Notre environnement synthétique (1962)

 

Il aura fallu plus de 50 ans pour voir ce livre traduit en français, mais l’adage « mieux vaut tard que jamais » se justifie encore. Publié en 1962 aux USA, Notre environnement synthétique, premier ouvrage d’envergure de Murray Bookchin, a été un livre marquant à l’époque. Il participe aux débuts de l’écologie politique en offrant une critique, à la fois large dans les champs étudiés et précise dans son propos, de la société occidentale d’alors. Comme souvent dans ce genre de cas, il n’est pas trop tard pour revenir dessus et comprendre que les questions posées à l’époque sont celles auxquelles nous faisons face aujourd’hui, juste avec une intensité accrue.

A redécouvrir cet ouvrage en 2017, on s’aperçoit à quel point son propos reste pertinent et les avertissements encore valables. Détérioration de la qualité des denrées alimentaires produites, proliférations des additifs chimiques dans la nourriture que nous consommons, augmentation de la soumission aux éléments radioactifs au travers de la médecine, surpoids, augmentation du stress au sein de la vie quotidienne… Les thèmes traités dans les différents chapitres consacrés nous rappellent s’il le fallait que ces problèmes sont anciens et connus depuis longtemps. Et à quel point ils n’ont fait qu’empirer depuis, comme le montrent plusieurs notes de bas de page ajoutées pour cette édition et venant intelligemment mettre à jour les chiffres et valider la plupart des annonces faites vis-à-vis des décennies à venir.

Le propos central de Bookchin dans cet ouvrage est d’appeler à un rééquilibrage de la société avec la nature. Les questions de santé en particulier sont abordées dans le détail, en montrant les conséquences d’un appauvrissement de notre environnement sur celle-ci. « Les liens entre environnement et maladie sont devenus difficiles à ignorer » nous dit-il (p.50). Et son constat sur les causes est sans appel : « Les problèmes posés par notre environnement de plus en plus synthétique peuvent se résumer en disant que des intérêts autres que le bien-être biologique des êtres humains sont privilégiés. Dans une large mesure, l’homme ne travaille plus à son propre avantage. […] Les intérêts des entreprises passent dorénavant avant les besoins humains d’un air sain ; l’abandon des déchets industriels est prioritaire aux besoins de la collectivité en eau potable. Les lois du marché les plus pernicieuses sont privilégiées aux lois élémentaires de la biologie. » (p.56-57)

Une des raisons avancées à l’époque pour expliquer le peu de succès du livre – en termes de vente, notamment face à Printemps Silencieux de Rachel Carson, sorti peu après et qui est devenu un best-seller – a été la radicalité du propos. Loin de se contenter de mesure d’adaptation et de régulation pour remettre les sociétés modernes sur de bons rails, Bookchin évoque dans son ouvrage des mesures qui impliquent une refonte importante de notre manière de considérer l’être humain, la nature et leur santé commune. Sa proposition consiste en la décentralisation globale de la société, de manière à reconnecter l’être humain avec la nature, avec un environnement à son échelle, le tout accompagné d’une technologie moderne mais non industrielle, sélectionnée pour être dévolue à l’être humain et non au profit.

Malgré ses limites intrinsèques et celles de son époque, Notre environnement synthétique est un livre remarquable à plus d’un titre. Comme le rappelle Denis Bayon, qui est aussi à l’origine de la traduction, « Bookchin n’était ni médecin ni scientifique […] mais son livre montre qu’il était possible à un esprit curieux et original, à partir d’une lecture attentive du meilleur de la littérature de vulgarisation scientifique de l’époque, de comprendre les raisons de la crise écologique, une réalité incontournable dès la fin des années 1960 aux USA ». L’ouvrage se distingue aussi par rapport à la production suivante, et mieux connue, de Bookchin. On a ici un livre très scientifique, porté sur l’être humain et sa santé. Le terme d’écologie sociale n’y est pas encore utilisé, même si ses grands principes de décentralisation et de démocratie directe sont déjà bien élaborés. Le livre en lui-même en est un peu plus difficile à lire, en raison de sa technicité, mais l’auteur en ressort aussi plus crédible. Plus objectif que partisan.

Dans son commentaire en préface, Denis Bayon fait remarquer que Bookchin, même s’il prend des gants (beaucoup plus que par la suite d’ailleurs), propose des changements dont les conséquences ont un impact révolutionnaire radical, impliquant un changement complet de société – peut-être même plus que ce que Bookchin ne le pense, ou ne l’admet lui-même alors dans ce livre. Et Bayon relève un certain nombre de contradictions, posant notamment à juste titre la question de savoir s’il est véritablement possible de conserver les « acquis » de la technologie moderne, issue de l’industrialisation, sans ses dérives. Peut-on véritablement combiner « le meilleur du passé et du présent » ?

On retiendra au final l’élan positif qu’inclus ce livre, son espoir dans le développement d’un être humain complet, actif physiquement et intellectuellement, cherchant à vivre dans un environnement qu’il lui permette de se développer pleinement (et que lui-même laisse se développer en retour). La vie plutôt que la survie. Un idéal qu’il serait bon aujourd’hui de remettre au goût du jour, tant les conditions environnantes n’ont cessé de se dégrader.

Murray Bookchin, Notre environnement synthétique, éd. ACL, 2017, 280 PP.

Extraits choisis :

« Beaucoup de dangers menaçant notre santé produits par notre environnement synthétique ne peuvent être résolus par la législation. Ils naissent de la séparation croissante des villes de la campagne et de l’évolution de l’agriculture vers la consommation de masse. Autrement dit, ils proviennent de l’adaptation excessive de notre environnement naturel à notre nouveau modèle social et à nos méthodes industrielles. Il se pourrait bien toutefois que nous ayons commencé à commettre de graves erreurs dans notre relation à la nature. » (p.32)

« L’usage des machines tend à rendre le travail plus monotone et sédentaire, souvent aussi épuisant pour les nerfs que l’était le travail manuel pour les muscles. L’homme moderne est beaucoup moins actif physiquement que ses ancêtres. Il observe plutôt qu’il n’agit et il utilise de moins en moins son corps au travail et lors de ses loisirs. Son régime alimentaire, quoique plus abondant, est composé de nourritures de plus en plus industrialisées. Ses aliments contiennent un nombre inquiétant de résidus de pesticides en croissance vertigineuse, de colorants et d’arômes, de conservateurs et de produits chimiques issus de technologie dont un grand nombre pourrait nuire à sa santé. » (p.38-39)

« De la même façon l’agronome préoccupé en priorité par des critères quantitatifs tels que la taille des récoltes tendra à ignorer des processus écologiques dont l’affaiblissement pourrait réduire la qualité nutritive des aliments. L’argument que chacun des deux apporte à pour soutenir sa position est que les hommes vivent plus vieux et les récolte sont plus abondantes, mais cela ne prouve pas que l’augmentation de la durée de vie de l’être humain est la conséquence d’une meilleure santé ou qu’un récolte abondante a une plus forte valeur nutritive. » (p.70)

« Aussi bien en ville qu’à la campagne, un nouveau type d’humain semble émerger. C’est un individu nerveux, excité et fortement stressé, qui est marqué par une continuelle anxiété et une insécurité sociale grandissante. » (p.94)

« S’il n’y avait pas eu les extraordinaires progrès médicaux et l’amélioration des conditions de vie matérielles, les adultes aujourd’hui auraient connu une durée de vie plus réduite que leurs grands-parents. Ceci est une singulière marque d’échec. Elle suggère que l’homme moderne pourrait difficilement survivre hors de son cocon médical et pharmaceutique. » (p.207)

« Nous échangeons notre santé contre notre survie. Nous mesurons de plus en plus le plein d’accomplissement de l’homme non plus en fonction de la capacité à mener une vie vigoureuse, sans troubles physiques, mais de son habileté à vivre dans un environnement de plus en plus altéré. […] Nous sommes préparés à accepter le fait qu’un individu relativement jeune souffre de fréquents maux de tête et de troubles digestifs, d’une tension nerveuse permanente, d’insomnie, d’une toux tabagique persistante, d’une dentition qui se dégrade et de légères maladies respiratoires chaque hiver. Nous ne sommes plus surpris qu’il soit obèse après son entrée dans le milieu de la vie. Nous ne trouvons rien d’extraordinaire à ce qu’il soit incapable de courir plus que quelques kilomètres sans être hors d’haleine ou marcher sur quelques kilomètres sans être essoufflé. » (p.208)

« L’homme serait capable d’être bien davantage que ce qu’il est aujourd’hui – physiquement aussi bien qu’intellectuellement – si ses ressources étaient employées de manière raisonnable. […] La technique peut libérer le corps et le cerveau des hommes de la plupart des travaux ingrats et les rendre ainsi disponibles au service d’activités épanouissantes. Le travail peut être plaisant aussi bien qu’utile. » (p.210)

« Mais ni la science ni la technique ne peuvent constituer un substitut à une relation équilibrée entre l’homme et la nature. La médecine et les machines peuvent modifier cette relation, mais elles ne peuvent la remplacer. […] Les deux sphères, la naturelle et la synthétique, doivent nouer des relations complémentaires reposant sur une claire compréhension des besoins de l’homme comme organisme humain et des effets de son comportement sur le monde naturel. » (210-211)

« Il serait erroné de forger des concepts rigides à propos de « l’homme normal », « le régime alimentaire normal » ou le « mode de vie normal ». Toutes tentative de ce type manquerait dramatiquement de fondement biochimique et physiologique. » (p.212)

« L’intégrité, l’équilibre et la diversité devraient être vus comme des concepts écologiques pratiques – aussi importants pour la bonne santé des sociétés humaines qu’ils le sont pour produire des communautés animales et végétales stables. En vérité, il n’est pas exagéré de dire que lorsque ces concepts sont correctement appliqués, ils favorisent la santé humaine parce qu’ils garantissent la stabilité d’un écosystème composé d’hommes, d’animaux et de plantes. En dernière analyse, l’écologie de la santé est ancrée dans l’écologie naturelle. Un mode de vie complet suppose un accès non restreint à la campagne aussi bien qu’à la ville, au sol naturel aussi bien qu’aux trottoirs urbains, à la flore et à la faune aussi bien qu’aux bibliothèques et aux théâtres. Une vie équilibrée suppose un équilibre durable entre la campagne et la ville, entre les animaux, les hommes et les plantes et entre l’air, l’eau et l’industrie. » (p.217-218)

« En simplifiant à l’excès l’environnement naturel, nous avons créé un homme incomplet qui mène une vie déséquilibrée dans un monde standardisé. Un tel homme est malade, non seulement moralement et psychologiquement, mais aussi physiquement. » (p.218)

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