Pierre Bance – « Un Autre futur pour le Kurdistan »

Pierre Bance

Un Autre futur pour le Kurdistan ?

Municipalisme libertaire et confédéralisme démocratique

 

Il nous arrive à tous d’espérer voir sortir un livre, le livre, sur tel ou tel sujet. Le livre qui comblerait enfin un manque, une absence. Un Autre futur pour le Kurdistan ? m’a fait cet effet-là. Quand la révolution au Rojava a commencé à faire parler d’elle dans le monde entier, il y trois ans environ, il était difficile d’y voir clair. Entre les propos des uns, les critiques des autres, le manque de confiance qu’on pouvait légitimement avoir sur les faits relatés et l’objectivité des sources – sans parler de notre méconnaissance de la géopolitique très complexe liée au Kurdistan et au conflit en Syrie – tout cela amenait une grande confusion. Un grand flou qui était pour beaucoup dans le manque d’engagement de certains, et de soutiens à la cause d’une manière générale.

Pierre Bance, militant anarchiste de longue date, a eu le courage de se lancer dans cette obscurité pour tenter d’y voir plus clair. Docteur en droit, il a rassemblé et étudié les articles, témoignages ainsi que les textes officiels en lien avec le développement du confédéralisme démocratique au Rojava et a cherché à les décrypter, les expliquer, pour comprendre au mieux la situation sur place. On remarque vite que le travail a été intense, car c’est presque l’ensemble des textes parus en langue française sur le sujet qui sont cités. Il suffit de constater le nombre de notes de bas de pages et de textes cités pour comprendre que ce n’est en rien un abus de langage. Dans son ensemble, Un Autre futur pour le Kurdistan ? se base principalement sur des analyses de textes, toujours commentés et mis en perspectives.

Le livre s’articule autour de plusieurs axes. L’auteur formule en premier lieu une critique de l’État. C’est finalement le point de départ de la question et, on s’en doute, ce qui a poussé ce libertaire sur la question du confédéralisme démocratique. Cette première partie sert de préambule permettant de comprendre l’enjeu principale dans lequel se place la révolution kurde – ou, pour être plus précis, sur quelle voie les libertaires espèrent la voir aller et les pièges qui se retrouvent sur son chemin.

Le lien est ensuite fait avec la théorie du municipalisme libertaire de Murray Bookchin, dont l’auteur est un fin connaisseur. L’auteur développe et précise la pensée de Bookchin, la vulgarisant autant que cherchant à la délivrer des malentendus historiques qui l’ont souvent accompagnée. Le ton n’est pas à la polémique ou à l’encensement, mais à la critique étayées et justifiée. Pierre Bance, qualité très rare aujourd’hui, cherche à comprendre et non à avoir raison ou à condamner idéologiquement. Et cette compréhension lui permet en retour d’expliquer lucidement les concepts à son lecteur. On avance ainsi dans la pensée, présentée succinctement mais de façon très complète et claire.

Bookchin est ensuite comparé dans son discours à Abdullah Öcalan, de façon à faire ressortir ce qui les rassemble et là où ils divergent. Inspiré du municipalisme libertaire, le modèle confédéralisme démocratique théorisé par Ocalan et promu par le PYD en Syrie, est complexe dans son application en Syrie et en Turquie, car il est relayé par plusieurs à plusieurs niveaux ou cercles, par des groupes eux-mêmes entremêlés et, comme le fait remarquer Pierre Bance, le plus souvent chapeautés par le PKK. Il montre la création de comités locaux, d’instance supra-régionales, de l’apport majeur apporté sur le thème de l’égalité hommes-femmes et d’une manière générale sur le développement de cette démocratie directe partant de la base qui cherche à se développer au Rojava depuis plusieurs années.Mais l’auteur ne fait pas l’impasse sur les zones d’ombres, comme ces lignes floues entre le groupe de guérilla militaire et les institutions civiles, qui rend difficile de savoir où se situe concrètement le pouvoir et la latitude – ou disons l’indépendance – des institutions civiles. Cela en particulier dans un contexte de guerre civile (Syrie) et de répression (Turquie), sans parler des tensions idéologiques avec les Kurdes voisins d’Irak, qui créent une lutte d’influence sur le chemin politique pris en Syrie.

Les théories d’Öcalan se verront ensuite à leur tour mises en perspectives avec les textes officiels et avec les actions reportées de ce qui est développé dans les trois cantons « libérés » du Rojava, avec la même vision critique et même mise en évidence des convergences et divergences apparentes.

L’intérêt clé du livre, c’est d’expliquer à quoi ressemble concrètement le confédéralisme démocratique appliqué au Rojava, notamment par l’étude minutieuse des différents points de la Charte du Rojava, le texte fondateur. Un travail minutieux et précis, allant chercher le détail pour comprendre à quoi ressemble la réalité derrière les mots et les commentaires qui nous arrivent. L’auteur analyse la situation de son point de vue de libertaire et d’expert en Droit, en cherchant à expliquer les rôles de chacun des groupes ou structures en présence.

L’auteur est conscient que les différentes entre la réalité et l’idéologie affichée s’explique en grande partie par contexte de guerre (et un manque de soutien international) qui ne permet pas aux Kurdes du Rojava de développer leur projet comme ils le souhaiteraient idéalement. L’urgence, pour eux, est tout autre. Cette indulgence n’empêche pas Pierre Bance d’amener des interrogations légitimes. Notamment sur la présence récurrente du modèle capitalisme, encore peu remis en cause, certains aspects peu progressistes de la Charte du Rojava et du risque de voir basculer le confédéralisme démocratique réellement appliqué dans une forme d’État-nation à différents niveaux (on dirait chez nous un fédéralisme à la Suisse…). Il n’évite pas non plus les sujets qui ont fait polémique, d’un point de vue libertaire ou sur le domaine des droits humains, comme celui des enfants-soldats ou du déplacement de population, tout comme il questionne à juste titre l’absence de tenue d’élections législatives alors que celles liées à l’exécutif ont eu lieue au Rojava. Certaines questions trouvent des réponses, d’autres non, fautes de moyens de trancher à partir des textes disponibles, surtout face à des témoignages contradictoires. Là encore, il faut reconnaître à Pierre Bance la sagesse de se montrer prudent dans sa critique. L’auteur a bien conscience de l’enjeu de propagande qui se joue en Syrie, et de l’impossibilité d’accès aux zones de conflits et aux textes en langue kurde.

On signalera aussi la présence de plusieurs articles courts en annexe. Les premiers présentant Bookchin et Öcalan, mais aussi reprenant des textes récents diffusés dans la presse anarchiste et en lien avec la thématique du confédéralisme démocratique et du syndicalisme. On y trouve également le texte critique de Philippe Pelletier « Ecologie et anarchie : sortir de la confusion », qui tend à rappeler que l’écologie doit sortir du carcan des scientifiques pour retrouver sa « perspective révolutionnaire globale, qui a disparu dans les poubelles écologistes ».

Certains trouveront peut-être le livre un peu technique, mais c’est à mon avis une de ses grandes forces. Il faut saluer l’effort fait d’aller dans le détail plutôt que de s’arrêter aux principes généraux. L’ouvrage, loin d’un récit ou d’un livre politique, pourrait devenir un véritable document de travail pour toute personne cherchant à se renseigner sur le Rojava et le confédéralisme démocratique. Il manque bien sûr, fatalement, la vision in situ. L’auteur n’ayant pas été sur place, il doit se contenter des sources à disposition. A ce titre, il serait intéressant d’avoir un commentaire des Kurdes sur les propos et critiques contenus dans l’ouvrage.

Il faut saluer enfin la réussite d’avoir produit un livre si dense en si peu temps. Ca lui permet d’être actuel, aujourd’hui encore, alors que tout bouge très vite. Ce n’est pas un livre de mémoire, et heureusement. Le Rojava est encore debout et son projet de développement démocratique continue de se développer et d’être confronté aux éléments soulevés par Pierre Bance. En fait, Un Autre futur pour le Kurdistan ? renseigne sur le présent et pourrait sans peine se montrer utile dans beaucoup d’autres conflits à venir, pour éviter le glissement vers un système étatique quand c’est celui-là même qu’on entend combattre.

Vincent Gerber

L’auteur
Pierre Bance, docteur d’État en droit, a été directeur des Éditions Droit et Société de 1985 à 2008. Anarchiste et syndicaliste, ses derniers travaux sont publiés sur le site Autre futur.net (http://www.autrefutur.net/).

Edition Noir et Rouge
https://editionsnoiretrouge.com
Février 2017 – 400 pages

Lien vers le dossier de presse

 

 

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