer le monde, parce que nous découvrions nos envies en étant nous-mêmes surpris par leur audace et leur simplicité imprévue. Nous étions les fils du monde que nous voulions abolir et, sous le poids de milliers d’années d’humiliation du corps et de l’esprit, nous avons-nous-mêmes laissé filer la chance que nous avions évoquées. Il n’y a pas de faute à ça. La prochaine fois nous repartirons d’où nous nous sommes arrêtés, c’est-à-dire tout près du bonheur. »

« Aucun patriotisme nationaliste ou régionaliste ne pourra jamais plus combler de façon durable le manque absolu d’humanité qui accable les hommes. »

« Dans le meilleures des cas, le travailleurs travaille, l’électeur vote, le consommateur consomme et l’être humain s’ennuie. »

Ce contenu a été publié dans Actualités. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vérification *