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L’écologie sociale à la Fête paysanne de la Ferme de Manelphe

Le 27 Septembre Floréal Romero fera une présentation de l’écologie sociale dans le Tarn, à la Fête paysanne de la Ferme de Manelphe.

Une fête non pas pour s´évader ou fuir comme il est coutume de nos jours mais pour célébrer la joie du monde paysan et aussi la réflexion collective comme étant l’une des plus belles qualités humaines. Les deux activités au lieu de s´opposer peuvent alors se stimuler par la joie et la complicité dans la pensée. Nous tenons à remercier Meriem qui nous a aimablement invités en demandant à Floréal de présenter l’écologie sociale et participer aux débats autour d´une table ronde. Vous êtes toutes et tous invités à cette journée unique en son genre. Pour vous en persuader par vous-mêmes il est conseillé de jeter un œil sur le programme.

De l´agriculture nous passerons à l´écologie, ce qui à première vue semble une évidence puisque l´activité paysanne a toujours été celle de prendre soin de notre terre, notre Terre mère. Mais l´agriculture n´est plus la paysannerie d´antan…. Il ne s´agit plus de soigner directement la communauté, là où l´on habite, de pouvoir à son alimentation via le soin des sols et des plantes nourricières ou médicinales. Désormais seule compte la production pour on ne sait qui…, entraînés que nous sommes dans une concurrence et un productivisme aveugles… L’industrialisation et la réglementation croissante de l’agriculture biologique transforment ce qui était un mouvement militant en un marché de masse standardisé. Si cette évolution permet de « démocratiser le bio » -surtout l´industriel -, elle impose également de lourdes charges administratives, financières et techniques aux agriculteurs, tout en sanctionnant indirectement les petites structures. Voilà comment est présenté l´abordage d´une autre écologie, la sociale sur le site de la ferme de Madelphe.

« L’écologie est souvent perçue dans les campagnes comme une contrainte coûteuse pour les agriculteurs à cause des normes aussi injustes qu´inutiles et la concurrence des prix de l’agriculture biologique industrielle. Ce qui ne favorise en rien les consommateurs. Le texte propose une autre vision de l´écologie : une écologie sociale, fondée sur la solidarité, l’autonomie, la relocalisation de l’économie et la démocratie locale. Préalables sociaux essentiels pour défendre et prendre soin de notre milieu naturel, le vivifier et le diversifier. Il invite ainsi à réfléchir à une question : l’écologie peut-elle devenir un moyen d’émancipation pour les territoires ruraux plutôt qu’une contrainte ? »

Pour l´instant plus de questions que de réponses toutes faites. Mais n´est-ce-pas là le principe premier qui nous mène vers la connaissance ? Non pas celle à engranger dans l´univers académique ou à vanter à titre personnel pour paraître, mais celle qui nous aidera à enrichir les dialogues. Dialogues comme mise en commun en face à face et où intervient la sensibilité contrairement aux écrans petits ou grands. Ces systèmes limitants où « je reçois votre avis » et « vous recevez le mien ». Nous avons cependant en ce moment plus que jamais, l´immense nécessité de développer une intelligence collective en capacité de nous sortir de l´impasse actuelle et nous guider vers une société émancipée.

Encore faut-il que l´on se pose les bonnes questions, celles résultant non pas d´une simple curiosité mais celles issues d´un choc moral face à une situation intolérable. Ainsi, au lieu de normaliser ce qui est établi, si une situation est « inadmissible », elle ne doit pas être expliquée pour être acceptée – voire la « résilience climatique » -. Se dire « Comment cela est-il possible ? » face à cet intolérable, permet de remonter aux racines profondes d’un problème plutôt que d’en traiter les symptômes. C´est en cela que l´écologie est une écologie radicale, ce qui est bien loin de cette distorsion conceptuelle mainstream selon laquelle la radicalité serait l´équivalent d´extrémisme. La difficulté réside en ce que l´on se pose de moins en moins cette question fondamentale par manque d´indignation face à une situation donnée. L´autre difficulté résidant en l’habituation – l´accoutumance. À force de voir les records tomber et les catastrophes se répéter, le risque est de considérer l’extrême comme normalité. Une situation comparable à cette fable urbaine de la « grenouille dans l’eau bouillante », selon laquelle si on plonge une grenouille dans l’eau chaude, elle s’échappe. Si on la met dans de l’eau tiède qu’on chauffe lentement, elle s’habitue et finit par cuire sans bouger.

Ainsi si les personnes et les sociétés s’adaptant progressivement à des conditions toujours plus dangereuses, elles finissent par ne plus percevoir l’ampleur du désastre. Autre difficulté majeure et des plus étouffantes pour développer une conscience collective, celle qui émane des médias et des divertissements à la « mesure de chacun » dispensés via les algorithmes et autres réseaux sociaux qui anesthésient l’esprit critique et formatent les consciences et dont l´avalanche permanente inhibe l´action – idéologie invisible créant un consensus et une soumission inconsciente au système – .

Mais au-delà du constat, l´écologie sociale ne se réduit pas à l´analyse. Face à la dystopie d´un futurisme annoncé, comme présent prolongé dans le futur – par ex : résilience climatique -, partant d´un constat sans appel de « ce qui est », elle propose un projet de « ce qui pourrait être », un horizon, une utopie. Une utopie que nous appelons communalisme comme exercice du pouvoir collectif, celui de décider ensemble de comment combler nos besoins hors des rapports sociaux capitalistes et en harmonie avec notre milieu naturel. A quoi sert l´utopie au fait ? Elle sert à avancer. Nous avançons d´un pas, elle recule d´un pas – Eduardo Galeano – .

Voici à titre d´éclairage les couleurs de cette utopie que proposait déjà en 1978 Murray Bookchin, le pionnier de l´écologie sociale et du communalisme :

« En définitive, cela signifie que nous devons commencer à développer des communautés écologiques. Non pas une simple société écologique, mais de véritables communautés écologiques, composées de petits groupes, de beaux espaces urbains suffisamment espacés pour être accessibles à pied, sans avoir à parcourir des centaines de kilomètres en voiture. Cela signifie que nous devons remettre les terres en culture et les réutiliser pour créer des potagers biologiques, et apprendre à développer une nouvelle agriculture où chacun participera à la production de légumes et de fruits. »

Pari, certes difficile mais comme avertissait Bookchin à la même date : « Si nous ne parvenons pas à l’impossible, nous allons nous retrouver face à l’impensable. »

Partant « de ce qui est », les AMAPs n´ont- elles pas en germe toutes les potentialités de « ce qui pourrait-être » ? Certes, nous avons encore bien du chemin à parcourir et les AMAPs seules ne suffiront pas, mais le chemin se fait en marchant ensemble comme nous le rappellent les zapatistes.

Et puis… « Entre le stimulus et la réponse, il y a un espace. Dans cet espace réside notre pouvoir de choisir notre réponse.» Viktor Frankl

« Aimer, c’est risquer le rejet. Vivre, c’est risquer de mourir. Espérer, c’est risquer le désespoir. Essayer, c’est risquer l’échec. Risquer est une nécessité. Seul celui qui ose risquer est vraiment libre. » Paulo Coelho

Cette initiative de fête/ réflexion/dialogue est une première mais elle devrait se multiplier partout, où que vous soyez. En effet si nous pensons que l´AMAP constitue bel et bien un germe de « ce qui devrait-être », il n´en demeure pas moins, qu´un projet de l´envergure de l´écologie sociale, riche en éléments positifs rationnels est à même de ré-enchanter le monde. Et du coup la reconnexion humaine dans les AMAP et au-delà les sociétés humaines et entre ces dernières et la nature première.

Si vous voulez en savoir plus en attendant de nous recevoir en personne à ce sujet à l´occasion de cette belle rencontre et celles à venir, je vous propose trois sites en étroite relation avec ce que nous allons débattre :

https://ecologiesocialeetcommunalisme.org/tag/floreal-romero

https://www.latelierpaysan.org/

« Revisiter Murray Bookchin » : oui, mais !

Avec L’écologie sociale en question (Les Éditions Libertaires, 2025), Philippe Pelletier s’est lancé un défi ambitieux : reconsidérer la pensée de Murray Bookchin sur l’écologie à l’aune de ses sources et en en questionnant les présupposés scientifiques. Ambitieux de par la masse de titres et de références soulevées et l’ouvrage l’est aussi dans son intention de reconsidérer certains fondements de l’écologie sociale et l’influence intellectuelle de son auteur. Un livre très érudit, avec une certaine tendance polémique, alternant critique et reconnaissance de la portée et des apports de l’écologie sociale, tout en pointant certaines limites dans la manière dont elle fut mise sur pied par son principal auteur.

Disons-le d’emblée, l’ouvrage est dense et s’adresse à un public d’initié.es motivés par ces débats plutôt pointus. Philippe Pelletier, géographe, grand connaisseur de la pensée de Reclus, a depuis plusieurs années fait de la dénonciation du capitalisme vert son cheval de bataille, à travers de nombreux livres.1 Il est plus étonnant de le retrouver à croiser le fer avec Bookchin, plutôt proche finalement de ses idées. Cela s’explique d’une part par une volonté de se montrer critique du discours porté sur la nature et l’écologie dans l’écologie sociale : Pelletier met volontairement de côté « d’autres aspects intéressants de la pensée de Bookchin », comme ses idées plus purement politiques. Le municipalisme libertaire notamment n’est pour ainsi dire pas évoqué, si ce n’est au travers de quelques paragraphes en fin de volume. L’autre versant de la critique, à mon sens plus contestable, tend à montrer un Bookchin plus marxiste qu’anarchiste.

Le propos du livre, qui suit peu ou prou la chronologie des écrits de Bookchin, affiche quatre axes principaux :

1) un débat sur les mots et la nomenclature utilisée par Bookchin (ou d’autres) dans ses écrits théoriques.

2) une critique des auteurs et autrices pionniers de l’écologie dont s’est inspiré Bookchin dans ses ouvrages, mettant en évidence des positions conservatrices ou eugénistes tenus par ceux-ci.

3) une mise en évidence de la volonté de Bookchin de chercher à travers l’écologie sociale à faire découler des « règles » (ou directions) sociales à partir de théories scientifiques (le plus souvent issues de la biologie). Autrement dit, d’avoir voulu dresser un pont hasardeux entre sciences dures et sciences sociales.

4) enfin, et découlant du précédent, Pelletier critique la démarche et les présupposés marxistes restés présents chez Bookchin (et selon lui au détriment de nombreux autres penseurs libertaires). Comme une volonté d’avoir finalement, à l’instar des écosocialistes, cherché à rénover Marx face à un capitalisme survivant aux crises, avec la crise écologique plutôt qu’économique comme nouvel horizon inéluctable devant entraîner le renversement du capitalisme.

Répondre à l’ensemble des points soulevés par Philippe Pelletier demanderait un livre aussi volumineux que celui-ci. Je tenterai surtout ici de montrer ce qui en définitive (et au-delà de mes désaccords sur plusieurs éléments avancés), reste porteur de réflexions à mener plus loin si le but est de faire progresser l’écologie sociale et de lui offrir de meilleures bases.

On passera dès lors un peu rapidement sur la question de la nomenclature. Philippe Pelletier entend faire entrer une distinction entre « écologistes » et celles et ceux qu’il appelle les « écologues ». L’idée étant de distinguer les tenants d’une écologie scientifiques des militantes et militants (ou politicien.nes) de l’écologie. L’auteur plaide ainsi pour distinguer l’écologie (une science) de l’écologisme (un mouvement de pensée), de même que pour établir une distinction entre l’écologie sociale de l’écologie politique. Pour Pelletier, parler d’« écologie politique » est déjà en soi un problème : l’écologie étant une science, elle ne peut être politique. La formule francophone d’écologie politique – qu’il distingue du sens anglais de political ecology, « discipline savante qui veut analyser les dimensions politiques de l’écologie » et qu’il fait remonter aux années 50 par Bertrand de Jouvenel, doit selon lui être réservée aux politicien.nes écologistes entreprenant une carrière politique. Ce dont Bookchin se distancie effectivement, comme le rappelle Pelletier : « L’ »écologie sociale » se distingue donc d’un écologisme qui choisit la voit politique classique de l’électoralisme, du parlementarisme et de la conquête de l’appareil d’État. Elle cherche à promouvoir un écologisme qui serait lié à la société civile et qui véhicule une dimension sociale ou sociétaire. » (p.20)

Sans doute Pelletier a-t-il raison sur le fond, mais le débat semble pointilleux : concrètement, l’expression d’« écologie politique » aujourd’hui a perdu le sens qu’il lui attache et caractérise aussi – même à tort – des mouvements politiques non-institutionnels qui fondent leur discours sur une plus grande prise en compte des questions liées à l’écologie, comme la décroissance, l’écoféminisme, etc. De fait, et comme souvent dans ce genre de débats sur les termes, les définitions sont multiples, évoluent et le sens originel se perd au cours du temps. On pourra effectivement juger que c’est un problème et que le terme « écologie », devenu fourre-tout, en devient ambigu. L’intérêt que Philippe Pelletier voit à rétablir cette distinction est que la confusion entre politiciens écolo et écologistes scientifiques discrédite les seconds en faisant passer les premiers pour ce qu’ils ne sont pas : des spécialistes de l’écologie. On ne peut que s’accorder avec lui sur ce point, mais je ne suis pas certain que beaucoup renoncent à l’usage de ce terme pour autant.2

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La critique des sources de l’écologie sociale amène un tout autre débat. Elle occupe un bon tiers du volume, se mêlant à la biographie et au parcours de Bookchin. Pelletier part des écrits de Bookchin, principalement ses premiers textes d’envergure. Sont détaillés en particulier son tout premier ouvrage, Our Synthetic environment (1962, traduit en français en 2017),et l’article « Ecology and Revolutionnary Thought » (1964). L’auteur va analyser plusieurs des principaux auteurs et autrices cités, ainsi que les figures qui leur sont souvent idéologiquement liés. On dévie donc assez vite des écrits de Bookchin avec beaucoup d’aller-retours pour retracer la vie et la pensée d’auteurs et d’autrices tels William Vogt, Fairfield Osborn, Charles Elton, Rachel Carson, Erwin Gutkind, Edward Hyams, Lewis Mumford, Herbert Read, parmi de nombreux autres.3 Beaucoup de figures intellectuelles sont ainsi passés en revue. Et implacablement critiquées : que ce soit pour les passages et positions contestables qu’on peut retrouver dans leurs écrits, mais aussi pour leur héritage culturel et social. Concrètement, on y lit que Paul Sears est « issus d’une famille de Puritains qui remonte au Mayflower », Osborn fils de riche, René Dubos un religieux conservateur, Alexis Carrel une figure emblématique du biopouvoir, Rachel Carson une femme « très croyante » faisant à travers son livre « une prêche religieuse », Georges Perkins Marsh « puritain, comme Clements », etc.4 Murray Bookchin aura beau s’être revendiqué athée et non pratiquant, sa culture juive est aussi pointé du doigt, se retrouvant notamment, selon Pelletier, dans sa tendance aux propos eschatologiques.

Cette démarche pose plusieurs questions. Sur la forme, le problème est qu’on finit par se montrer dubitatif devant ces nombreuses biographies et parcours par rapport au lien avec le sujet : l’écologie sociale. Le jeu de filiation est tellement poussé qu’il nous éloigne rapidement autant des écrits de ces personnes que de la pensée de Bookchin finalement. Avec des moments de « surinterpréation ». Par exemple, partant d’une citation faite par Bookchin d’un propos de Charles Elton sur le besoin de diriger le monde comme un bateau plutôt que comme une partie d’échec5, Pelletier y voit un lien « conscient ou inconscient » vers Kenneth Boulding et son concept de « terre comme un vaisseau spatial », puis remonte via lui au politicien démocrate Adlai Stevenson puis à la promoteure du développement durable Barbara Ward, tous deux pour avoir appuyé cette image du bateau/vaisseau spatial contenant une humanité interdépendante et solidaire. D’accord pour la critique faite de cette théorie, sauf que le message originel de Bookchin, rappelé ici en note, n’est clairement pas de dire, contrairement à eux, que « nous sommes tous dans le même bateau »… Cela alimente le sentiment que, sous couvert de critiquer Bookchin, Pelletier suit surtout ses propres chevaux de bataille contre tout un panel de personnalités scientifiques et leurs propos. Mais à se demander par moment ce que Bookchin vient faire là, surtout une fois passé le premier degré de référence.

On comprend bien sûr la remarque de Pelletier, tout-à-fait valable sur le fond, que Bookchin ne s’est pas assez intéressé aux origines des auteurs et autrices qu’il citait, d’où ils parlaient et quels intérêts économiques potentiellement leur propos servait. Ce que Pelletier reproche à Bookchin est de ne pas avoir relevé et contesté certains propos, notamment eugéniques chez Osborn, Vogt, Carrel, Elton et consorts. Dénonciation de sa plume venue plus tard, dans les années 1980. Autrement dit, une certaine naïveté intellectuelle au sein de ses premiers écrits. Si on n’est pas d’accord avec tous les exemples cités ni avec l’importance donnée à certain.es, il y a en de tout à fait justifiés. Notamment le cas d’Alexis Carrel, dont les dérives furent d’ailleurs mentionnées dans l’introduction à la traduction française du livre parue en 2017 aux éditions de l’Atelier de Création Libertaire. Il est clairement malvenu de la part de Bookchin de féliciter un scientifique, même prix Nobel, pour ses travaux, quand ses positions idéologiques sur l’eugénisme sont extrêmes. Clairement, Bookchin a fait preuve d’aveuglement en se limitant à considérer les travaux scientifique de certaines sources. C’est le mérite du livre de Pelletier, qui a fait un important travail, d’avoir mis en évidence ces propos problématiques, tout en reconnaissant que Bookchin ne reprend pas ces propos contestés et n’y adhère pas.

Si on est d’accord sur le fond, on l’a dit, tous les cas rapportés par Pelletier ne se valent pas ou ne se justifient pas de la même façon.6 Comme beaucoup de ses contemporains, Bookchin lit et mentionne logiquement les penseurs phares de son époque sur la pensée écologique scientifique naissante, qui se trouvent être essentiellement des conservateurs. Il en dégagera une pensée progressiste malgré tout. Pour avoir beaucoup lu Bookchin, ainsi que certains des auteurs et autrices mentionnés par Pelletier, il apparaît que Bookchin a une approche intellectuelle différente du géographe français – moins rigoureuse, cela ne fait aucun doute – et qu’il a toujours fait le tri dans ce qu’il lisait : il a pris chez ces figures intellectuelles ce qui lui semblait valable et, admettons-le, ce qui appuyait le propos qu’il souhaitait transmettre. Bookchin voulait avant tout appuyer son discours militant, le légitimer du mieux possible en lui donnant des bases solides. Un reste de marxisme nous dit Pelletier, et c’est bien possible. J’avancerai qu’il n’a pas osé, ou souhaité, au début de sa carrière d’essayiste se montrer trop critique de ses pairs – lui qui venait du monde ouvrier, sans formation scientifique et peut-être en quête de légitimité. Difficile de connaître ses raisons personnelles. Ce qu’on sait, c’est que Bookchin s’est en tout cas senti plus libre de le faire des années plus tard, à un moment où il n’avait plus rien à prouver, ou plus rien à perdre.

Il faut dire aussi que l’influence sur Bookchin de certains penseurs mentionnés, comme William Vogt ou Fairfield Osborn me semble exagérée. Pelletier s’appuie sur l’ouvrage de Janet Biehl qui fait part dans sa biographie d’un Bookchin « fasciné » par le lecture de Vogt et Osborn, mais ce propos doit être relativisé. Encore une fois, on peut être « fasciné » par le nouveau champ de pensée qu’ouvrait ces livres à l’époque et voir ce qu’ils avaient d’innovant sans adhérer à l’ensemble des propos tenus. Il faut voir que Vogt et Osborn sont en réalité très peu cités par Bookchin dans ses ouvrages : aucune mention dans Post-scarcity Anarchism qui reprend ses principaux articles des années 60, rien dans l’index d’Our Synthetic Environmentni dans celui de son livre suivant, Crisis in our Cities ou dans The Ecology of Freedom qui reste son essai le plus développé sur l’écologie sociale. La remarque vaut également pour Rachel Carson, dont le Printemps silencieux est mentionné dans Post-Scarcity Anarchism en note, et son propos évoqué en deux phrases quelques pages plus loin.7 Où donc y voir une « fascination » ou les sources de son écologie sociale ? A mon sens seulement dans l’arrivée dans ces livres de thématiques environnementales posées en lien avec des questions sociétales – un fait relevé par Janet Biehl également.

Au final, et si on considère ces mots, tirés de l’article autobiographique « Reflexions – An Oveview of the Roots of Social-Ecology », on voit que Bookchin, dans ses propres souvenirs et propos sur l’origine de son écologie sociale, va bel et bien dans le sens de Pelletier :

Cette critique, il faut bien l’admettre, n’était pas dénuée d’une certaine part de vérité. Tout ce qui s’apparentait à une écologie à vocation sociale, comme Our Plundered Planet de William Vogt [confusion ici de Bookchin entre le livre de Vogt, Road to Survival et celui d’Osborn, ndla.] dans les années 1950 et surtout Silent Spring de Rachel Carson en 1962, s’intéressait davantage aux conséquences de la croissance démographique et à la disparition de la faune sauvage dans un monde de plus en plus industrialisé qu’au bien-être matériel de l’humanité et à l’impact des hiérarchies sur les tentatives de création d’une société rationnelle. À certains égards, les écologistes s’inspiraient des thèmes réactionnaires soulevés par Ernst Haeckel, qui avait inventé le mot « écologie » dans les années 1880, notamment les dommages causés par « l’humanité » à la planète plutôt que les effets du système capitaliste dans la production de soi-disant « problèmes biologiques ». 8

On dira encore que si Bookchin n’a pas dénoncé assez tôt certains pans de la pensée des auteurs et autrices qu’il lisait, Pelletier tombe à mon sens dans l’excès inverse en nous laissant avec ce sentiment de voir ces personnes « essentialisées ». Avec le risque d’en donner une vision biaisée, ne serait-ce que par le choix des passages cités. Comme si chacun.e n’était que le produit ou le reflet de son milieu social – jamais en rupture avec lui, peu porteur d’une objectivité scientifique, d’une non-croyance religieuse, etc. – et que dès lors l’intégralité de son propos devrait être rejeté. Ce n’est probablement pas le message que Pelletier souhaite faire passer, mais c’est malgré tout le sentiment qui en ressort à sa lecture. Ce présupposé serait justifié dans un débat purement idéologique ou politique, moins dans un contexte scientifique qui demande l’épreuve par les faits. La (vaste) question sous-tendue ici est bien : est-ce que les éléments scientifiques repris par Bookchin restent valables sans l’habillage religieux et eugéniste de celles et ceux sur qui il s’appuie ? Bookchin a penché pour le oui, parfois naïvement et à tort. Pelletier, lui, tranche pour un non qui à l’inverse me paraît excessif, avec une tendance au tout ou rien. Il y a sur ces positions un plus juste milieu à trouver.

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La question du marxisme latent chez Bookchin forme le 2ème gros point de la critique formulée dans ce livre. Le point de vue est que, formé au marxisme dans sa jeunesse et l’ayant suivi durant une bonne partie de sa vie, Bookchin en a gardé la démarche, notamment l’orientation scientifique comme ciment d’une argumentation militante. Pelletier rappelle que Bookchin a cherché à asseoir son écologie sociale sur des bases scientifiques, en particulier issues de la biologie. Les principes d’unité dans la diversité, d’évolution dans le sens d’une plus grande complexité et les références multiples à des sciences dures plus que des sciences sociales en témoignent. Avec une volonté affichée de faire découler des faits sociaux de principes scientifiques, ce qui, pointe Pelletier, peut se révéler problématique.

Il est certain que Bookchin n’a jamais complètement renié Marx. Bien au contraire, il a affiché son ambition de vouloir reprendre le meilleur des deux traditions de gauche, marxiste et anarchiste. Là encore, on retrouve chez lui cette articulation en synthèse de reprise de ce qu’il estime valable dans ses lectures. Il a effectivement pioché autant chez Hegel que chez Marx, chez les anarchistes espagnols, la démocratie athénienne ou la Révolution française… Une sorte de syncrétisme idéologique pourrait-on dire, assorti d’un souci de cohérence, remaniant sans cesse ses théories, afin de voir comment promouvoir sa pensée pour insuffler un mouvement révolutionnaire qu’il appelait de ses vœux. Bookchin a aussi, et Pelletier ne manque pas de le rappeler, critiqué de nombreux aspects de la pensée de Marx, notamment relatifs à la lutte des classes et au rôle du prolétariat dans la société contemporaine, tout comme il a vertement critiqué les groupes marxistes de son temps et les actions historiquement anti-révolutionnaires de nombreux partis et groupuscules se réclamant du communisme.

Faut-il y voir pour autant, et le commentaire de Philippe Pelletier va dans ce sens, d’un Bookchin plus marxiste qu’anarchiste, dans sa démarche militante autant que dans ses références ? Peut-être Pelletier a-t-il raison sur cette question des influences, mais je pense que Bookchin s’en moquait quelque peu. Il a suffisamment changé de casquettes idéologiques au cours de sa vie pour qu’on comprenne que cela ne lui faisait pas peur et ne lui importait pas vraiment. Et s’il s’est consacré à fonder sa propre pensée, son propre label militant si on veut bien, de « communalisme », c’est justement pour avoir la liberté de transcender ces chapelles.

La question sous-jacente est en revanche justifiée et le livre de Pelletier a pour mérite de poser cette question de fond : la volonté de justifier l’écologie sociale par des discours scientifiques pose problème. Il y a d’une part le risque de voir certains présupposés scientifiques de l’époque contredits par les avancées et découvertes en la matière, comme le relève Pelletier et il n’est pas le premier à le faire. Mais aussi, et surtout, que poussé jusqu’à certains extrêmes (ou même pas), ce type de discours peut être utilisé pour justifier des points de vue bien éloignés de ce que revendique l’écologie sociale. Mettre en avant un principe « naturel » de la stabilité par la diversité et un principe d’évolution vers plus de diversité peut aussi justifier des discours problématique. Pelletier prend l’exemple des positions anti-avortements (que Bookchin ne soutenait évidemment pas), mais on pourrait en imaginer d’autres. L’auteur soutient aussi que Bookchin ne maîtrise pas toujours bien les concepts scientifiques ou philosophiques qu’il manie. Autrement dit, et c’est un paradoxe parfaitement justifié dans le texte, Pelletier critique à la fois les prétentions scientifiques de Bookchin et le fait de baser ses préceptes sur celles-ci que son manque de rigueur en la matière.

Il faut s’arrêter sur ce point. Les premiers écrits de Bookchin (Our Synthetic Environment, Crisis in our Cities, etc.) marquent clairement une tonalité très scientifique. Le nombre de références mentionnées dans le premier, paru en 1962, est impressionnant. Cela se réduira par la suite, même si Bookchin reste un compilateur assidu. Pelletier y voit une démarche matérialiste scientifique héritée de Marx. Je pense que le raisonnement est juste, mais incomplet. Il faut également rappeler et prendre en compte que Bookchin n’est pas un universitaire. Il n’a jamais fait d’études avancées. Il a dû rattraper ses études en cours du soir pour disposer d’un diplôme lui permettant d’enseigner. Le niveau intellectuel qu’il atteint est le résultat d’un processus d’autodidacte. Ce n’est pas rien et ni à négliger dans le jugement porté à sa démarche. Ouvrier d’usine, Bookchin n’est personne au moment de ses premières publications, il n’a pas de nom (il publie d’ailleurs sous pseudonyme) ni de diplôme pour légitimer son propos. A l’inverse de ce qu’avance Pelletier, et pour ces raisons, il reste même à 40 ans passé un jeune intellectuel qui doit faire ses preuves, peut-être aussi victime d’un a priori de classe (mais plaidant pour ne pas psychologiser à tort les auteurs, je n’appuierai pas outre-mesure cette assertion). C’est pour cela aussi qu’il appuie son discours sur des scientifiques établis. Il doit convaincre, ce qu’il ne peut pas faire en son nom propre, du moins jusqu’au succès de Post-Scarcity Anarchism dans les années 1970. Ce fait devrait aussi rentrer dans l’explication de Pelletier.

Autre élément garder en tête : Bookchin est avant tout un militant et il s’adresse à un public principalement militant, même si ses livres donnent l’impression – ou ont la prétention – d’un discours scientifique. C’est d’ailleurs une des explications fournies par une de ses proches collaboratrices pour justifier ses emphases eschatologiques : Bookchin avait compris que pour convaincre il fallait parler fort, chercher à marquer les esprits, et qu’un discours plus policé n’aurait pas de chance de porter. Par sûr ici encore qu’il faille y rattacher son bagage culturel et religieux.

Non, Bookchin n’était pas un véritable scientifique, mais sans doute y a-t-il eu confusion et prétention de sa part à un certain moment, et qu’il a cru pouvoir l’être. Le livre de Pelletier émerge car l’auteur fait le choix de le prendre au mot plutôt que de considérer le propos plus largement et pour ce qu’il a de stimulant intellectuellement. Car on peut promouvoir l’apport de la diversité, faire le lien entre domination de l’humain sur l’humain et sur la nature, etc. pour leur bien fondé en termes moraux et de justice sociale, sans en faire une loi scientifique ou une règle naturelle. Un avis déjà défendu par mes soins dans la biographie publiée en 2013 :

Il lui a d’ailleurs été reproché [à Bookchin] d’avoir trop cherché des fondements historiques ou scientifiques à ses théories plutôt que de les promouvoir pour leur seul bon sens. Bookchin ne prétendait pas écrire des ouvrages scientifiques, mais le mélange entre ses références scientifiques et ses aspirations militantes n’a pas toujours fait bon ménage aux yeux des spécialistes. Surtout lorsque cela se traduit par des affirmations sujettes à caution au sein de domaines contestés, donnant lieu à de nombreuses conjectures.

Vincent Gerber, Murray Bookchin et l’écologie sociale, éd. Ecosociété, p.173.

Au final, Pelletier voit derrière cette volonté de prétention scientifique un certain travers égocentrique de Bookchin, une volonté de marquer l’histoire et un besoin de reconnaissance. Je pense pour ma part qu’il est vain aujourd’hui de vouloir à tout prix psychologiser Bookchin et de lui attribuer à titre posthume des ambitions, un caractère ou des pensées quelconques. Alors qu’on pensait être sorti des attaques personnelles et des querelles stériles centrées autour de sa personnalité, c’est à regret qu’on voit une partie du livre de Pelletier nous y replonger. Ces débats ont fait couler assez d’encre, avec des visions opposées et suffisamment irréconciliables pour ne rien apporter.9 Elles ont surtout servi à détourner du débat de fond. Comme dit plus haut, recentrer le débat sur la pensée paraît plus juste et pertinent que chercher les dérives d’un individu, quel qu’il soit.

Que penser au final de la thèse, un brin provocatrice forcément, de l’auteur qui voit en l’écologie sociale une pensée qui « consciemment ou inconsciemment, bon gré mal gré, [accompagne] l’évolution de ce capitalisme vert, sur le plan militant comme sur le plan théorique. » (p.7) ? Il y aurait comme un péché originel commis par Bookchin, en puisant du mauvais côté du spectre politique (le marxisme) et en pensant que des faits scientifiques étaient nécessairement neutres et indépendants de l’idéologie de leur auteur. La critique de la démarche est valable, de là à dire que Bookchin fait partie du problème plutôt que de la solution, il y a un pas que Pelletier franchit ou semble nous inciter à franchir, mais avec des arguments discutables. Les éléments qu’il critique peuvent aujourd’hui être revus ou dépassés sans voir couler l’écologie sociale, qui avance aujourd’hui au-delà de la figure de Murray Bookchin.

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Au final, en tant que partisan de la pensée de Bookchin, on ne peut que ressortir de la lecture du livre de Pelletier avec un sentiment mitigé. D’un côté, le géographe touche juste et cible un défaut réel et peu mis en évidence jusque-là dans la justification portée à l’écologie sociale. Et il faut saluer le projet réalisé, car c’est indéniablement un important travail de recherche qu’a entrepris l’auteur pour le démontrer avec sérieux. De l’autre côté, on se demande quoi faire avec cela, car Pelletier nous laisse pour ainsi dire tirer nos propres conclusions. Après avoir critiqué tout le volet écologiste de la pensée de Bookchin, on aurait souhaité voire Pelletier effectivement « revisiter » l’écologie sociale (plus que Bookchin lui-même en fait), la faire avancer, lui proposer ces bases plus solides qu’il semble promouvoir. Ce ne sera pas le cas, comme si l’ambition se limitait à la critique finalement et une demande – ni clairement formulée, ni infirmée, ce qui laisse une certaine ambiguïté dans les buts de ce texte – de rejeter complètement le volet écologique. On peut regretter le côté ambitieux de Bookchin, y voir de l’arrogance, une volonté de renouveler le marxisme ou que sais-je encore, mais au moins a-t-il eu l’audace d’oser et de faire des propositions. De s’exposer, avec le risque de se tromper, autant que la possibilité de reprendre et corriger, de progresser. Pelletier condamne Bookchin pour ses erreurs, y voyant de la naïveté autant que de l’opportunisme. L’erreur de n’avoir pas fait tout juste, tout de suite. Mais en se cantonnant à la critique, le livre laisse un goût d’inachevé. Que nous apporte ce contre-récit critique du Bookchin intellectuel ? Le projet espéré d’une évolution de l’écologie sociale, une mise à jour de ses présupposés, est laissée malheureusement en plan. La porte est ouverte, il reviendra à d’autres de l’emprunter.

Il est symptomatique de ce sentiment de noter que le chapitre « conclusion » n’en porte pas vraiment une, mais ouvre tout un nouveau pan de débat sur le « croître ou mourir » capitaliste. Il faudra attendre la toute dernière page pour voir se dresser une conclusion, mais celle-ci malheureusement est à nouveau centrée sur l’homme, se bornant à montrer que Bookchin a « perturbé beaucoup de personnes » : marxistes, écologistes, anarchistes… sans clairement établir si cela était justifié ou non. Pour Pelletier : « Une partie de cette histoire se trouve dans sa personnalité profonde, dans son parcours familial : enfant sans père, fils d’émigré juifs politisés fuyant la misère, mais vivant encore dans la pauvreté jusqu’à l’âge adulte, déscolarisé mais avide de vie intellectuelle, révolté. » Une conclusion centrée sur sa personne et non sur sa pensée.

Redisons-le, il y aurait encore énormément à débattre et à répondre autour des propos de ce livre. Pelletier ne cache pas les difficultés qu’il a eues à se faire publier, et cela se comprend. L’ouvrage est polémique par bien des aspects et le risque est justement de tomber dedans, de s’y laisser entraîner, faisant perdre une occasion d’autocritique et d’approfondissement. On a au final surtout le sentiment que L’écologie sociale en questionarrive trop tard. Un tel ouvrage aurait eu toute sa place dans les années 90, à la suite de titres comme Social Ecology After Bookchin d’Andrew Light ou de Beyond Bookchin de David Watson, du vivant de Bookchin, au moment où ces questions étaient sur le devant de la scène. Force est de constater que bon nombre de points soulevés dans ce livre ont déjà fait l’objet de débats et ont depuis perdu de leur intérêt. Bien qu’on ait passablement réédité Bookchin en français ces dernières années, rattrapant un certain retard éditorial et suivant l’attention renouvelé pour sa pensée, bien peu sont celles et ceux qui s’inspirent de son discours scientifique aujourd’hui, qui s’intéressent à savoir si Our Synthetic Environment doit être considéré ou non comme un livre anarchiste ou si l’idée de la stabilité dans la diversité au sein de l’évolution est toujours vérifiée. On comprend par contre le message qu’a voulu transmettre Bookchin dans ces ouvrages, dans ses slogans et où il voulait aller. Il n’est pas difficile de se rendre compte que ce n’est pas pour ses propos scientifiques qu’il est cité, débattu et mis en avant aujourd’hui, mais bien plus pour sa pensée politique. Le communalisme a montré son potentiel comme projet crédible pour une alternative politique et c’est lui qui concentre actuellement les partisans, hommes et femmes, de sa pensée. Les écologistes sociaux ont dans leur immense majorité déjà tourné la page et ne reprennent pas l’ambition de Bookchin d’asseoir cette pensée politique sur des fondements biologiques ou autres. Voilà qui aurait pu figurer en conclusion du livre de Pelletier : l’objectif que porte son livre me paraît, en réalité, déjà atteint.

1 Depuis L’imposture écologique en 1993 et citons plus récemment : Climat & Capitalisme vert, éd. Nada, 2015 ; Noir & Vert, éd. Le Cavalier bleu, 2020 ; Le puritanisme vert. Aux origines de l’écologisme,Le Pommier, 2021. L’écologie sociale en question peut d’ailleurs se lire comme une suite indirecte à Noir & Vert qui comprenait déjà les bases de la critique de Bookchin développée ici.

2 On relèvera que la justification dans le texte (p.17) que Bookchin plaidait pour cette distinction repose manifestement sur une mauvaise interprétation : Pelletier cite quelques mots tirés de la préface de Jean-François Filion à la biographie intellectuelle parue chez Ecosociété, mais l’extrait se réfère bien dans le texte au « radicalisme éthique ou mystique » auquel Bookchin reproche justement de renoncer à porter un message politique, et non à son écologie sociale face aux politicien.nes verts : « En refusant également la voie de l’écologie politique, le radicalisme éthique ou mystique quant à lui fait office de supplément d’âme dans un contexte d’expansion illimitée de la logique technico-économique et de crise du sens. » (Jean-François Filion, in Vincent Gerber, Murray Bookchin et l’écologie sociale, une biographie intellectuelle, p.11). Le rapport de Bookchin à l’écologie politique n’a rien d’un antonyme, même si on peut effectivement admettre une différence de sens entre le sens du mot anglais et sa traduction française.

3 Le sentiment est que le livre aurait gagné en lisibilité en voyant cette partie exprimée pour elle-même dans un essai séparé et dédié à cette problématique. Visiblement, ce propos figurait déjà au centre du précédent volume de Pelletier, Le puritanisme vert (2021) mais, et sans avoir eu l’occasion de comparer en détail, le spectre des personnalités analysées ici est plus large.

4 On notera que les seuls à ne pas voir dévoilé leur héritage culturel sont les grandes figures anarchistes : Reclus, Kropotkine, Proudhon, Bakounine. N’ont-ils pas tout autant baigné dans la religion et un milieu social conservateur, catholique, calviniste, orthodoxe, aristocrate ou bourgeois ? Un même regard critique et méthodique aurait pu se justifier et aurait pu contrebalancer le sentiment d’un parti pris. L’autocritique, toujours salutaire, doit s’appliquer à toutes et tous.

5 Le passage en question est en soi assez clair dans le message qu’il entend faire passer, bien qu’effectivement on peut admettre que la citation d’Elton est reprise de façon (trop) opportuniste par Bookchin et hors de son contexte : « J’insiste sur le fait que la connaissance que nous pouvons acquérir d’une situation écologique et l’utilisation pratique que l’on peut faire de cette connaissance sont affaires de finesse et non de puissance. C’est ce qu’exprime très bien Charles Elton lorsqu’il écrit : ‘II est nécessaire de diriger l’avenir du monde, mais non pas comme une partie d’échecs ; plutôt comme un bateau.’ » Murray Bookchin, Au-delà de la rareté, éd. Ecosociété, note 4, p. 85.

6 Plusieurs portraits faits des scientifiques et intellectuels critiqués ici ne font pas consensus. On trouvera par exemple chez Pierre Madelin (La tentation écofasciste, écologie et extrême droite, éd. Ecosociété) une description de William Vogt beaucoup plus nuancée que celle opérée par Pelletier, le montrant plus progressiste, citations et exemples concrets à l’appui. De même, on peut être pour ou contre la théorie Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis, difficile de ne pas reconnaître qu’elle reste une théorie avant tout scientifique. Dénoncer la bactériologiste Lynn Margulis pour son « soutien au mysticisme Gaïa » et l’idée d’une « Terre vivante » (p. 156), c’est lui attribuer les récupérations faites de cette théorie par d’autres et lui faire un mauvais procès. A plusieurs moments, l’influence de pensée, ou disons l’établissement des filiations théoriques entre Bookchin et certaines sources, doit être soumise à caution, voire contestée. Prétendre que Bookchin puise chez Gorz l’évocation de l’écofascisme à travers l’exemple de Garrett Hardin suite à sa lecture de Ecologie et politique n’est pas justifiée. On voit par exemple qu’autant le terme que la référence à Hardin apparaît déjà un an avant la traduction en anglais du livre de Gorz, dans son article « Utopianism and Futurism » (1979) paru dans Toward an Ecological Society. Indiquer ces filiations théoriques sur le ton de l’affirmative est aventureux, le conditionnel aurait été de mise dans nombre de cas, tant ces questions sont complexes et en réalité difficilement vérifiables. L’image du travail de Bookchin qui en ressort me paraît biaisée.

7 Concrètement : « En ce qui concerne la lutte contre les parasites, les écologistes sont nombreux à penser que l’on pourrait éviter l’utilisation répétée de produits chimiques toxiques tels que les herbicides et les insecticides en laissant jouer davantage les forces vivantes de la nature. On devrait accorder plus de place à la spontanéité naturelle, aux diverses forces biologiques qui constituent un état écologique donné. » Passage suivi d’une note renvoyant la ou le lecteur à son ouvrage et quelques autres sur le sujet. (Au-delà de la rareté, éd. Ecosociété, 2016, p. 84)

8 «This criticism, to be sure, was not without a certain measure of truth. Anything resembling a socially oriented ecology, such William Vogt’s Our Plundered Planet in the fifties and especially Rachel Carson’s Silent Spring in 1962, was more concerned with the impacts of human population growth and the loss of wildlife in an increasingly industrialized world than with the material welfare of humanity and the impact of hierarchy on attempts to create a rational society. In some respects, ecologists were inspired by the reactionary motifs raised by Ernst Haeckel, who created the word “ecology” in the 1880s, notably the harm produced by “humanity” on the planet rather than the effects of the capitalist system in producing ostensibly “biological problems”. » Publié dans Harbinger, vol. 3, No1, 2003. Téléchargeable sur le site de l’International Institute of Social Ecology.

9 Celui ou celle qui souhaiterait lire un portrait nuancé et lié à un vécu se tournera plutôt sur le livre de Daniel Blanchard, La vie sur les crêtes (éd. du Sandre),qui l’a côtoyé plusieurs années. On rappellera aussi le livre d’Andy Price, Recovering Bookchin, un des rares titres non cité par Pelletier qui n’en a peut-être pas eu connaissance, et qui cherchait justement à mettre un point final aux débats et certains clichés récurrents autour de la personnalité de Bookchin.

Pierre Sauvêtre, Murray Bookchin ou l’objectif communocène

On a vu ces dernières années les traductions de textes de Murray Bookchin se multiplier, auprès de plusieurs éditeurs. Un projet éditorial qui a permis une meilleure diffusion de sa pensée dans l’espace francophone. Ce qui en revanche s’est montré moins présent, c’est une analyse plus précise de sa pensée. Dans cet esprit, le texte de Pierre Sauvêtre est le bienvenu. Loin d’être une nouvelle vue d’ensemble de l’écologie sociale, l’auteur propose de creuser les idées mises en avant par l’écologie sociale et d’enrichir ses principes d’autres visions, en particulier de la théorie des communs.

En sept sections thématiques, Pierre Sauvêtre dresse un panorama complet de l’écologie sociale. « Théorie », « Territoire », « Histoire », « Politique »,… : chaque chapitre représente une approche précise et complète d’un des volets d’étude de l’écologie sociale. Un découpage qui permet de s’y repérer pour qui souhaiterait approfondir ses bases dans un volet précis. Un choix qui laisse aussi entrevoir les liens existants entre chacune de ses dimensions, pensées conjointement.

Les premiers chapitres, « Objectif » et « Théorie », reviennent sur la portée philosophique de l’écologie sociale. Bien que complexes dans leur approche du sujet, ils sont primordiaux car ils traitent d’aspects de sa pensée aujourd’hui plutôt laissés de côté. On retient surtout aujourd’hui les implications concrètes et politiques donc ce rappel des fondements philosophiques renvoie avec raison au spectre plus large des fondements de l’écologie sociale. Sauvêtre revient sur la place de l’écologie sociale au sein du débat autour de l’anthropocène (et des autres propositions de termes qui ont émergé ces dernières décennies pour qualifier le nouvel âge écologique vécu), en évoquant les arguments de Bookchin dans les débat autour de la question du biocentrisme et de l’anthropocentrisme. Au-delà de ce que peut cacher le terme « d’anthropocène », il s’agit pour l’écologie sociale de rappeler le lien intime entre l’être humain et son environnement naturel, et que la vie façonne autant la nature qu’elle s’adapte à elle. La crise, finalement, vient beaucoup de cette opposition entre société et nature et de l’impossibilité de considérer les deux ensembles, comme un tout interdépendant.

Suivent les chapitre « Territoire » et « Économie », qui décrivent en détails le projet décentraliste défendu par Bookchin dès ses premiers textes. On est au cœur de son écologie sociale. L’auteur y décrit sa critique des villes et de leur gigantisme, tout comme celle des technologies induites par cette vision de la société. Avec, à la place, le projet de création de communes et la mise en place d’une économie municipalisée. Le chapitre sur l’économie permet à Pierre Sauvêtre d’amener le principe de « commonalisme », terme fusion entre le communalisme et la réflexion autour de l’économie des communs (de commonisme, « qui renvoie au mouvement de construction d’une économie socialiste des communs […] ces espaces autogouvernés et autogérés, non-hiérarchiques et solidaires de production de biens et de services », p.184.). L’idée étant d’asseoir l’économie municipalisée en premier lieu sur la gestion commune des biens de première nécessité (santé, éducation, logement, alimentation, transports, et les services publics de manière générale) et de substituer, dira Sauvêtre, l’assemblée communale aux conseils communaux actuels, « car la double appartenance des habitants à l’assemblée communale et aux communs municipaux leur garantit le plein droit à l’autogouvernement et à l’usage des biens publics que restreignait jusqu’ici le pouvoir souverain de la municipalité. » (p.309)

Ce lien entre communalisme et économie des communs mérite qu’on s’y arrête, car il est l’un des éléments centraux du livre. Sur le fond, il faut donner du crédit à Pierre Sauvêtre pour son propos. La démarche consistant à enrichir l’écologie sociale d’autres théories « sœurs » et parfaitement compatibles avec elle est une bonne approche. On reste bien dans une continuité avec les perspective avancées par Bookchin, que la perspective des communs vient à mon sens préciser avec justesse. Il faut ajouter à cela une analyse pertinente qui affirme que si un changement économique radical doit avoir lieu, avec une prise en main démocratique de l’économie comme le souhaite l’écologie sociale, il est avant tout nécessaire de parvenir à assurer la gestion des biens essentiels que représentent les communs. Sans quoi les écologistes sociaux « risquent […] de se retrouver désemparés sur le plan économique quand bien même ils parviendraient à mettre en place la réalité concrète de la démocratie directe communale. » (p.187) Un élément clé important de pointer.

En effet, la gestion économique par l’assemblée communale a souvent été pointée du doigt par les critiques de Bookchin et représente probablement un des points, si ce n’est faible, du moins pas assez développé, de sa théorie. Il s’agit pourtant d’avoir des réponses claires et précises à apporter à cette question de transition économique dans la perspective envisagée de sortie du capitalisme. La piste présentée par Pierre Sauvêtre est à ce titre pertinente et fait sens.

Sur la forme en revanche, je crains que l’ajout au lexique militant du terme « commonalisme » (tout comme le « communocène » repris en titre de l’ouvrage) ne brouille plus les pistes qu’il ne les éclaircisse. Objectif louable, mais pas sûr que ces néologismes fassent suffisamment sens pour s’imposer à l’avenir.

Attardons-nous enfin sur le chapitre « Politique ». Un thème forcément central et où les positions de l’auteur son attendues. Après avoir rappelé la critique faite aux anarchistes par Bookchin sur l’opposition de principe face au pouvoir, avec pour contre-proposition de postuler la juste répartition de celui-ci, Sauvêtre appuie sur l’identité républicaine du confédéralisme promu par les écologistes sociaux. Bookchin place résolument son municipalisme libertaire dans le giron d’une constitution et de lois. Un élément qui explique les particularités de la théorie de Bookchin et sa mise en retrait du mouvement anarchiste. A cheval entre plusieurs traditions idéologiques, il a donné la primauté à l’auto-gouvernement rappelle Sauvêtre plutôt qu’à l’absence de gouvernement. La question de la constitution pourrait néanmoins aujourd’hui est confrontée aux recherches modernes.1

Notons que plusieurs pages sont dédiées à répondre aux potentielles limites du système communaliste. Comment faire pour qu’une confédération de communes ne recrée pas un fédéralisme étatique ? Comment gérer les possibles dissensions entre communes ? L’auteur rappelle l’importance donnée par Bookchin à la transparence, au mandat impératif, au besoin pour les personnes mandatées de rendre des comptes. L’absence d’indépendance des exécutants doit permettre de prévenir les tendances centralisatrices. Enfin, le cadre fédéraliste doit disposer de moyen de régler les divergences entre communes. L’accord confédéral doit rester un cadre souple, adaptable, mais contraignant pour les communes qui l’adoptent.

Dans sa conclusion, Pierre Sauvêtre relève un paradoxe de l’échelle politique du communalisme, à garder en tête. A savoir qu’un mouvement communaliste ne peut exister centré sur le seul espace de la commune, et qu’il demande une réflexion au minimum dit l’auteur au niveau de la région. Le communalisme est de fait « confédération » avant d’être « municipal » : « Un mouvement communaliste ne peut donc avoir de chance de succès que s’il est soutenu par une organisation nationale composée de multitude de groupes locaux, qui ont fait de la pratique de la démocratie directe leur savoir-faire politique ; qui sont capables de l’apprendre aux habitants désireux de rejoindre le mouvement communaliste ; et qui, habitués à travailler ensemble, ont vocation de l’exercer de façon confédérale et solidaire avec d’autres communes. Une des leçons de la Commune de 1871 a déjà été, en son temps, qu’une confédération de communes ne saurait être l’émanation d’un soulèvement communal isolé, fut-ce celui d’une grande capitale. » (p.307) Un fait constaté et entendu dans la bouche de bon nombre d’acteurs militants ayant tenté l’aventure de l’autogestion communale ces dernières années.

Murray Bookchin ou l’objectif communocène marque une volonté réelle et bienvenue d’enrichir le corpus d’idée par d’autres valeurs. A la lecture du livre, on ne peut que constater que Pierre Sauvêtre connaît extrêmement bien son sujet. L’ensemble des ouvrages de Bookchin sont mentionnés à un moment ou l’autre, accompagnés d’articles plus confidentiels. C’est un livre érudit qui, comme revers de la médaille, se révèle par moments complexe à la lecture (le chapitre « Politique » fait néanmoins exception et se révèle plus clair et accessible). Ouvrage donc plutôt dévoué à un public universitaire et aux personnes déjà familiarisées avec les principes de l’écologie sociale. Il s’adresse à celles et ceux qui cherchent un approfondissement plus qu’une introduction.

Pierre Sauvêtre, Murray Bookchin ou l’objectif communocène, écologie sociale et libération planétaire, éd. L’Atelier, 2024, 320 pages.

1Voir notamment l’ouvrage récent de Justine Fontaine qui fait passablement parler de lui aujourd’hui : La constitution au XXIe siècle, histoire d’un fétiche social, éd. Amsterdam, 2024.

Un pari vital pour sortir du règne de l’argent

rencontre débat avec Floréal Romero

le mercredi 7 mai 2025 à 19 heures à la librairie La Gryffe

Le capitalisme est une économie qui ne vit que par l’accumulation et l’accroissement sans fin du capital s’appuyant sur les États-nations dotés d’appareils militaires, policiers et administratifs centralisés entraînant le développement d’une économie politique de guerre permanente, dont la surveillance, le contrôle et la répression en sont des sous-dimensions. Le tout se traduisant par une destruction sans précédents des écosystèmes qui nous ont fait naître et de la nature même de notre société, du commun qui fait de nous des êtres humains.
Il y a là un totalitarisme immanent à la massification par l’aliénation totale des volontés particulières. Ainsi s’élaborent dans un climat de peur entretenue, les prémisses des nouvelles formes de totalitarisme qui ne sont pas une exception, une sorte d’aberration démocratique, mais l’aboutissement logique d’une forme de gouvernance comme management généralisé, structurant les sociétés pour une rentabilité optimum du capital financier. Par-dessus le marché, l’idéologie néolibérale n’a de cesse à pérorer que l’expansion de ce système est l’aboutissement d’une mission providentielle dans l’histoire de l’humanité.
Ceci dit, le défi qui se pose à nous va bien au-delà de gagner de petites batailles sociales ou écologiques ou trouver des alternatives localisées nous permettant à quelques personnes de respirer. Le pari qui se pose est bien celui de comment refaire une société devenue autodestructrice ? C’est ce défi que s’est proposé de relever l’écologie sociale, qui déjà nous permet de comprendre que la destruction de notre milieu naturel, l’exploitation et l’aliénation des êtres humains plongent leurs racines dans la domination à commencer par la patriarcale. En ceci l’anthropologie, tout comme l’histoire, constituent de précieux outils indispensables pour rompre avec la religion néolibérale rabâchée jour après jour et comprendre l’évolution des sociétés, du passage au capitalisme – comme sujet automate – mais aussi considérer le passé comme réservoir d’espoir. Partant, l’écologie sociale nous propose une alternative globale pour sortir de l’impasse capitaliste, une option politique répondant à nos vrais besoins,soit le pouvoir de décider par et pour nous-mêmes : le communalisme. C’est à cette salutaire réflexion à même de développer une intelligence collective que nous vous convions.

Plus d’infos, adresse et liens actifs dans le pdf ci-après : 2025-05-07-Floréal Romero

Daniel Blanchard (1934-2024), traducteur de l’écologie sociale

Nous apprenons avec tristesse le décès, le 3 mai 2024 et jour de son 90ème anniversaire, de Daniel Blanchard.

Poète et écrivain talentueux, traducteur, introducteur (et ami) de Murray Bookchin en France, Daniel Blanchard était un amoureux de la montagne et de la poésie autant que des luttes pour un monde plus juste. Plus humain également. L’écologie sociale lui devait la parution de Pour une société écologique en 1976, aux éditions Christian Bourgois, longtemps resté comme l’unique recueil francophone disponible en France, avec un choix de textes très pertinents. Daniel Blanchard avait encore signé, il y a 5 ans, la préface du livre Pouvoir de détruire, pouvoir de créer. L’an dernier paraissait Vie sur les crêtes, son autobiographie et ultime ouvrage.

Ils sont bien rares celles et ceux qui savent manier autant le verbe que l’intelligence du propos, la forme et le fond. Cette autobiographie, comme beaucoup de textes de Daniel Blanchard qui m’ait été donnés de lire, se révèle aussi bien écrite que passionnante. On y vit de l’intérieur son adhésion à l’aventure de Socialisme ou Barbarie, ses liens avec Guy Debord et les situationnistes, ou comment il a rencontré Murray Bookchin à Paris, un certain mois de mai 1968…

Les curieux de l’histoire de l’écologie sociale liront particulièrement les chapitre IV et V, relatant la rencontre entre Daniel Blanchard et sa femme, Helen Arnold, avec Bookchin, ainsi que les diffusion des textes traduits de Bookchin. Leur rencontre, loin d’être anodine, a lieu fin mai 1968, quand Bookchin fait le voyage à Paris pour découvrir et assister de lui-même à l’élan révolutionnaire qui s’y tient. Helen lui sert alors d’interprète, marquant le début d’une longue relation d’amitié avec la famille de Bookchin. Plus tard, Daniel et Helen viendront habiter pendant un an dans le Vermont, dans la communauté dans laquelle Bookchin vivait alors, après son départ de New York.

Revenant sur ses souvenirs, reprenant visiblement souvenirs conservés dans des notes et journaux, Daniel Blanchard décrit de l’intérieur les communautés populaire qui fleurissaient alors dans le Vermont leur tentatives de se libérer des codes et de fonctionner en autonomie. Et les difficultés rencontrées notamment.

Daniel Blanchard, La Vie sur les crêtes, éd. du Sandre, 2023.

« C’était là le principal obstacle auquel se heurtait Murray lorsqu’il réunissait quelques people, les plus ouverts, pour leur exposer les rudiments de sa critique radicale du capitalisme et son projet de société écologique et libertaire, une fédération de communes décentralisées et autogérées démocratiquement, qu’ils pourraient, qu’ils devraient commencer à mettre en œuvre ici et maintenant. Ils se disaient certes d’accord en principe, mais à aucun moment, à ma connaissance, ne s’est constitué, entre toutes ces communes qui se voulaient en rupture avec l’État américain et la société de classes, ne serait-ce que l’embryon d’une collectivité politique, qui se serait déterminée démocratiquement, à la base, sur des questions d’intérêt commun. Symptomatique de l’esprit étroitement pragmatique hérité de la culture dominante, le fait que les seuls organes d’intérêt commun qu’ils aient créés, c’était des services : food coop, free clinic, free school, People’s yellow pages… » (p.156)

Au-delà du récit de vie personnel, c’est le parcours de fondation d’une pensée militante que l’on découvre, marquée par des événements forts, comme l’obligation de se cacher pendant la Seconde Guerre mondiale, avec son père actif dans un réseau de Résistants, autant que des personnalités marquantes : Castoriadis, Debord, Bookchin, dont il a partagé le chemin. Et, plus rare sans doute, l’amitié. On en retire beaucoup à la lecture de ce texte, dont on apprécie le message sensible, jugeant sans accuser, avec une sensibilité bienvenue et assez rare dans ce milieu. Loin des polémiques, une volonté de comprendre, de progresser, de mettre en avant la pluralité des pensées et, surtout, une vision humaine, du cœur, sur toutes ces figures autant que sur son propre parcours militant, nous faisant partager tout ce qu’il a retiré de ce « chemin sur les crêtes ».

On citera, issue des dernières pages, cette revendication réaffirmée : « Seule une société d’individus égaux en droit et en condition réelle, et donc également responsables, peut faire face à une crise écologique à la fois planétaire et infiniment diversifiée dans ses manifestations – aussi diversifiée que le sont les habitats humains. Si une démocratie authentique, c’est-à-dire directe et ancrée localement, n’est pas en soi la solution, c’est en tout cas la condition pour que soient recherchées et éventuellement trouvées et mises en œuvre l’infinie diversité des solutions que requiert une crise écologique infiniment variée. » (p.197)

Ce livre est un coup de cœur et une tristesse à la fois. Le récit restera, mais les mots, qui lui étaient chers, se sont envolés…‍

Rencontres internationales du TRISE 2024 : Athènes du 25 au 27 octobre

Le Transnational Institute of Social Ecology (TRISE) organise ses nouvelles rencontres annuelles à Athènes à l’automne 2024. Elles se tiendront du 25 au 27 octobre, avec pour titre « La politique de l’écologie sociale, de la théorie à la pratique ».

Lien vers la page d’annonce

https://trise.org/2024/08/12/trise-2024-conference-keynote-speakers/

Texte de présentation

Les crises contemporaines rendent plus urgente que jamais la lutte contre la modernité capitaliste et les formes de domination qui lui sont associées. La domination mondiale du capitalisme n’a cessé d’intensifier l’exploitation du travail, les inégalités sociales et la dégradation de l’environnement, poussant les sociétés humaines et l’écosystème à leurs limites.

L’extinction des espèces et les ravages du changement climatique, causés par un système socio-économique basé sur la croissance économique et le profit, modifient, à un rythme sans précédent, les conditions dans lesquelles la vie se développe et évolue. La pandémie de Covid-19 n’est que la dernière manifestation des conséquences dévastatrices d’un modèle de société qui considère la nature comme un ennemi à conquérir et un objet à exploiter.

Entre-temps, des conflits militaires ont à nouveau embrasé de nombreuses régions et menacent de déboucher sur une nouvelle guerre mondiale. Cela nous rappelle qu’une humanité dominée par les États-nations et la recherche du profit ne pourra jamais parvenir à une paix durable. Cet environnement de militarisation et d’insécurité a de plus donné un nouvel élan aux tendances fascistes du monde entier, elles qui tentaient déjà d’exploiter l’indignation populaire déclenchée par la crise économique de 2008.

Pourtant, partout dans le monde, des cultures de résistance émergent. La résonance croissante des luttes pour la libération des femmes, l’écologie radicale, la justice raciale et économique et la démocratie directe témoigne du désir émergent d’un avenir émancipateur. Les exemples vivants des zapatistes du Chiapas et des Kurdes du Rojava montrent à quoi peuvent ressembler des formes d’organisation non capitalistes grâce à des décennies de travail à la base.

Les citoyens prennent conscience que la construction d’un autre monde par l’émancipation collective est non seulement souhaitable et possible, mais aussi nécessaire. Une proportion croissante de personnes considère les valeurs de solidarité, d’entraide et d’harmonie avec la nature comme de véritables alternatives à l’ordre néolibéral. Une réconciliation entre la société et la nature est essentielle pour les temps à venir : un changement radical commence par la compréhension qu’une société écologique et démocratique n’est pas un rêve abstrait, mais une possibilité aussi bien réelle qu’à notre portée.

Dans ce contexte, les idées de l’écologie sociale et du communalisme fournissent un programme révolutionnaire proposant une voie vers une « société communautaire orientée vers les besoins humains, répondant aux impératifs écologiques, et développant une nouvelle éthique basée sur le partage et la coopération ». En ce moment historique, marqué par l’aggravation de la crise du capitalisme et par l’émergence d’espoirs et de demandes pour un avenir meilleur, ces idées ont beaucoup à offrir à ceux qui recherchent une vision utopique et une voie radicale.

Imprégnée de naturalisme dialectique, l’écologie sociale présente deux projets complémentaires importants qui vont au-delà de la théorie sociale abstraite. D’une part, elle remet en question le système capitaliste actuel et toutes les formes d’oppression, y compris le racisme, l’ethnocentrisme et le patriarcat. D’autre part, elle offre une vision reconstructive et révolutionnaire pour une société écologique post-rareté. L’écologie sociale s’attaque aux luttes sociétales actuelles qui apparaissent dans les contextes urbains et ruraux, tout en abordant des questions centrales sur notre relation avec la nature, la science et la technologie.

De plus, l’écologie sociale suggère comment construire une nouvelle société, en promouvant des stratégies politiques préfiguratives qui incluent des groupes d’affinité et des assemblées de citoyens, la formation de mouvements sociaux directement démocratiques, ainsi que des projets éducatifs. L’écologie sociale propose une éthique de la complémentarité qui jette les bases des luttes pour l’entraide, l’autodétermination, la décentralisation, la libération des genres, l’horizontalisme et l’égalitarisme.

Pour atteindre cette vision d’un futur désirable, des réponses collectives à de multiples défis doivent être explorées. De la périphérie aux centres du capitalisme, ces réponses prennent des formes diverses, illustrant la nature même du mouvement : décentralisé, autonome et évolutif. Pour créer des alternatives fructueuses et durables, il faut développer les connexions entre ces diverses initiatives. Leurs membres doivent se rencontrer, se former, dialoguer, partager des stratégies et construire des réseaux.

C’est dans ce but que l’Institut transnational d’écologie sociale (TRISE) organise sa prochaine rencontre internationale à Athènes en octobre 2024. La rencontre vise à répondre à la nécessité de construire le mouvement à travers une série d’activités comprenant des présentations et des ateliers. Elle réunira des citoyens, des activistes et des chercheurs à l’avant-garde de ces multiples luttes pour des futurs communs souhaitables.

Hérésies et vaches sacrées

Éditorial Harbinger, vol. 3, été 2024
Pour le texte original anglais, cliquez ici.

Ce numéro de Harbinger est consacré à l’exploration de ce que l’on pourrait appeler les « hérésies » de l’écologie sociale – de nouvelles perspectives qui critiquent, remettent en question ou repensent les « orthodoxies » dominantes et s’attaquent à certaines vaches sacrées de notre communauté politique. À cette fin, nous avons recherché des perspectives qui, nous l’espérons, susciteront un débat productif et bousculeront nos idées reçues. Une grande partie du projet politique et intellectuel de Murray Bookchin visait à analyser, modifier et transcender les traditions et les penseurs et penseuses dont les idées, selon lui, avaient été rendues inexactes par l’évolution des circonstances sociales. Alors qu’il critiquait intelligemment la gauche qui s’accrochait à des idées ainsi qu’à des stratégies dépassées qui ne tenaient pas compte de circonstances historiques radicalement différentes, nous devons faire de même. Nous cherchons à poursuivre ici cette tradition de théorie critique autoréflexive et de critique intrinsèque. Notre objectif n’est pas de ressasser de vieux débats ou de tracer des limites à ne pas dépasser, mais plutôt d’encourager de nouvelles discussions productives pour garantir que l’écologie sociale reste politiquement et théoriquement pertinente, dynamique et capable de s’adapter à un monde en constante évolution.

Toutes les idées politiques sont confrontées à une tension entre la cohérence idéologique et l’évolution, la stabilité et le changement. Quelles sont les idées fondamentales qui doivent rester cohérentes, et quelles sont celles qui doivent être mises à jour en raison de nouveaux développements historiques ou théoriques ? Bien que l’écologie sociale ait été développée par de nombreuses personnes et de nombreux mouvements dans des contextes et des lieux variés, elle reste fortement identifiée à son théoricien fondateur, Murray Bookchin. En tant que penseur profondément systémique, Bookchin mettait fortement l’accent sur la cohérence idéologique et défendait vigoureusement ses idées – et souvent de manière polémique. La centralité de sa contribution intellectuelle individuelle à la tradition de l’écologie sociale a parfois donné l’impression qu’il s’agissait d’une orthodoxie, d’une vision politique du monde fermée, liée au travail d’un seul homme. En conséquence, des débats – et parfois des scissions – ont périodiquement émergé autour de l’intégration de nouvelles idées au sein de l’écologie sociale. Bien entendu, cette dynamique n’est pas propre à l’écologie sociale, elle caractérise une longue lignée de mouvements religieux, intellectuels et politiques.

Un recueil incomplet des débats passés se devrait d’inclure le clivage des années 1980 entre l’écologie sociale et l’écologie profonde concernant la nature de la nature, qui a donné lieu à de riches discussions sur le biocentrisme, l’anthropocentrisme, le monisme, le dualisme, l’évolution et le naturalisme dialectique. Avec la montée en puissance du post-structuralisme et de la politique identitaire dans les années 80 et 90, les forts engagements de Bookchin en faveur de la laïcité et des Lumières l’ont amené à entrer de plus en plus intensément en conflit avec les défenseurs des écospiritualités, des cosmologies indigènes et des nationalismes des opprimés. Dans les années 1990, la critique de Bookchin sur le « gouffre infranchissable » séparant l’anarchisme social de l’anarchisme individualiste « de style de vie », y compris l’anarcho-primitivisme et l’« anarchie post-gauche », est devenue une source de contestation féroce reflétant des divergences fondamentales sur l’importance de l’organisation politique, l’héritage de la gauche historique et la politique du mouvement social par rapport à la contre-culture et aux changements de style de vie individuels. Lorsque Bookchin a fini par abandonner l’anarchisme en 1999, son plaidoyer en faveur du municipalisme libertaire et surtout de la participation aux élections locales a suscité de vifs désaccords avec ses anciens camarades anarchistes. Du côté de la gauche traditionnelle, les marxistes et les sociaux-démocrates ont critiqué le rejet de l’État par l’écologie sociale et son engagement concomitant en faveur de la démocratie directe, ainsi que la valorisation par Bookchin d’un intérêt humain général plutôt que d’intérêts politiques de classe ou d’autres intérêts particularistes. Ces questions se recoupent souvent avec des préoccupations stratégiques et tactiques, telles que la signification de la « politique préfigurative » par rapport à la démocratie directe, la prise de décision par consensus et les questions d’échelle soulevées par la notion de confédéralisme. Dans les années 2000, les étudiants du campus Maple Hill de l’Institut, dans le Vermont, ont débattu de la compatibilité de l’écologie sociale avec l’anti-naturalisme post-structuraliste et la politique de genre issue des travaux de Judith Butler, ainsi que de l’utilité de concepts post-marxistes tels que la « multitude » de Hardt et Negri. Des discussions récurrentes ont eu lieu sur la question de savoir jusqu’où étendre la critique de la hiérarchie, sur la fermeté de la ligne de démarcation entre la première et la seconde nature et sur les conflits connexes concernant l’anthropocentrisme, ainsi que sur les conflits entre celles et ceux qui défendent une position omnivore écologique et d’autres défendant la perspective végétalienne ou de libération totale.

Aussi importants que soient ces débats spécifiques, ils mettent en évidence des questions encore plus fondamentales telles que : dans quelle mesure l’écologie sociale est-elle ouverte aux nouvelles idées ? Lesquelles et pourquoi ? Dans quelle mesure peut-on et doit-on intégrer des idées provenant d’autres traditions ? Qu’est-ce qui constitue une incompatibilité fondamentale ? Quelles contradictions ou tensions existent déjà au sein de l’écologie sociale ? Comment les idées politiques peuvent-elles naviguer entre le changement et la stabilité ? Une tradition qui n’évolue pas devient stagnante et dépassée. En revanche, une tradition qui change trop rapidement devient incohérente ou se contente de suivre les dernières modes politiques ou intellectuelles. Quelles sont les transformations historiques les plus urgentes et les questions émergentes qui nécessitent une nouvelle réflexion dans une perspective sociale et écologique ?

Pour ce numéro, nous avons rassemblé des textes qui s’engagent de manière critique et substantielle sur des aspects essentiels de la vision théorique ou politique du monde de l’écologie sociale. Nous avons essayé de mettre en lumière ce qui pourrait être considéré comme les maillons faibles de l’écologie sociale, les idées qui ont besoin d’être mises à jour ou corrigées, ou qui pourraient être considérées comme irrécupérables d’un point de vue théorique ou stratégique. Nous espérons ainsi explorer les autres traditions politiques dont l’écologie sociale pourrait s’inspirer, et pourquoi, et inversement, quelles vaches sacrées devraient rester sacrées.

Nous ne nous attendons pas à ce que celles et ceux qui recherchent une société écologique et non hiérarchique doivent forcément recevoir les mêmes réponses à ces questions. Dans cet esprit, nous ne sommes certainement pas d’accord entre nous avec tout ce qui figure dans les textes suivants ; en fait, nous sommes même souvent en désaccord profond avec les positions et les arguments avancés. Mais nous pensons qu’ils posent des questions intéressantes ou stimulantes qui, à tout le moins, devraient susciter une réflexion sérieuse au sein du mouvement de l’écologie sociale. Nous espérons que ces huit textes inciteront les lecteurs à répondre aux revendications et aux critiques formulées ici, afin que nous puissions poursuivre cet échange au sein de nos mouvements et dans les numéros à venir.

Le texte de Marco Rossaire Rossi « Prospérité, urbanité et conscience écologique » présente un argument socio-écologique contre la décroissance, ancré dans la notion de post-rareté. Il affirme qu’ « une planète écologiquement durable ne dépend pas d’une décroissance de l’économie mondiale, mais tout le contraire. Pour que l’humanité parvienne à une conscience écologique universelle, il est nécessaire de rechercher une augmentation rapide de la croissance économique et d’amener la population mondiale à un état de post-rareté, de sorte que la grande majorité de la population mondiale puisse consacrer du temps et des ressources aux préoccupations écologiques ». La solution à notre crise planétaire, selon Rossi, n’est pas le renversement de la modernité urbaine, mais sa pleine utilisation, basée sur une planification rationnelle et démocratique.

La contribution de Blair Taylor, co-éditeur de Harbinger, intitulée « Résonances hérétiques : Historiciser l’écologie social dans une époque néo-libérale », veut contextualiser le projet intellectuel et politique de Bookchin par rapport à la situation historique de la fin du fordisme dans lequel il a été écrit, afin de faire valoir que nombre de ses idées fondamentales visent deux cibles – le capitalisme fordiste dirigé par l’État et le marxisme-léninisme de la nouvelle gauche – qui n’existent plus, ce qui rend certains éléments de sa critique sociale moins critiques aujourd’hui. Taylor suggère que le concept clé de hiérarchie de Bookchin suppose une conceptualisation spatialisée et personnifiée du pouvoir – plaçant au centre la verticalité et les « relations de commandement et d’obéissance » – qui, au bout du compte, la rend inadaptée aux modes de pouvoir quasi-horizontaux et auto-activés qui caractérisent le capitalisme contemporain, tandis que son alternative politique de décentralisation, d’auto-activation démocratique et de « moralisation » de l’économie présente des résonances troublantes avec certains aspects de la critique néolibérale du capitalisme fordiste dirigé par l’État.

Dans « L’écologie sociale après l’effondrement de l’hégémonie occidentale », Metin Guven affirme que le cadre théorique de l’écologie sociale est marqué, en grande partie du moins, par son développement dans le contexte historique de l’hégémonie américaine et ouest-européenne. S’appuyant sur la théorie des systèmes mondiaux, Guven suggère que cette hégémonie est en train de s’éroder et qu’un nouvel ordre mondial très différent est en train d’émerger, un processus qui exige une nouvelle analyse de la part de l’écologie sociale si elle veut être en mesure de parler du nouveau monde dans lequel nous vivons.

L’article de Jake Fremantle intitulé « De l’ambivalence à la profanation : résister à l’idéal dogmatique de la communauté » met en garde contre l’ambivalence politique du concept de « communauté ». S’appuyant sur des penseurs marxistes et post-structuralistes, Fremantle suggère que la communauté peut facilement devenir un concept réifié et excluant, un concept qui peut tout aussi bien être mobilisé pour sauver le capitalisme plutôt que de le combattre. Si le cadre « communautaire » offre certains avantages politiques, il présente également des risques : cooptation capitaliste, nouvelles formes de privation des droits ou interdiction involontaire de l’émergence de nouvelles formes de communauté à l’avenir.

« L’agisme dans la réflexion sur l’eugénisme » de Zach Whitworth examine la relation historique de la gauche avec le mouvement eugénique, en essayant de distinguer les impulsions racistes et incapacitantes de celles qui cherchent à améliorer la condition humaine en éliminant l’« irrationnel » dans la société. Le texte explore les parallèles gênants entre l’accent mis sur l’orientation consciente de l’évolution par des penseurs eugénistes tels que Galton, Ellis et Haeckel et les notions similaires que l’on retrouve dans la notion de troisième nature de Bookchin et sa distinction dialectique entre la simple réalité et le rationnel. Face aux penseurs eugénistes qui cherchaient à éliminer le handicap, Whitworth reprend Kropotkine pour soutenir que la thèse de la gérontocratie de Bookchin – implicitement gouvernée par les personnes handicapées par l’âge qui cherchent à se protéger en institutionnalisant leur pouvoir social – offre une perspective pour réfléchir à la manière de dépasser une société organisée dédiée à nous rendre toutes et tous handicapés.

Dans le premier article d’une série prévue sur la science de la « seconde nature », Mason Herson-Hord remet en question le principe philosophique de base de l’écologie sociale selon lequel ce que nous appelons la seconde nature (l’émergence historique de la société à partir de l’évolution biologique) se limite aux êtres humains. Son essai passe en revue les travaux scientifiques contemporains sur l’apprentissage social, la coévolution gène/culture et l’information au sujet des cultures auprès d’une grande variété d’autres espèces animales. Trois études de cas détaillées (éléphants d’Afrique, orques et cachalots) sont utilisées pour illustrer le développement social en cours dans certaines sociétés animales. Selon lui, l’écologie sociale a avancé des affirmations sur notre monde qui ne sont tout simplement plus défendables sur le plan scientifique et qui nécessitent une révision philosophique importante afin de reconnaître la « seconde nature au-delà de l’humain ».

Dans « Toujours nager en amont : Mon voyage social écologique », Grace Gershuny revient sur son passage à l’Institut d’écologie sociale, à la fois source de son développement politique et intellectuel et frein à son développement spirituel. Cet essai personnel aborde les tensions entre la rationalité et les modes de connaissance non rationnels, en s’attaquant à l’insistance de Bookchin sur le maintien de l’héritage des Lumières européennes. Gershuny examine également la priorité accordée par Bookchin à l’action du mouvement social par rapport à « l’action intérieure » de la réflexion spirituelle, et souligne que son travail au sein d’autres organisations a montré un autre type d’équilibre entre ces deux pôles.

Enfin, nous avons transcrit un dialogue entre Chaia Heller et Peter Staudenmaier, qui revisite les débats passés au sein de l’écologie sociale sur la viabilité philosophique du naturalisme dialectique. Murray Bookchin pensait qu’il était possible d’extraire une éthique objective de l’histoire naturelle, en tant que fondement politique rationnel en opposition aux dangers posés par le relativisme éthique. Ces deux membres de longue date du corps enseignant de l’ISE reviennent sur ces débats, réfléchissent aux enjeux d’alors et d’aujourd’hui et examinent comment leur pensée a évolué au cours des décennies suivantes, au fur et à mesure que la science de l’évolution évoluaient et le monde avec elles.

Nous espérons que ce numéro suscitera des débats vigoureux et des réponses divergentes de la part des lecteurs et lectrices, afin d’approfondir la réflexion sur cette pensée et de renforcer notre capacité intellectuelle à la critiquer autant qu’à la défendre. Pour une écologie sociale qui grandit !

– Les éditeurs d’Harbinger : A Journal of Social Ecology

L’écologie sociale aux RIA 2023 de St-Imier

Le vallon de St-Imier avait des petits airs de Paléo festival en ce milieu de mois de juillet 2023. Autant de tentes bariolées que de T-shirts noirs ont débarqué dans les montagnes jurassiennes pour célébrer les 150 (+1) ans de l’anarchisme. Une internationale anti-autoritaire, née lors du rassemblement des fédérations à St-Imier en réactions à l’exclusion de Bakounine et James Guillaume par le Conseil général.

Voilà pour l’histoire. Conjuguée au présent, ces RIA 2023 (pour Rencontres Internationales Anti-autoritaires) – rencontres qui avaient connu une première édition en 2012 pour les 140 ans et une édition réduite en 2022 pour la date officiel en raison du COVID – voyait converger quelques 5’000 anarchistes et libertaires de tous poils (colorés) pour échanger, débattre, se retrouver et faire connaître leurs mouvements, actions et préoccupations. Le programme, autogéré, était très riche avec près de 300 ateliers et conférences sur 5 jours. Le principe : chacun pouvait librement proposer des sujets. Raison pour laquelle les thèmes se voyaient principalement dévolus aux luttes actuelles et concrètes. On n’était moins là pour rappeler l’histoire de l’anarchisme, sans doute plus pour envisager son avenir.

L’écologie sociale figurait en bonne place au programme, avec plusieurs interventions. Le Réseau d’Ecologie Sociale et Communalisme (RESC, basé principalement en France) par la voix de Floréal Romero présentait le jeudi matin les principes de l’écologie sociale, dans un premier temps, et son volet politique du communalisme en deuxième heure. Il a rappelé qu’en matière d’écologie, si on est souvent d’accord sur les causes, il n’en va pas de même pour les solutions proposées. En ciblant les questions de dominations et en portant son action sur la réappropriation du politique par le bas, par les citoyennes et citoyens, l’écologie sociale représente une voie qui porte.

Une centaine de personnes étaient présentes dans la grande salle pour les deux heures qu’a duré la présentation. Un chiffre important compte tenu de l’horaire matinal. Une bonne partie des présent.e.s ne connaissaient sans doute pas le mouvement mais les deux parties d’échanges avec le public ont montré que beaucoup sont déjà familiers et familières de ces questions. Le lien avec le mouvement du Rojava a été mentionné, notamment par des membres du groupe Serhildan, qui a marqué par sa présence importante au salon du livre de la manifestation. Alors que se tenait à quelques kilomètres de là la manifestation dédiée aux 100 ans du Traité de Lausanne, qui a enterré les espoirs d’une nation kurde, les soutiens à la cause étaient nombreux à St-Imier. Une participante a quant à elle rappelé le lien avec la pensée écoféministe, qui amène à penser hors des dualismes et combien le massacre du vivant est profondément patriarcale. Le débat avec la salle a ensuite porté sur une question de fond, à savoir la place de l’État face au capitalisme. Est-ce que le dualisme Etat/marché reste-t-il si pertinent aujourd’hui et est-ce que le marché ne serait-il plus fort encore sans lui ? Un membre d’un collectif Bruxelles a indirectement répondu qu’il fallait, à défaut d’un meilleur mot, se demander quel type d’État, et souligné que la pensée de Murray Bookchin laisse entrevoir une alternative politique, pour se repenser politiquement hors des États-nations et hors du capitalisme. Beaucoup de questions et d’intérêt en tout cas, malgré le peu de temps.

L’audience présente cherche visiblement surtout à savoir ce qui s’est fait actuellement en application de ces idées et comment s’engager dans cette voie ? La discussion s’est donc tournée vers les réseaux d’écologie sociale existants, comme réponse au constat du manque d’internationalisme en général dans nos luttes. Le besoin de se fédérer était constamment à l’ordre du jour de ces RIA. Plusieurs organisations ont pu à cette occasion faire parler d’elles : le groupe Nantes en commun, qui porte un appel à la réappropriation de la ville par ses habitants. Le collectif suisse-allemand Netzwerk für Kommunalismus, qui a notamment traduit une brochure très complète sur Bookchin, Ocalan et la révolution au Rojava, qu’il était possible de se procurer au stand de soutien au Rojava. Le Mouvement municipal, né en 2022, était également présent, avec un stand, pour fédérer autour de l’idée de la création d’une confédération de communes. Les contacts sont pris et on espère pouvoir faire progresser ces idées et ces projets.

Un panneau sur lequel on pouvait indiquer ses sites & réseaux a été mis en place :

Panneau utilisé lors de la présentation. Manque en haut sur la photo l’adresse du blog en espagnol de Floreal Romero : https://florealmromero.blogspot.com

Le lendemain, toujours à 9h pour les plus matinaux, le centre italien d’archives Giuseppe Pinelli présentait le film dédié à Murray Bookchin, réalisé à l’occasion des 100 ans de sa naissance en 2021. Le film Beyond Domination and Hierarchy: Libertarian Practices for an Ecological Society, originellement en italien mais présenté ici dans une version anglaise encore provisoire, raconte la vie et la pensée de Murray Bookchin, agrémenté de nombreuses images et vidéos d’archives, tirées du Centre G.Pinelli comme d’autres sources.

Le film est actuellement en ligne dans sa version italienne, mais la version anglaise sera également disponible prochainement.

Le débat, avec une cinquantaine de personnes présentes a touché le film autant que les principes de Bookchin. Le public plus restreint a permis une discussion ouverte, pointant notamment les limites économiques des théories de Bookchin, dans lesquelles on retrouve sa formation théorique marxiste. Ici encore, on pointera le besoin de créer des ponts, avec le projet d’établir une liste visible de ces initiatives présentes dans ces rencontres, pour pouvoir là encore fédérer les forces et les impulsions.

On finira ce court tour d’horizon en exprimant un grand bravo, et un sincère merci, à l’équipe d’organisation (décentralisée et acéphale, sans tête dirigeante, pour reprendre l’expression pertinente d’un participant) de ces Rencontres internationales. Un très beau succès, malgré les multiples difficultés incontournables à ce genre d’entreprises. MERCI POUR TOUT !

Notre solidarité aussi pour l’équipe du stand du salon du livre attaqué à plusieurs reprises par des personnes qui visiblement ne partagent pas la culture libertaire du dialogue. Non à l’agressivité et à la violence.

Site internet des Rencontres de St-Imier 2023 : anarchy2023.org
Les conférences enregistrées devraient (bientôt) se retrouver sur le site : https://media.ccc.de/c/anarchy23

Traduction française du compte rendu allemand

A lire également, le compte rendu de Netzwerk für Kommunalismus:

Premières rencontres écologistes sociales de la péninsule ibérique

Le 28 janvier dernier se sont tenues les (premières !) rencontres de l’écologie sociale et du communalisme de la péninsule ibérique. Vingt-cinq ans après les rencontres internationales de Lisbonne organisée autour du municipalisme libertaire, les écologistes sociaux se sont retrouvés dans la ville de Lozoya, petit village de la Sierra de Guadaramma, au nord de Madrid. Elles ont rassemblé plus de 70 personnes et des groupes dont Ecologistas en Accion, des Décroissants, des représentants de la CNT et des défenseurs du Rojava.

Compte rendu en anglais par des membres du TRISE :

http://trise.org/2023/02/12/chronicle-of-a-communalist-encounter-in-lozoya-madrid/