Avec L’écologie sociale en question (Les Éditions Libertaires, 2025), Philippe Pelletier s’est lancé un défi ambitieux : reconsidérer la pensée écologique de Murray Bookchin à l’aune de ses sources et en questionner l’orientation scientifique. Ambitieux de par la masse de titres et de références soulevées et l’ouvrage l’est aussi dans son intention de reconsidérer certains fondements de l’écologie sociale et l’influence intellectuelle de son auteur. Un livre très érudit, avec une certaine tendance polémique, alternant critique et reconnaissance de la portée et des apports de l’écologie sociale, tout en pointant certaines limites dans la manière dont elle fut mise sur pied par son principal auteur.
Disons-le d’emblée, l’ouvrage est dense et s’adresse à un public d’initié.es motivés par ces débats plutôt pointus. Philippe Pelletier, géographe, grand connaisseur de la pensée de Reclus, a depuis plusieurs années fait de la dénonciation du capitalisme vert son cheval de bataille, à travers de nombreux livres.1 Il est plus étonnant de le retrouver à croiser le fer avec Bookchin, plutôt proche finalement de ses idées. Cela s’explique d’une part par une volonté de se montrer critique du discours porté sur la nature et l’écologie dans l’écologie sociale : Pelletier met volontairement de côté « d’autres aspects intéressants de la pensée de Bookchin », comme ses idées plus purement politiques. Le municipalisme libertaire notamment n’est pour ainsi dire pas évoqué, si ce n’est au travers de quelques paragraphes en fin de volume. L’autre versant de la critique, à mon sens plus contestable, tend à montrer un Bookchin plus marxiste qu’anarchiste.
Le propos du livre, qui suit peu ou prou la chronologie des écrits de Bookchin, affiche quatre axes principaux :
1) un débat sur les mots et la nomenclature utilisée par Bookchin (ou d’autres) dans ses écrits théoriques.
2) une critique des auteurs et autrices pionniers de l’écologie dont s’est inspiré Bookchin dans ses ouvrages, mettant en évidence des positions conservatrices ou eugénistes tenus par ceux-ci.
3) une mise en évidence de la volonté de Bookchin de chercher à travers l’écologie sociale à faire découler des « règles » (ou directions) sociales à partir de théories scientifiques (le plus souvent issues de la biologie). Autrement dit, d’avoir voulu dresser un pont hasardeux entre sciences dures et sciences sociales.
4) enfin, et découlant du précédent, Pelletier critique la démarche et les présupposés marxistes restés présents chez Bookchin (et selon lui au détriment de nombreux autres penseurs libertaires). Comme une volonté d’avoir finalement, à l’instar des écosocialistes, cherché à rénover Marx face à un capitalisme survivant aux crises, avec la crise écologique plutôt qu’économique comme nouvel horizon inéluctable devant entraîner le renversement du capitalisme.

Répondre à l’ensemble des points soulevés par Philippe Pelletier demanderait un livre aussi volumineux que celui-ci. Je tenterai surtout ici de montrer ce qui en définitive (et au-delà de mes désaccords sur plusieurs éléments avancés), reste porteur de réflexions à mener plus loin si le but est de faire progresser l’écologie sociale et de lui offrir de meilleures bases.
On passera dès lors un peu rapidement sur la question de la nomenclature. Philippe Pelletier entend faire entrer une distinction entre « écologistes » et celles et ceux qu’il appelle les « écologues ». L’idée étant de distinguer les tenants d’une écologie scientifiques des militantes et militants (ou politicien.nes) de l’écologie. L’auteur plaide ainsi pour distinguer l’écologie (une science) de l’écologisme (un mouvement de pensée), de même que pour établir une distinction entre l’écologie sociale de l’écologie politique. Pour Pelletier, parler d’« écologie politique » est déjà en soi un problème : l’écologie étant une science, elle ne peut être politique. La formule francophone d’écologie politique – qu’il distingue du sens anglais de political ecology, « discipline savante qui veut analyser les dimensions politiques de l’écologie » – et qu’il fait remonter aux années 50 par Bertrand de Jouvenel, doit selon lui être réservée aux politicien.nes écologistes entreprenant une carrière politique. Ce dont Bookchin se distancie effectivement, comme le rappelle Pelletier : « L’ »écologie sociale » se distingue donc d’un écologisme qui choisit la voit politique classique de l’électoralisme, du parlementarisme et de la conquête de l’appareil d’État. Elle cherche à promouvoir un écologisme qui serait lié à la société civile et qui véhicule une dimension sociale ou sociétaire. » (p.20)
Sans doute Pelletier a-t-il raison sur le fond, mais le débat semble pointilleux : concrètement, l’expression d’« écologie politique » aujourd’hui a perdu le sens qu’il lui attache et caractérise aussi – même à tort – des mouvements politiques non-institutionnels qui fondent leur discours sur une plus grande prise en compte des questions liées à l’écologie, comme la décroissance, l’écoféminisme, etc. De fait, et comme souvent dans ce genre de débats sur les termes, les définitions sont multiples, évoluent et le sens originel se perd au cours du temps. On pourra effectivement juger que c’est un problème et que le terme « écologie », devenu fourre-tout, en devient ambigu. L’intérêt que Philippe Pelletier voit à rétablir cette distinction est que la confusion entre politiciens écolo et écologistes scientifiques discrédite les seconds en faisant passer les premiers pour ce qu’ils ne sont pas : des spécialistes de l’écologie. On ne peut que s’accorder avec lui sur ce point, mais je ne suis pas certain que beaucoup renoncent à l’usage de ce terme pour autant.2
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La critique des sources de l’écologie sociale amène un tout autre débat. Elle occupe un bon tiers du volume, se mêlant à la biographie et au parcours de Bookchin. Pelletier part des écrits de Bookchin, principalement ses premiers textes d’envergure. Sont détaillés en particulier son tout premier ouvrage, Our Synthetic environment (1962, traduit en français en 2017),et l’article « Ecology and Revolutionnary Thought » (1964). L’auteur va analyser plusieurs des principaux auteurs et autrices cités, ainsi que les figures qui leur sont souvent idéologiquement liés. On dévie donc assez vite des écrits de Bookchin avec beaucoup d’aller-retours pour retracer la vie et la pensée d’auteurs et d’autrices tels William Vogt, Fairfield Osborn, Charles Elton, Rachel Carson, Erwin Gutkind, Edward Hyams, Lewis Mumford, Herbert Read, parmi de nombreux autres.3 Beaucoup de figures intellectuelles sont ainsi passés en revue. Et implacablement critiquées : que ce soit pour les passages et positions contestables qu’on peut retrouver dans leurs écrits, mais aussi pour leur héritage culturel et social. Concrètement, on y lit que Paul Sears est « issus d’une famille de Puritains qui remonte au Mayflower », Osborn fils de riche, René Dubos un religieux conservateur, Alexis Carrel une figure emblématique du biopouvoir, Rachel Carson une femme « très croyante » faisant à travers son livre « une prêche religieuse », Georges Perkins Marsh « puritain, comme Clements », etc.4 Murray Bookchin aura beau s’être revendiqué athée et non pratiquant, sa culture juive est aussi pointé du doigt, se retrouvant notamment, selon Pelletier, dans sa tendance aux propos eschatologiques.

Cette démarche pose plusieurs questions. Sur la forme, le problème est qu’on finit par se montrer dubitatif devant ces nombreuses biographies et parcours par rapport au lien avec le sujet : l’écologie sociale. Le jeu de filiation est tellement poussé qu’il nous éloigne rapidement autant des écrits de ces personnes que de la pensée de Bookchin finalement. Avec des moments de « surinterpréation ». Par exemple, partant d’une citation faite par Bookchin d’un propos de Charles Elton sur le besoin de diriger le monde comme un bateau plutôt que comme une partie d’échec5, Pelletier y voit un lien « conscient ou inconscient » vers Kenneth Boulding et son concept de « terre comme un vaisseau spatial », puis remonte via lui au politicien démocrate Adlai Stevenson puis à la promoteure du développement durable Barbara Ward, tous deux pour avoir appuyé cette image du bateau/vaisseau spatial contenant une humanité interdépendante et solidaire. D’accord pour la critique faite de cette théorie, sauf que le message originel de Bookchin, rappelé ici en note, n’est clairement pas de dire, contrairement à eux, que « nous sommes tous dans le même bateau »… Cela alimente le sentiment que, sous couvert de critiquer Bookchin, Pelletier suit surtout ses propres chevaux de bataille contre tout un panel de personnalités scientifiques et leurs propos. Mais à se demander par moment ce que Bookchin vient faire là, surtout une fois passé le premier degré de référence.
On comprend bien sûr la remarque de Pelletier, tout-à-fait valable sur le fond, que Bookchin ne s’est pas assez intéressé aux origines des auteurs et autrices qu’il citait, d’où ils parlaient et quels intérêts économiques potentiellement leur propos servait. Ce que Pelletier reproche à Bookchin est de ne pas avoir relevé et contesté certains propos, notamment eugéniques chez Osborn, Vogt, Carrel, Elton et consorts. Dénonciation de sa plume venue plus tard, dans les années 1980. Autrement dit, une certaine naïveté intellectuelle au sein de ses premiers écrits. Si on n’est pas d’accord avec tous les exemples cités ni avec l’importance donnée à certain.es, il y a en de tout à fait justifiés. Notamment le cas d’Alexis Carrel, dont les dérives furent d’ailleurs mentionnées dans l’introduction à la traduction française du livre parue en 2017 aux éditions de l’Atelier de Création Libertaire. Il est clairement malvenu de la part de Bookchin de féliciter un scientifique, même prix Nobel, pour ses travaux, quand ses positions idéologiques sur l’eugénisme sont extrêmes. Clairement, Bookchin a fait preuve d’aveuglement en se limitant à considérer les travaux scientifique de certaines sources. C’est le mérite du livre de Pelletier, qui a fait un important travail, d’avoir mis en évidence ces propos problématiques, tout en reconnaissant que Bookchin ne reprend pas ces propos contestés et n’y adhère pas.
Si on est d’accord sur le fond, on l’a dit, tous les cas rapportés par Pelletier ne se valent pas ou ne se justifient pas de la même façon.6 Comme beaucoup de ses contemporains, Bookchin lit et mentionne logiquement les penseurs phares de son époque sur la pensée écologique scientifique naissante, qui se trouvent être essentiellement des conservateurs. Il en dégagera une pensée progressiste malgré tout. Pour avoir beaucoup lu Bookchin, ainsi que certains des auteurs et autrices mentionnés par Pelletier, il apparaît que Bookchin a une approche intellectuelle différente du géographe français – moins rigoureuse, cela ne fait aucun doute – et qu’il a toujours fait le tri dans ce qu’il lisait : il a pris chez ces figures intellectuelles ce qui lui semblait valable et, admettons-le, ce qui appuyait le propos qu’il souhaitait transmettre. Bookchin voulait avant tout appuyer son discours militant, le légitimer du mieux possible en lui donnant des bases solides. Un reste de marxisme nous dit Pelletier, et c’est bien possible. J’avancerai qu’il n’a pas osé, ou souhaité, au début de sa carrière d’essayiste se montrer trop critique de ses pairs – lui qui venait du monde ouvrier, sans formation scientifique et peut-être en quête de légitimité. Difficile de connaître ses raisons personnelles. Ce qu’on sait, c’est que Bookchin s’est en tout cas senti plus libre de le faire des années plus tard, à un moment où il n’avait plus rien à prouver, ou plus rien à perdre.
Il faut dire aussi que l’influence sur Bookchin de certains penseurs mentionnés, comme William Vogt ou Fairfield Osborn me semble exagérée. Pelletier s’appuie sur l’ouvrage de Janet Biehl qui fait part dans sa biographie d’un Bookchin « fasciné » par le lecture de Vogt et Osborn, mais ce propos doit être relativisé. Encore une fois, on peut être « fasciné » par le nouveau champ de pensée qu’ouvrait ces livres à l’époque et voir ce qu’ils avaient d’innovant sans adhérer à l’ensemble des propos tenus. Il faut voir que Vogt et Osborn sont en réalité très peu cités par Bookchin dans ses ouvrages : aucune mention dans Post-scarcity Anarchism qui reprend ses principaux articles des années 60, rien dans l’index d’Our Synthetic Environmentni dans celui de son livre suivant, Crisis in our Cities ou dans The Ecology of Freedom qui reste son essai le plus développé sur l’écologie sociale. La remarque vaut également pour Rachel Carson, dont le Printemps silencieux est mentionné dans Post-Scarcity Anarchism en note, et son propos évoqué en deux phrases quelques pages plus loin.7 Où donc y voir une « fascination » ou les sources de son écologie sociale ? A mon sens seulement dans l’arrivée dans ces livres de thématiques environnementales posées en lien avec des questions sociétales – un fait relevé par Janet Biehl également.
Au final, et si on considère ces mots, tirés de l’article autobiographique « Reflexions – An Oveview of the Roots of Social-Ecology », on voit que Bookchin, dans ses propres souvenirs et propos sur l’origine de son écologie sociale, va bel et bien dans le sens de Pelletier :
Cette critique, il faut bien l’admettre, n’était pas dénuée d’une certaine part de vérité. Tout ce qui s’apparentait à une écologie à vocation sociale, comme Our Plundered Planet de William Vogt [confusion ici de Bookchin entre le livre de Vogt, Road to Survival et celui d’Osborn, ndla.] dans les années 1950 et surtout Silent Spring de Rachel Carson en 1962, s’intéressait davantage aux conséquences de la croissance démographique et à la disparition de la faune sauvage dans un monde de plus en plus industrialisé qu’au bien-être matériel de l’humanité et à l’impact des hiérarchies sur les tentatives de création d’une société rationnelle. À certains égards, les écologistes s’inspiraient des thèmes réactionnaires soulevés par Ernst Haeckel, qui avait inventé le mot « écologie » dans les années 1880, notamment les dommages causés par « l’humanité » à la planète plutôt que les effets du système capitaliste dans la production de soi-disant « problèmes biologiques ». 8
On dira encore que si Bookchin n’a pas dénoncé assez tôt certains pans de la pensée des auteurs et autrices qu’il lisait, Pelletier tombe à mon sens dans l’excès inverse en nous laissant avec ce sentiment de voir ces personnes « essentialisées ». Avec le risque d’en donner une vision biaisée, ne serait-ce que par le choix des passages cités. Comme si chacun.e n’était que le produit ou le reflet de son milieu social – jamais en rupture avec lui, peu porteur d’une objectivité scientifique, d’une non-croyance religieuse, etc. – et que dès lors l’intégralité de son propos devrait être rejeté. Ce n’est probablement pas le message que Pelletier souhaite faire passer, mais c’est malgré tout le sentiment qui en ressort à sa lecture. Ce présupposé serait justifié dans un débat purement idéologique ou politique, moins dans un contexte scientifique qui demande l’épreuve par les faits. La (vaste) question sous-tendue ici est bien : est-ce que les éléments scientifiques repris par Bookchin restent valables sans l’habillage religieux et eugéniste de celles et ceux sur qui il s’appuie ? Bookchin a penché pour le oui, parfois naïvement et à tort. Pelletier, lui, tranche pour un non qui à l’inverse me paraît excessif, avec une tendance au tout ou rien. Il y a sur ces positions un plus juste milieu à trouver.
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La question du marxisme latent chez Bookchin forme le 2ème gros point de la critique formulée dans ce livre. Le point de vue est que, formé au marxisme dans sa jeunesse et l’ayant suivi durant une bonne partie de sa vie, Bookchin en a gardé la démarche, notamment l’orientation scientifique comme ciment d’une argumentation militante. Pelletier rappelle que Bookchin a cherché à asseoir son écologie sociale sur des bases scientifiques, en particulier issues de la biologie. Les principes d’unité dans la diversité, d’évolution dans le sens d’une plus grande complexité et les références multiples à des sciences dures plus que des sciences sociales en témoignent. Avec une volonté affichée de faire découler des faits sociaux de principes scientifiques, ce qui, pointe Pelletier, peut se révéler problématique.
Il est certain que Bookchin n’a jamais complètement renié Marx. Bien au contraire, il a affiché son ambition de vouloir reprendre le meilleur des deux traditions de gauche, marxiste et anarchiste. Là encore, on retrouve chez lui cette articulation en synthèse de reprise de ce qu’il estime valable dans ses lectures. Il a effectivement pioché autant chez Hegel que chez Marx, chez les anarchistes espagnols, la démocratie athénienne ou la Révolution française… Une sorte de syncrétisme idéologique pourrait-on dire, assorti d’un souci de cohérence, remaniant sans cesse ses théories, afin de voir comment promouvoir sa pensée pour insuffler un mouvement révolutionnaire qu’il appelait de ses vœux. Bookchin a aussi, et Pelletier ne manque pas de le rappeler, critiqué de nombreux aspects de la pensée de Marx, notamment relatifs à la lutte des classes et au rôle du prolétariat dans la société contemporaine, tout comme il a vertement critiqué les groupes marxistes de son temps et les actions historiquement anti-révolutionnaires de nombreux partis et groupuscules se réclamant du communisme.
Faut-il y voir pour autant, et le commentaire de Philippe Pelletier va dans ce sens, d’un Bookchin plus marxiste qu’anarchiste, dans sa démarche militante autant que dans ses références ? Peut-être Pelletier a-t-il raison sur cette question des influences, mais je pense que Bookchin s’en moquait quelque peu. Il a suffisamment changé de casquettes idéologiques au cours de sa vie pour qu’on comprenne que cela ne lui faisait pas peur et ne lui importait pas vraiment. Et s’il s’est consacré à fonder sa propre pensée, son propre label militant si on veut bien, de « communalisme », c’est justement pour avoir la liberté de transcender ces chapelles.
La question sous-jacente est en revanche justifiée et le livre de Pelletier a pour mérite de poser cette question de fond : la volonté de justifier l’écologie sociale par des discours scientifiques pose problème. Il y a d’une part le risque de voir certains présupposés scientifiques de l’époque contredits par les avancées et découvertes en la matière, comme le relève Pelletier et il n’est pas le premier à le faire. Mais aussi, et surtout, que poussé jusqu’à certains extrêmes (ou même pas), ce type de discours peut être utilisé pour justifier des points de vue bien éloignés de ce que revendique l’écologie sociale. Mettre en avant un principe « naturel » de la stabilité par la diversité et un principe d’évolution vers plus de diversité peut aussi justifier des discours problématique. Pelletier prend l’exemple des positions anti-avortements (que Bookchin ne soutenait évidemment pas), mais on pourrait en imaginer d’autres. L’auteur soutient aussi que Bookchin ne maîtrise pas toujours bien les concepts scientifiques ou philosophiques qu’il manie. Autrement dit, et c’est un paradoxe parfaitement justifié dans le texte, Pelletier critique à la fois les prétentions scientifiques de Bookchin et le fait de baser ses préceptes sur celles-ci que son manque de rigueur en la matière.
Il faut s’arrêter sur ce point. Les premiers écrits de Bookchin (Our Synthetic Environment, Crisis in our Cities, etc.) marquent clairement une tonalité très scientifique. Le nombre de références mentionnées dans le premier, paru en 1962, est impressionnant. Cela se réduira par la suite, même si Bookchin reste un compilateur assidu. Pelletier y voit une démarche matérialiste scientifique héritée de Marx. Je pense que le raisonnement est juste, mais incomplet. Il faut également rappeler et prendre en compte que Bookchin n’est pas un universitaire. Il n’a jamais fait d’études avancées. Il a dû rattraper ses études en cours du soir pour disposer d’un diplôme lui permettant d’enseigner. Le niveau intellectuel qu’il atteint est le résultat d’un processus d’autodidacte. Ce n’est pas rien et ni à négliger dans le jugement porté à sa démarche. Ouvrier d’usine, Bookchin n’est personne au moment de ses premières publications, il n’a pas de nom (il publie d’ailleurs sous pseudonyme) ni de diplôme pour légitimer son propos. A l’inverse de ce qu’avance Pelletier, et pour ces raisons, il reste même à 40 ans passé un jeune intellectuel qui doit faire ses preuves, peut-être aussi victime d’un a priori de classe (mais plaidant pour ne pas psychologiser à tort les auteurs, je n’appuierai pas outre-mesure cette assertion). C’est pour cela aussi qu’il appuie son discours sur des scientifiques établis. Il doit convaincre, ce qu’il ne peut pas faire en son nom propre, du moins jusqu’au succès de Post-Scarcity Anarchism dans les années 1970. Ce fait devrait aussi rentrer dans l’explication de Pelletier.
Autre élément garder en tête : Bookchin est avant tout un militant et il s’adresse à un public principalement militant, même si ses livres donnent l’impression – ou ont la prétention – d’un discours scientifique. C’est d’ailleurs une des explications fournies par une de ses proches collaboratrices pour justifier ses emphases eschatologiques : Bookchin avait compris que pour convaincre il fallait parler fort, chercher à marquer les esprits, et qu’un discours plus policé n’aurait pas de chance de porter. Par sûr ici encore qu’il faille y rattacher son bagage culturel et religieux.
Non, Bookchin n’était pas un véritable scientifique, mais sans doute y a-t-il eu confusion et prétention de sa part à un certain moment, et qu’il a cru pouvoir l’être. Le livre de Pelletier émerge car l’auteur fait le choix de le prendre au mot plutôt que de considérer le propos plus largement et pour ce qu’il a de stimulant intellectuellement. Car on peut promouvoir l’apport de la diversité, faire le lien entre domination de l’humain sur l’humain et sur la nature, etc. pour leur bien fondé en termes moraux et de justice sociale, sans en faire une loi scientifique ou une règle naturelle. Un avis déjà défendu par mes soins dans la biographie publiée en 2013 :

Il lui a d’ailleurs été reproché [à Bookchin] d’avoir trop cherché des fondements historiques ou scientifiques à ses théories plutôt que de les promouvoir pour leur seul bon sens. Bookchin ne prétendait pas écrire des ouvrages scientifiques, mais le mélange entre ses références scientifiques et ses aspirations militantes n’a pas toujours fait bon ménage aux yeux des spécialistes. Surtout lorsque cela se traduit par des affirmations sujettes à caution au sein de domaines contestés, donnant lieu à de nombreuses conjectures.
Vincent Gerber, Murray Bookchin et l’écologie sociale, éd. Ecosociété, p.173.
Au final, Pelletier voit derrière cette volonté de prétention scientifique un certain travers égocentrique de Bookchin, une volonté de marquer l’histoire et un besoin de reconnaissance. Je pense pour ma part qu’il est vain aujourd’hui de vouloir à tout prix psychologiser Bookchin et de lui attribuer à titre posthume des ambitions, un caractère ou des pensées quelconques. Alors qu’on pensait être sorti des attaques personnelles et des querelles stériles centrées autour de sa personnalité, c’est à regret qu’on voit une partie du livre de Pelletier nous y replonger. Ces débats ont fait couler assez d’encre, avec des visions opposées et suffisamment irréconciliables pour ne rien apporter.9 Elles ont surtout servi à détourner du débat de fond. Comme dit plus haut, recentrer le débat sur la pensée paraît plus juste et pertinent que chercher les dérives d’un individu, quel qu’il soit.
Que penser au final de la thèse, un brin provocatrice forcément, de l’auteur qui voit en l’écologie sociale une pensée qui « consciemment ou inconsciemment, bon gré mal gré, [accompagne] l’évolution de ce capitalisme vert, sur le plan militant comme sur le plan théorique. » (p.7) ? Il y aurait comme un péché originel commis par Bookchin, en puisant du mauvais côté du spectre politique (le marxisme) et en pensant que des faits scientifiques étaient nécessairement neutres et indépendants de l’idéologie de leur auteur. La critique de la démarche est valable, de là à dire que Bookchin fait partie du problème plutôt que de la solution, il y a un pas que Pelletier franchit ou semble nous inciter à franchir, mais avec des arguments discutables. Les éléments qu’il critique peuvent aujourd’hui être revus ou dépassés sans voir couler l’écologie sociale, qui avance aujourd’hui au-delà de la figure de Murray Bookchin.
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Au final, en tant que partisan de la pensée de Bookchin, on ne peut que ressortir de la lecture du livre de Pelletier avec un sentiment mitigé. D’un côté, le géographe touche juste et cible un défaut réel et peu mis en évidence jusque-là dans la justification portée à l’écologie sociale. Et il faut saluer le projet réalisé, car c’est indéniablement un important travail de recherche qu’a entrepris l’auteur pour le démontrer avec sérieux. De l’autre côté, on se demande quoi faire avec cela, car Pelletier nous laisse pour ainsi dire tirer nos propres conclusions. Après avoir critiqué tout le volet écologiste de la pensée de Bookchin, on aurait souhaité voire Pelletier effectivement « revisiter » l’écologie sociale (plus que Bookchin lui-même en fait), la faire avancer, lui proposer ces bases plus solides qu’il semble promouvoir. Ce ne sera pas le cas, comme si l’ambition se limitait à la critique finalement et une demande – ni clairement formulée, ni infirmée, ce qui laisse une certaine ambiguïté dans les buts de ce texte – de rejeter complètement le volet écologique. On peut regretter le côté ambitieux de Bookchin, y voir de l’arrogance, une volonté de renouveler le marxisme ou que sais-je encore, mais au moins a-t-il eu l’audace d’oser et de faire des propositions. De s’exposer, avec le risque de se tromper, autant que la possibilité de reprendre et corriger, de progresser. Pelletier condamne Bookchin pour ses erreurs, y voyant de la naïveté autant que de l’opportunisme. L’erreur de n’avoir pas fait tout juste, tout de suite. Mais en se cantonnant à la critique, le livre laisse un goût d’inachevé. Que nous apporte ce contre-récit critique du Bookchin intellectuel ? Le projet espéré d’une évolution de l’écologie sociale, une mise à jour de ses présupposés, est laissée malheureusement en plan. La porte est ouverte, il reviendra à d’autres de l’emprunter.
Il est symptomatique de ce sentiment de noter que le chapitre « conclusion » n’en porte pas vraiment une, mais ouvre tout un nouveau pan de débat sur le « croître ou mourir » capitaliste. Il faudra attendre la toute dernière page pour voir se dresser une conclusion, mais celle-ci malheureusement est à nouveau centrée sur l’homme, se bornant à montrer que Bookchin a « perturbé beaucoup de personnes » : marxistes, écologistes, anarchistes… sans clairement établir si cela était justifié ou non. Pour Pelletier : « Une partie de cette histoire se trouve dans sa personnalité profonde, dans son parcours familial : enfant sans père, fils d’émigré juifs politisés fuyant la misère, mais vivant encore dans la pauvreté jusqu’à l’âge adulte, déscolarisé mais avide de vie intellectuelle, révolté. » Une conclusion centrée sur sa personne et non sur sa pensée.
Redisons-le, il y aurait encore énormément à débattre et à répondre autour des propos de ce livre. Pelletier ne cache pas les difficultés qu’il a eues à se faire publier, et cela se comprend. L’ouvrage est polémique par bien des aspects et le risque est justement de tomber dedans, de s’y laisser entraîner, faisant perdre une occasion d’autocritique et d’approfondissement. On a au final surtout le sentiment que L’écologie sociale en questionarrive trop tard. Un tel ouvrage aurait eu toute sa place dans les années 90, à la suite de titres comme Social Ecology After Bookchin d’Andrew Light ou de Beyond Bookchin de David Watson, du vivant de Bookchin, au moment où ces questions étaient sur le devant de la scène. Force est de constater que bon nombre de points soulevés dans ce livre ont déjà fait l’objet de débats et ont depuis perdu de leur intérêt. Bien qu’on ait passablement réédité Bookchin en français ces dernières années, rattrapant un certain retard éditorial et suivant l’attention renouvelé pour sa pensée, bien peu sont celles et ceux qui s’inspirent de son discours scientifique aujourd’hui, qui s’intéressent à savoir si Our Synthetic Environment doit être considéré ou non comme un livre anarchiste ou si l’idée de la stabilité dans la diversité au sein de l’évolution est toujours vérifiée. On comprend par contre le message qu’a voulu transmettre Bookchin dans ces ouvrages, dans ses slogans et où il voulait aller. Il n’est pas difficile de se rendre compte que ce n’est pas pour ses propos scientifiques qu’il est cité, débattu et mis en avant aujourd’hui, mais bien plus pour sa pensée politique. Le communalisme a montré son potentiel comme projet crédible pour une alternative politique et c’est lui qui concentre actuellement les partisans, hommes et femmes, de sa pensée. Les écologistes sociaux ont dans leur immense majorité déjà tourné la page et ne reprennent pas l’ambition de Bookchin d’asseoir cette pensée politique sur des fondements biologiques ou autres. Voilà qui aurait pu figurer en conclusion du livre de Pelletier : l’objectif que porte son livre me paraît, en réalité, déjà atteint.
1 Depuis L’imposture écologique en 1993 et citons plus récemment : Climat & Capitalisme vert, éd. Nada, 2015 ; Noir & Vert, éd. Le Cavalier bleu, 2020 ; Le puritanisme vert. Aux origines de l’écologisme,Le Pommier, 2021. L’écologie sociale en question peut d’ailleurs se lire comme une suite indirecte à Noir & Vert qui comprenait déjà les bases de la critique de Bookchin développée ici.
2 On relèvera que la justification dans le texte (p.17) que Bookchin plaidait pour cette distinction repose manifestement sur une mauvaise interprétation : Pelletier cite quelques mots tirés de la préface de Jean-François Filion à la biographie intellectuelle parue chez Ecosociété, mais l’extrait se réfère bien dans le texte au « radicalisme éthique ou mystique » auquel Bookchin reproche justement de renoncer à porter un message politique, et non à son écologie sociale face aux politicien.nes verts : « En refusant également la voie de l’écologie politique, le radicalisme éthique ou mystique quant à lui fait office de supplément d’âme dans un contexte d’expansion illimitée de la logique technico-économique et de crise du sens. » (Jean-François Filion, in Vincent Gerber, Murray Bookchin et l’écologie sociale, une biographie intellectuelle, p.11). Le rapport de Bookchin à l’écologie politique n’a rien d’un antonyme, même si on peut effectivement admettre une différence de sens entre le sens du mot anglais et sa traduction française.
3 Le sentiment est que le livre aurait gagné en lisibilité en voyant cette partie exprimée pour elle-même dans un essai séparé et dédié à cette problématique. Visiblement, ce propos figurait déjà au centre du précédent volume de Pelletier, Le puritanisme vert (2021) mais, et sans avoir eu l’occasion de comparer en détail, le spectre des personnalités analysées ici est plus large.
4 On notera que les seuls à ne pas voir dévoilé leur héritage culturel sont les grandes figures anarchistes : Reclus, Kropotkine, Proudhon, Bakounine. N’ont-ils pas tout autant baigné dans la religion et un milieu social conservateur, catholique, calviniste, orthodoxe, aristocrate ou bourgeois ? Un même regard critique et méthodique aurait pu se justifier et aurait pu contrebalancer le sentiment d’un parti pris. L’autocritique, toujours salutaire, doit s’appliquer à toutes et tous.
5 Le passage en question est en soi assez clair dans le message qu’il entend faire passer, bien qu’effectivement on peut admettre que la citation d’Elton est reprise de façon (trop) opportuniste par Bookchin et hors de son contexte : « J’insiste sur le fait que la connaissance que nous pouvons acquérir d’une situation écologique et l’utilisation pratique que l’on peut faire de cette connaissance sont affaires de finesse et non de puissance. C’est ce qu’exprime très bien Charles Elton lorsqu’il écrit : ‘II est nécessaire de diriger l’avenir du monde, mais non pas comme une partie d’échecs ; plutôt comme un bateau.’ » Murray Bookchin, Au-delà de la rareté, éd. Ecosociété, note 4, p. 85.
6 Plusieurs portraits faits des scientifiques et intellectuels critiqués ici ne font pas consensus. On trouvera par exemple chez Pierre Madelin (La tentation écofasciste, écologie et extrême droite, éd. Ecosociété) une description de William Vogt beaucoup plus nuancée que celle opérée par Pelletier, le montrant plus progressiste, citations et exemples concrets à l’appui. De même, on peut être pour ou contre la théorie Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis, difficile de ne pas reconnaître qu’elle reste une théorie avant tout scientifique. Dénoncer la bactériologiste Lynn Margulis pour son « soutien au mysticisme Gaïa » et l’idée d’une « Terre vivante » (p. 156), c’est lui attribuer les récupérations faites de cette théorie par d’autres et lui faire un mauvais procès. A plusieurs moments, l’influence de pensée, ou disons l’établissement des filiations théoriques entre Bookchin et certaines sources, doit être soumise à caution, voire contestée. Prétendre que Bookchin puise chez Gorz l’évocation de l’écofascisme à travers l’exemple de Garrett Hardin suite à sa lecture de Ecologie et politique n’est pas justifiée. On voit par exemple qu’autant le terme que la référence à Hardin apparaît déjà un an avant la traduction en anglais du livre de Gorz, dans son article « Utopianism and Futurism » (1979) paru dans Toward an Ecological Society. Indiquer ces filiations théoriques sur le ton de l’affirmative est aventureux, le conditionnel aurait été de mise dans nombre de cas, tant ces questions sont complexes et en réalité difficilement vérifiables. L’image du travail de Bookchin qui en ressort me paraît biaisée.
7 Concrètement : « En ce qui concerne la lutte contre les parasites, les écologistes sont nombreux à penser que l’on pourrait éviter l’utilisation répétée de produits chimiques toxiques tels que les herbicides et les insecticides en laissant jouer davantage les forces vivantes de la nature. On devrait accorder plus de place à la spontanéité naturelle, aux diverses forces biologiques qui constituent un état écologique donné. » Passage suivi d’une note renvoyant la ou le lecteur à son ouvrage et quelques autres sur le sujet. (Au-delà de la rareté, éd. Ecosociété, 2016, p. 84)
8 «This criticism, to be sure, was not without a certain measure of truth. Anything resembling a socially oriented ecology, such William Vogt’s Our Plundered Planet in the fifties and especially Rachel Carson’s Silent Spring in 1962, was more concerned with the impacts of human population growth and the loss of wildlife in an increasingly industrialized world than with the material welfare of humanity and the impact of hierarchy on attempts to create a rational society. In some respects, ecologists were inspired by the reactionary motifs raised by Ernst Haeckel, who created the word “ecology” in the 1880s, notably the harm produced by “humanity” on the planet rather than the effects of the capitalist system in producing ostensibly “biological problems”. » Publié dans Harbinger, vol. 3, No1, 2003. Téléchargeable sur le site de l’International Institute of Social Ecology.
9 Celui ou celle qui souhaiterait lire un portrait nuancé et lié à un vécu se tournera plutôt sur le livre de Daniel Blanchard, La vie sur les crêtes (éd. du Sandre),qui l’a côtoyé plusieurs années. On rappellera aussi le livre d’Andy Price, Recovering Bookchin, un des rares titres non cité par Pelletier qui n’en a peut-être pas eu connaissance, et qui cherchait justement à mettre un point final aux débats et certains clichés récurrents autour de la personnalité de Bookchin.