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Pierre Sauvêtre, Murray Bookchin ou l’objectif communocène

On a vu ces dernières années les traductions de textes de Murray Bookchin se multiplier, auprès de plusieurs éditeurs. Un projet éditorial qui a permis une meilleure diffusion de sa pensée dans l’espace francophone. Ce qui en revanche s’est montré moins présent, c’est une analyse plus précise de sa pensée. Dans cet esprit, le texte de Pierre Sauvêtre est le bienvenu. Loin d’être une nouvelle vue d’ensemble de l’écologie sociale, l’auteur propose de creuser les idées mises en avant par l’écologie sociale et d’enrichir ses principes d’autres visions, en particulier de la théorie des communs.

En sept sections thématiques, Pierre Sauvêtre dresse un panorama complet de l’écologie sociale. « Théorie », « Territoire », « Histoire », « Politique »,… : chaque chapitre représente une approche précise et complète d’un des volets d’étude de l’écologie sociale. Un découpage qui permet de s’y repérer pour qui souhaiterait approfondir ses bases dans un volet précis. Un choix qui laisse aussi entrevoir les liens existants entre chacune de ses dimensions, pensées conjointement.

Les premiers chapitres, « Objectif » et « Théorie », reviennent sur la portée philosophique de l’écologie sociale. Bien que complexes dans leur approche du sujet, ils sont primordiaux car ils traitent d’aspects de sa pensée aujourd’hui plutôt laissés de côté. On retient surtout aujourd’hui les implications concrètes et politiques donc ce rappel des fondements philosophiques renvoie avec raison au spectre plus large des fondements de l’écologie sociale. Sauvêtre revient sur la place de l’écologie sociale au sein du débat autour de l’anthropocène (et des autres propositions de termes qui ont émergé ces dernières décennies pour qualifier le nouvel âge écologique vécu), en évoquant les arguments de Bookchin dans les débat autour de la question du biocentrisme et de l’anthropocentrisme. Au-delà de ce que peut cacher le terme « d’anthropocène », il s’agit pour l’écologie sociale de rappeler le lien intime entre l’être humain et son environnement naturel, et que la vie façonne autant la nature qu’elle s’adapte à elle. La crise, finalement, vient beaucoup de cette opposition entre société et nature et de l’impossibilité de considérer les deux ensembles, comme un tout interdépendant.

Suivent les chapitre « Territoire » et « Économie », qui décrivent en détails le projet décentraliste défendu par Bookchin dès ses premiers textes. On est au cœur de son écologie sociale. L’auteur y décrit sa critique des villes et de leur gigantisme, tout comme celle des technologies induites par cette vision de la société. Avec, à la place, le projet de création de communes et la mise en place d’une économie municipalisée. Le chapitre sur l’économie permet à Pierre Sauvêtre d’amener le principe de « commonalisme », terme fusion entre le communalisme et la réflexion autour de l’économie des communs (de commonisme, « qui renvoie au mouvement de construction d’une économie socialiste des communs […] ces espaces autogouvernés et autogérés, non-hiérarchiques et solidaires de production de biens et de services », p.184.). L’idée étant d’asseoir l’économie municipalisée en premier lieu sur la gestion commune des biens de première nécessité (santé, éducation, logement, alimentation, transports, et les services publics de manière générale) et de substituer, dira Sauvêtre, l’assemblée communale aux conseils communaux actuels, « car la double appartenance des habitants à l’assemblée communale et aux communs municipaux leur garantit le plein droit à l’autogouvernement et à l’usage des biens publics que restreignait jusqu’ici le pouvoir souverain de la municipalité. » (p.309)

Ce lien entre communalisme et économie des communs mérite qu’on s’y arrête, car il est l’un des éléments centraux du livre. Sur le fond, il faut donner du crédit à Pierre Sauvêtre pour son propos. La démarche consistant à enrichir l’écologie sociale d’autres théories « sœurs » et parfaitement compatibles avec elle est une bonne approche. On reste bien dans une continuité avec les perspective avancées par Bookchin, que la perspective des communs vient à mon sens préciser avec justesse. Il faut ajouter à cela une analyse pertinente qui affirme que si un changement économique radical doit avoir lieu, avec une prise en main démocratique de l’économie comme le souhaite l’écologie sociale, il est avant tout nécessaire de parvenir à assurer la gestion des biens essentiels que représentent les communs. Sans quoi les écologistes sociaux « risquent […] de se retrouver désemparés sur le plan économique quand bien même ils parviendraient à mettre en place la réalité concrète de la démocratie directe communale. » (p.187) Un élément clé important de pointer.

En effet, la gestion économique par l’assemblée communale a souvent été pointée du doigt par les critiques de Bookchin et représente probablement un des points, si ce n’est faible, du moins pas assez développé, de sa théorie. Il s’agit pourtant d’avoir des réponses claires et précises à apporter à cette question de transition économique dans la perspective envisagée de sortie du capitalisme. La piste présentée par Pierre Sauvêtre est à ce titre pertinente et fait sens.

Sur la forme en revanche, je crains que l’ajout au lexique militant du terme « commonalisme » (tout comme le « communocène » repris en titre de l’ouvrage) ne brouille plus les pistes qu’il ne les éclaircisse. Objectif louable, mais pas sûr que ces néologismes fassent suffisamment sens pour s’imposer à l’avenir.

Attardons-nous enfin sur le chapitre « Politique ». Un thème forcément central et où les positions de l’auteur son attendues. Après avoir rappelé la critique faite aux anarchistes par Bookchin sur l’opposition de principe face au pouvoir, avec pour contre-proposition de postuler la juste répartition de celui-ci, Sauvêtre appuie sur l’identité républicaine du confédéralisme promu par les écologistes sociaux. Bookchin place résolument son municipalisme libertaire dans le giron d’une constitution et de lois. Un élément qui explique les particularités de la théorie de Bookchin et sa mise en retrait du mouvement anarchiste. A cheval entre plusieurs traditions idéologiques, il a donné la primauté à l’auto-gouvernement rappelle Sauvêtre plutôt qu’à l’absence de gouvernement. La question de la constitution pourrait néanmoins aujourd’hui est confrontée aux recherches modernes.1

Notons que plusieurs pages sont dédiées à répondre aux potentielles limites du système communaliste. Comment faire pour qu’une confédération de communes ne recrée pas un fédéralisme étatique ? Comment gérer les possibles dissensions entre communes ? L’auteur rappelle l’importance donnée par Bookchin à la transparence, au mandat impératif, au besoin pour les personnes mandatées de rendre des comptes. L’absence d’indépendance des exécutants doit permettre de prévenir les tendances centralisatrices. Enfin, le cadre fédéraliste doit disposer de moyen de régler les divergences entre communes. L’accord confédéral doit rester un cadre souple, adaptable, mais contraignant pour les communes qui l’adoptent.

Dans sa conclusion, Pierre Sauvêtre relève un paradoxe de l’échelle politique du communalisme, à garder en tête. A savoir qu’un mouvement communaliste ne peut exister centré sur le seul espace de la commune, et qu’il demande une réflexion au minimum dit l’auteur au niveau de la région. Le communalisme est de fait « confédération » avant d’être « municipal » : « Un mouvement communaliste ne peut donc avoir de chance de succès que s’il est soutenu par une organisation nationale composée de multitude de groupes locaux, qui ont fait de la pratique de la démocratie directe leur savoir-faire politique ; qui sont capables de l’apprendre aux habitants désireux de rejoindre le mouvement communaliste ; et qui, habitués à travailler ensemble, ont vocation de l’exercer de façon confédérale et solidaire avec d’autres communes. Une des leçons de la Commune de 1871 a déjà été, en son temps, qu’une confédération de communes ne saurait être l’émanation d’un soulèvement communal isolé, fut-ce celui d’une grande capitale. » (p.307) Un fait constaté et entendu dans la bouche de bon nombre d’acteurs militants ayant tenté l’aventure de l’autogestion communale ces dernières années.

Murray Bookchin ou l’objectif communocène marque une volonté réelle et bienvenue d’enrichir le corpus d’idée par d’autres valeurs. A la lecture du livre, on ne peut que constater que Pierre Sauvêtre connaît extrêmement bien son sujet. L’ensemble des ouvrages de Bookchin sont mentionnés à un moment ou l’autre, accompagnés d’articles plus confidentiels. C’est un livre érudit qui, comme revers de la médaille, se révèle par moments complexe à la lecture (le chapitre « Politique » fait néanmoins exception et se révèle plus clair et accessible). Ouvrage donc plutôt dévoué à un public universitaire et aux personnes déjà familiarisées avec les principes de l’écologie sociale. Il s’adresse à celles et ceux qui cherchent un approfondissement plus qu’une introduction.

Pierre Sauvêtre, Murray Bookchin ou l’objectif communocène, écologie sociale et libération planétaire, éd. L’Atelier, 2024, 320 pages.

1Voir notamment l’ouvrage récent de Justine Fontaine qui fait passablement parler de lui aujourd’hui : La constitution au XXIe siècle, histoire d’un fétiche social, éd. Amsterdam, 2024.

Un pari vital pour sortir du règne de l’argent

rencontre débat avec Floréal Romero

le mercredi 7 mai 2025 à 19 heures à la librairie La Gryffe

Le capitalisme est une économie qui ne vit que par l’accumulation et l’accroissement sans fin du capital s’appuyant sur les États-nations dotés d’appareils militaires, policiers et administratifs centralisés entraînant le développement d’une économie politique de guerre permanente, dont la surveillance, le contrôle et la répression en sont des sous-dimensions. Le tout se traduisant par une destruction sans précédents des écosystèmes qui nous ont fait naître et de la nature même de notre société, du commun qui fait de nous des êtres humains.
Il y a là un totalitarisme immanent à la massification par l’aliénation totale des volontés particulières. Ainsi s’élaborent dans un climat de peur entretenue, les prémisses des nouvelles formes de totalitarisme qui ne sont pas une exception, une sorte d’aberration démocratique, mais l’aboutissement logique d’une forme de gouvernance comme management généralisé, structurant les sociétés pour une rentabilité optimum du capital financier. Par-dessus le marché, l’idéologie néolibérale n’a de cesse à pérorer que l’expansion de ce système est l’aboutissement d’une mission providentielle dans l’histoire de l’humanité.
Ceci dit, le défi qui se pose à nous va bien au-delà de gagner de petites batailles sociales ou écologiques ou trouver des alternatives localisées nous permettant à quelques personnes de respirer. Le pari qui se pose est bien celui de comment refaire une société devenue autodestructrice ? C’est ce défi que s’est proposé de relever l’écologie sociale, qui déjà nous permet de comprendre que la destruction de notre milieu naturel, l’exploitation et l’aliénation des êtres humains plongent leurs racines dans la domination à commencer par la patriarcale. En ceci l’anthropologie, tout comme l’histoire, constituent de précieux outils indispensables pour rompre avec la religion néolibérale rabâchée jour après jour et comprendre l’évolution des sociétés, du passage au capitalisme – comme sujet automate – mais aussi considérer le passé comme réservoir d’espoir. Partant, l’écologie sociale nous propose une alternative globale pour sortir de l’impasse capitaliste, une option politique répondant à nos vrais besoins,soit le pouvoir de décider par et pour nous-mêmes : le communalisme. C’est à cette salutaire réflexion à même de développer une intelligence collective que nous vous convions.

Plus d’infos, adresse et liens actifs dans le pdf ci-après : 2025-05-07-Floréal Romero

Daniel Blanchard (1934-2024), traducteur de l’écologie sociale

Nous apprenons avec tristesse le décès, le 3 mai 2024 et jour de son 90ème anniversaire, de Daniel Blanchard.

Poète et écrivain talentueux, traducteur, introducteur (et ami) de Murray Bookchin en France, Daniel Blanchard était un amoureux de la montagne et de la poésie autant que des luttes pour un monde plus juste. Plus humain également. L’écologie sociale lui devait la parution de Pour une société écologique en 1976, aux éditions Christian Bourgois, longtemps resté comme l’unique recueil francophone disponible en France, avec un choix de textes très pertinents. Daniel Blanchard avait encore signé, il y a 5 ans, la préface du livre Pouvoir de détruire, pouvoir de créer. L’an dernier paraissait Vie sur les crêtes, son autobiographie et ultime ouvrage.

Ils sont bien rares celles et ceux qui savent manier autant le verbe que l’intelligence du propos, la forme et le fond. Cette autobiographie, comme beaucoup de textes de Daniel Blanchard qui m’ait été donnés de lire, se révèle aussi bien écrite que passionnante. On y vit de l’intérieur son adhésion à l’aventure de Socialisme ou Barbarie, ses liens avec Guy Debord et les situationnistes, ou comment il a rencontré Murray Bookchin à Paris, un certain mois de mai 1968…

Les curieux de l’histoire de l’écologie sociale liront particulièrement les chapitre IV et V, relatant la rencontre entre Daniel Blanchard et sa femme, Helen Arnold, avec Bookchin, ainsi que les diffusion des textes traduits de Bookchin. Leur rencontre, loin d’être anodine, a lieu fin mai 1968, quand Bookchin fait le voyage à Paris pour découvrir et assister de lui-même à l’élan révolutionnaire qui s’y tient. Helen lui sert alors d’interprète, marquant le début d’une longue relation d’amitié avec la famille de Bookchin. Plus tard, Daniel et Helen viendront habiter pendant un an dans le Vermont, dans la communauté dans laquelle Bookchin vivait alors, après son départ de New York.

Revenant sur ses souvenirs, reprenant visiblement souvenirs conservés dans des notes et journaux, Daniel Blanchard décrit de l’intérieur les communautés populaire qui fleurissaient alors dans le Vermont leur tentatives de se libérer des codes et de fonctionner en autonomie. Et les difficultés rencontrées notamment.

Daniel Blanchard, La Vie sur les crêtes, éd. du Sandre, 2023.

« C’était là le principal obstacle auquel se heurtait Murray lorsqu’il réunissait quelques people, les plus ouverts, pour leur exposer les rudiments de sa critique radicale du capitalisme et son projet de société écologique et libertaire, une fédération de communes décentralisées et autogérées démocratiquement, qu’ils pourraient, qu’ils devraient commencer à mettre en œuvre ici et maintenant. Ils se disaient certes d’accord en principe, mais à aucun moment, à ma connaissance, ne s’est constitué, entre toutes ces communes qui se voulaient en rupture avec l’État américain et la société de classes, ne serait-ce que l’embryon d’une collectivité politique, qui se serait déterminée démocratiquement, à la base, sur des questions d’intérêt commun. Symptomatique de l’esprit étroitement pragmatique hérité de la culture dominante, le fait que les seuls organes d’intérêt commun qu’ils aient créés, c’était des services : food coop, free clinic, free school, People’s yellow pages… » (p.156)

Au-delà du récit de vie personnel, c’est le parcours de fondation d’une pensée militante que l’on découvre, marquée par des événements forts, comme l’obligation de se cacher pendant la Seconde Guerre mondiale, avec son père actif dans un réseau de Résistants, autant que des personnalités marquantes : Castoriadis, Debord, Bookchin, dont il a partagé le chemin. Et, plus rare sans doute, l’amitié. On en retire beaucoup à la lecture de ce texte, dont on apprécie le message sensible, jugeant sans accuser, avec une sensibilité bienvenue et assez rare dans ce milieu. Loin des polémiques, une volonté de comprendre, de progresser, de mettre en avant la pluralité des pensées et, surtout, une vision humaine, du cœur, sur toutes ces figures autant que sur son propre parcours militant, nous faisant partager tout ce qu’il a retiré de ce « chemin sur les crêtes ».

On citera, issue des dernières pages, cette revendication réaffirmée : « Seule une société d’individus égaux en droit et en condition réelle, et donc également responsables, peut faire face à une crise écologique à la fois planétaire et infiniment diversifiée dans ses manifestations – aussi diversifiée que le sont les habitats humains. Si une démocratie authentique, c’est-à-dire directe et ancrée localement, n’est pas en soi la solution, c’est en tout cas la condition pour que soient recherchées et éventuellement trouvées et mises en œuvre l’infinie diversité des solutions que requiert une crise écologique infiniment variée. » (p.197)

Ce livre est un coup de cœur et une tristesse à la fois. Le récit restera, mais les mots, qui lui étaient chers, se sont envolés…‍

Rencontres internationales du TRISE 2024 : Athènes du 25 au 27 octobre

Le Transnational Institute of Social Ecology (TRISE) organise ses nouvelles rencontres annuelles à Athènes à l’automne 2024. Elles se tiendront du 25 au 27 octobre, avec pour titre « La politique de l’écologie sociale, de la théorie à la pratique ».

Lien vers la page d’annonce

https://trise.org/2024/08/12/trise-2024-conference-keynote-speakers/

Texte de présentation

Les crises contemporaines rendent plus urgente que jamais la lutte contre la modernité capitaliste et les formes de domination qui lui sont associées. La domination mondiale du capitalisme n’a cessé d’intensifier l’exploitation du travail, les inégalités sociales et la dégradation de l’environnement, poussant les sociétés humaines et l’écosystème à leurs limites.

L’extinction des espèces et les ravages du changement climatique, causés par un système socio-économique basé sur la croissance économique et le profit, modifient, à un rythme sans précédent, les conditions dans lesquelles la vie se développe et évolue. La pandémie de Covid-19 n’est que la dernière manifestation des conséquences dévastatrices d’un modèle de société qui considère la nature comme un ennemi à conquérir et un objet à exploiter.

Entre-temps, des conflits militaires ont à nouveau embrasé de nombreuses régions et menacent de déboucher sur une nouvelle guerre mondiale. Cela nous rappelle qu’une humanité dominée par les États-nations et la recherche du profit ne pourra jamais parvenir à une paix durable. Cet environnement de militarisation et d’insécurité a de plus donné un nouvel élan aux tendances fascistes du monde entier, elles qui tentaient déjà d’exploiter l’indignation populaire déclenchée par la crise économique de 2008.

Pourtant, partout dans le monde, des cultures de résistance émergent. La résonance croissante des luttes pour la libération des femmes, l’écologie radicale, la justice raciale et économique et la démocratie directe témoigne du désir émergent d’un avenir émancipateur. Les exemples vivants des zapatistes du Chiapas et des Kurdes du Rojava montrent à quoi peuvent ressembler des formes d’organisation non capitalistes grâce à des décennies de travail à la base.

Les citoyens prennent conscience que la construction d’un autre monde par l’émancipation collective est non seulement souhaitable et possible, mais aussi nécessaire. Une proportion croissante de personnes considère les valeurs de solidarité, d’entraide et d’harmonie avec la nature comme de véritables alternatives à l’ordre néolibéral. Une réconciliation entre la société et la nature est essentielle pour les temps à venir : un changement radical commence par la compréhension qu’une société écologique et démocratique n’est pas un rêve abstrait, mais une possibilité aussi bien réelle qu’à notre portée.

Dans ce contexte, les idées de l’écologie sociale et du communalisme fournissent un programme révolutionnaire proposant une voie vers une « société communautaire orientée vers les besoins humains, répondant aux impératifs écologiques, et développant une nouvelle éthique basée sur le partage et la coopération ». En ce moment historique, marqué par l’aggravation de la crise du capitalisme et par l’émergence d’espoirs et de demandes pour un avenir meilleur, ces idées ont beaucoup à offrir à ceux qui recherchent une vision utopique et une voie radicale.

Imprégnée de naturalisme dialectique, l’écologie sociale présente deux projets complémentaires importants qui vont au-delà de la théorie sociale abstraite. D’une part, elle remet en question le système capitaliste actuel et toutes les formes d’oppression, y compris le racisme, l’ethnocentrisme et le patriarcat. D’autre part, elle offre une vision reconstructive et révolutionnaire pour une société écologique post-rareté. L’écologie sociale s’attaque aux luttes sociétales actuelles qui apparaissent dans les contextes urbains et ruraux, tout en abordant des questions centrales sur notre relation avec la nature, la science et la technologie.

De plus, l’écologie sociale suggère comment construire une nouvelle société, en promouvant des stratégies politiques préfiguratives qui incluent des groupes d’affinité et des assemblées de citoyens, la formation de mouvements sociaux directement démocratiques, ainsi que des projets éducatifs. L’écologie sociale propose une éthique de la complémentarité qui jette les bases des luttes pour l’entraide, l’autodétermination, la décentralisation, la libération des genres, l’horizontalisme et l’égalitarisme.

Pour atteindre cette vision d’un futur désirable, des réponses collectives à de multiples défis doivent être explorées. De la périphérie aux centres du capitalisme, ces réponses prennent des formes diverses, illustrant la nature même du mouvement : décentralisé, autonome et évolutif. Pour créer des alternatives fructueuses et durables, il faut développer les connexions entre ces diverses initiatives. Leurs membres doivent se rencontrer, se former, dialoguer, partager des stratégies et construire des réseaux.

C’est dans ce but que l’Institut transnational d’écologie sociale (TRISE) organise sa prochaine rencontre internationale à Athènes en octobre 2024. La rencontre vise à répondre à la nécessité de construire le mouvement à travers une série d’activités comprenant des présentations et des ateliers. Elle réunira des citoyens, des activistes et des chercheurs à l’avant-garde de ces multiples luttes pour des futurs communs souhaitables.

Hérésies et vaches sacrées

Éditorial Harbinger, vol. 3, été 2024
Pour le texte original anglais, cliquez ici.

Ce numéro de Harbinger est consacré à l’exploration de ce que l’on pourrait appeler les « hérésies » de l’écologie sociale – de nouvelles perspectives qui critiquent, remettent en question ou repensent les « orthodoxies » dominantes et s’attaquent à certaines vaches sacrées de notre communauté politique. À cette fin, nous avons recherché des perspectives qui, nous l’espérons, susciteront un débat productif et bousculeront nos idées reçues. Une grande partie du projet politique et intellectuel de Murray Bookchin visait à analyser, modifier et transcender les traditions et les penseurs et penseuses dont les idées, selon lui, avaient été rendues inexactes par l’évolution des circonstances sociales. Alors qu’il critiquait intelligemment la gauche qui s’accrochait à des idées ainsi qu’à des stratégies dépassées qui ne tenaient pas compte de circonstances historiques radicalement différentes, nous devons faire de même. Nous cherchons à poursuivre ici cette tradition de théorie critique autoréflexive et de critique intrinsèque. Notre objectif n’est pas de ressasser de vieux débats ou de tracer des limites à ne pas dépasser, mais plutôt d’encourager de nouvelles discussions productives pour garantir que l’écologie sociale reste politiquement et théoriquement pertinente, dynamique et capable de s’adapter à un monde en constante évolution.

Toutes les idées politiques sont confrontées à une tension entre la cohérence idéologique et l’évolution, la stabilité et le changement. Quelles sont les idées fondamentales qui doivent rester cohérentes, et quelles sont celles qui doivent être mises à jour en raison de nouveaux développements historiques ou théoriques ? Bien que l’écologie sociale ait été développée par de nombreuses personnes et de nombreux mouvements dans des contextes et des lieux variés, elle reste fortement identifiée à son théoricien fondateur, Murray Bookchin. En tant que penseur profondément systémique, Bookchin mettait fortement l’accent sur la cohérence idéologique et défendait vigoureusement ses idées – et souvent de manière polémique. La centralité de sa contribution intellectuelle individuelle à la tradition de l’écologie sociale a parfois donné l’impression qu’il s’agissait d’une orthodoxie, d’une vision politique du monde fermée, liée au travail d’un seul homme. En conséquence, des débats – et parfois des scissions – ont périodiquement émergé autour de l’intégration de nouvelles idées au sein de l’écologie sociale. Bien entendu, cette dynamique n’est pas propre à l’écologie sociale, elle caractérise une longue lignée de mouvements religieux, intellectuels et politiques.

Un recueil incomplet des débats passés se devrait d’inclure le clivage des années 1980 entre l’écologie sociale et l’écologie profonde concernant la nature de la nature, qui a donné lieu à de riches discussions sur le biocentrisme, l’anthropocentrisme, le monisme, le dualisme, l’évolution et le naturalisme dialectique. Avec la montée en puissance du post-structuralisme et de la politique identitaire dans les années 80 et 90, les forts engagements de Bookchin en faveur de la laïcité et des Lumières l’ont amené à entrer de plus en plus intensément en conflit avec les défenseurs des écospiritualités, des cosmologies indigènes et des nationalismes des opprimés. Dans les années 1990, la critique de Bookchin sur le « gouffre infranchissable » séparant l’anarchisme social de l’anarchisme individualiste « de style de vie », y compris l’anarcho-primitivisme et l’« anarchie post-gauche », est devenue une source de contestation féroce reflétant des divergences fondamentales sur l’importance de l’organisation politique, l’héritage de la gauche historique et la politique du mouvement social par rapport à la contre-culture et aux changements de style de vie individuels. Lorsque Bookchin a fini par abandonner l’anarchisme en 1999, son plaidoyer en faveur du municipalisme libertaire et surtout de la participation aux élections locales a suscité de vifs désaccords avec ses anciens camarades anarchistes. Du côté de la gauche traditionnelle, les marxistes et les sociaux-démocrates ont critiqué le rejet de l’État par l’écologie sociale et son engagement concomitant en faveur de la démocratie directe, ainsi que la valorisation par Bookchin d’un intérêt humain général plutôt que d’intérêts politiques de classe ou d’autres intérêts particularistes. Ces questions se recoupent souvent avec des préoccupations stratégiques et tactiques, telles que la signification de la « politique préfigurative » par rapport à la démocratie directe, la prise de décision par consensus et les questions d’échelle soulevées par la notion de confédéralisme. Dans les années 2000, les étudiants du campus Maple Hill de l’Institut, dans le Vermont, ont débattu de la compatibilité de l’écologie sociale avec l’anti-naturalisme post-structuraliste et la politique de genre issue des travaux de Judith Butler, ainsi que de l’utilité de concepts post-marxistes tels que la « multitude » de Hardt et Negri. Des discussions récurrentes ont eu lieu sur la question de savoir jusqu’où étendre la critique de la hiérarchie, sur la fermeté de la ligne de démarcation entre la première et la seconde nature et sur les conflits connexes concernant l’anthropocentrisme, ainsi que sur les conflits entre celles et ceux qui défendent une position omnivore écologique et d’autres défendant la perspective végétalienne ou de libération totale.

Aussi importants que soient ces débats spécifiques, ils mettent en évidence des questions encore plus fondamentales telles que : dans quelle mesure l’écologie sociale est-elle ouverte aux nouvelles idées ? Lesquelles et pourquoi ? Dans quelle mesure peut-on et doit-on intégrer des idées provenant d’autres traditions ? Qu’est-ce qui constitue une incompatibilité fondamentale ? Quelles contradictions ou tensions existent déjà au sein de l’écologie sociale ? Comment les idées politiques peuvent-elles naviguer entre le changement et la stabilité ? Une tradition qui n’évolue pas devient stagnante et dépassée. En revanche, une tradition qui change trop rapidement devient incohérente ou se contente de suivre les dernières modes politiques ou intellectuelles. Quelles sont les transformations historiques les plus urgentes et les questions émergentes qui nécessitent une nouvelle réflexion dans une perspective sociale et écologique ?

Pour ce numéro, nous avons rassemblé des textes qui s’engagent de manière critique et substantielle sur des aspects essentiels de la vision théorique ou politique du monde de l’écologie sociale. Nous avons essayé de mettre en lumière ce qui pourrait être considéré comme les maillons faibles de l’écologie sociale, les idées qui ont besoin d’être mises à jour ou corrigées, ou qui pourraient être considérées comme irrécupérables d’un point de vue théorique ou stratégique. Nous espérons ainsi explorer les autres traditions politiques dont l’écologie sociale pourrait s’inspirer, et pourquoi, et inversement, quelles vaches sacrées devraient rester sacrées.

Nous ne nous attendons pas à ce que celles et ceux qui recherchent une société écologique et non hiérarchique doivent forcément recevoir les mêmes réponses à ces questions. Dans cet esprit, nous ne sommes certainement pas d’accord entre nous avec tout ce qui figure dans les textes suivants ; en fait, nous sommes même souvent en désaccord profond avec les positions et les arguments avancés. Mais nous pensons qu’ils posent des questions intéressantes ou stimulantes qui, à tout le moins, devraient susciter une réflexion sérieuse au sein du mouvement de l’écologie sociale. Nous espérons que ces huit textes inciteront les lecteurs à répondre aux revendications et aux critiques formulées ici, afin que nous puissions poursuivre cet échange au sein de nos mouvements et dans les numéros à venir.

Le texte de Marco Rossaire Rossi « Prospérité, urbanité et conscience écologique » présente un argument socio-écologique contre la décroissance, ancré dans la notion de post-rareté. Il affirme qu’ « une planète écologiquement durable ne dépend pas d’une décroissance de l’économie mondiale, mais tout le contraire. Pour que l’humanité parvienne à une conscience écologique universelle, il est nécessaire de rechercher une augmentation rapide de la croissance économique et d’amener la population mondiale à un état de post-rareté, de sorte que la grande majorité de la population mondiale puisse consacrer du temps et des ressources aux préoccupations écologiques ». La solution à notre crise planétaire, selon Rossi, n’est pas le renversement de la modernité urbaine, mais sa pleine utilisation, basée sur une planification rationnelle et démocratique.

La contribution de Blair Taylor, co-éditeur de Harbinger, intitulée « Résonances hérétiques : Historiciser l’écologie social dans une époque néo-libérale », veut contextualiser le projet intellectuel et politique de Bookchin par rapport à la situation historique de la fin du fordisme dans lequel il a été écrit, afin de faire valoir que nombre de ses idées fondamentales visent deux cibles – le capitalisme fordiste dirigé par l’État et le marxisme-léninisme de la nouvelle gauche – qui n’existent plus, ce qui rend certains éléments de sa critique sociale moins critiques aujourd’hui. Taylor suggère que le concept clé de hiérarchie de Bookchin suppose une conceptualisation spatialisée et personnifiée du pouvoir – plaçant au centre la verticalité et les « relations de commandement et d’obéissance » – qui, au bout du compte, la rend inadaptée aux modes de pouvoir quasi-horizontaux et auto-activés qui caractérisent le capitalisme contemporain, tandis que son alternative politique de décentralisation, d’auto-activation démocratique et de « moralisation » de l’économie présente des résonances troublantes avec certains aspects de la critique néolibérale du capitalisme fordiste dirigé par l’État.

Dans « L’écologie sociale après l’effondrement de l’hégémonie occidentale », Metin Guven affirme que le cadre théorique de l’écologie sociale est marqué, en grande partie du moins, par son développement dans le contexte historique de l’hégémonie américaine et ouest-européenne. S’appuyant sur la théorie des systèmes mondiaux, Guven suggère que cette hégémonie est en train de s’éroder et qu’un nouvel ordre mondial très différent est en train d’émerger, un processus qui exige une nouvelle analyse de la part de l’écologie sociale si elle veut être en mesure de parler du nouveau monde dans lequel nous vivons.

L’article de Jake Fremantle intitulé « De l’ambivalence à la profanation : résister à l’idéal dogmatique de la communauté » met en garde contre l’ambivalence politique du concept de « communauté ». S’appuyant sur des penseurs marxistes et post-structuralistes, Fremantle suggère que la communauté peut facilement devenir un concept réifié et excluant, un concept qui peut tout aussi bien être mobilisé pour sauver le capitalisme plutôt que de le combattre. Si le cadre « communautaire » offre certains avantages politiques, il présente également des risques : cooptation capitaliste, nouvelles formes de privation des droits ou interdiction involontaire de l’émergence de nouvelles formes de communauté à l’avenir.

« L’agisme dans la réflexion sur l’eugénisme » de Zach Whitworth examine la relation historique de la gauche avec le mouvement eugénique, en essayant de distinguer les impulsions racistes et incapacitantes de celles qui cherchent à améliorer la condition humaine en éliminant l’« irrationnel » dans la société. Le texte explore les parallèles gênants entre l’accent mis sur l’orientation consciente de l’évolution par des penseurs eugénistes tels que Galton, Ellis et Haeckel et les notions similaires que l’on retrouve dans la notion de troisième nature de Bookchin et sa distinction dialectique entre la simple réalité et le rationnel. Face aux penseurs eugénistes qui cherchaient à éliminer le handicap, Whitworth reprend Kropotkine pour soutenir que la thèse de la gérontocratie de Bookchin – implicitement gouvernée par les personnes handicapées par l’âge qui cherchent à se protéger en institutionnalisant leur pouvoir social – offre une perspective pour réfléchir à la manière de dépasser une société organisée dédiée à nous rendre toutes et tous handicapés.

Dans le premier article d’une série prévue sur la science de la « seconde nature », Mason Herson-Hord remet en question le principe philosophique de base de l’écologie sociale selon lequel ce que nous appelons la seconde nature (l’émergence historique de la société à partir de l’évolution biologique) se limite aux êtres humains. Son essai passe en revue les travaux scientifiques contemporains sur l’apprentissage social, la coévolution gène/culture et l’information au sujet des cultures auprès d’une grande variété d’autres espèces animales. Trois études de cas détaillées (éléphants d’Afrique, orques et cachalots) sont utilisées pour illustrer le développement social en cours dans certaines sociétés animales. Selon lui, l’écologie sociale a avancé des affirmations sur notre monde qui ne sont tout simplement plus défendables sur le plan scientifique et qui nécessitent une révision philosophique importante afin de reconnaître la « seconde nature au-delà de l’humain ».

Dans « Toujours nager en amont : Mon voyage social écologique », Grace Gershuny revient sur son passage à l’Institut d’écologie sociale, à la fois source de son développement politique et intellectuel et frein à son développement spirituel. Cet essai personnel aborde les tensions entre la rationalité et les modes de connaissance non rationnels, en s’attaquant à l’insistance de Bookchin sur le maintien de l’héritage des Lumières européennes. Gershuny examine également la priorité accordée par Bookchin à l’action du mouvement social par rapport à « l’action intérieure » de la réflexion spirituelle, et souligne que son travail au sein d’autres organisations a montré un autre type d’équilibre entre ces deux pôles.

Enfin, nous avons transcrit un dialogue entre Chaia Heller et Peter Staudenmaier, qui revisite les débats passés au sein de l’écologie sociale sur la viabilité philosophique du naturalisme dialectique. Murray Bookchin pensait qu’il était possible d’extraire une éthique objective de l’histoire naturelle, en tant que fondement politique rationnel en opposition aux dangers posés par le relativisme éthique. Ces deux membres de longue date du corps enseignant de l’ISE reviennent sur ces débats, réfléchissent aux enjeux d’alors et d’aujourd’hui et examinent comment leur pensée a évolué au cours des décennies suivantes, au fur et à mesure que la science de l’évolution évoluaient et le monde avec elles.

Nous espérons que ce numéro suscitera des débats vigoureux et des réponses divergentes de la part des lecteurs et lectrices, afin d’approfondir la réflexion sur cette pensée et de renforcer notre capacité intellectuelle à la critiquer autant qu’à la défendre. Pour une écologie sociale qui grandit !

– Les éditeurs d’Harbinger : A Journal of Social Ecology

L’écologie sociale aux RIA 2023 de St-Imier

Le vallon de St-Imier avait des petits airs de Paléo festival en ce milieu de mois de juillet 2023. Autant de tentes bariolées que de T-shirts noirs ont débarqué dans les montagnes jurassiennes pour célébrer les 150 (+1) ans de l’anarchisme. Une internationale anti-autoritaire, née lors du rassemblement des fédérations à St-Imier en réactions à l’exclusion de Bakounine et James Guillaume par le Conseil général.

Voilà pour l’histoire. Conjuguée au présent, ces RIA 2023 (pour Rencontres Internationales Anti-autoritaires) – rencontres qui avaient connu une première édition en 2012 pour les 140 ans et une édition réduite en 2022 pour la date officiel en raison du COVID – voyait converger quelques 5’000 anarchistes et libertaires de tous poils (colorés) pour échanger, débattre, se retrouver et faire connaître leurs mouvements, actions et préoccupations. Le programme, autogéré, était très riche avec près de 300 ateliers et conférences sur 5 jours. Le principe : chacun pouvait librement proposer des sujets. Raison pour laquelle les thèmes se voyaient principalement dévolus aux luttes actuelles et concrètes. On n’était moins là pour rappeler l’histoire de l’anarchisme, sans doute plus pour envisager son avenir.

L’écologie sociale figurait en bonne place au programme, avec plusieurs interventions. Le Réseau d’Ecologie Sociale et Communalisme (RESC, basé principalement en France) par la voix de Floréal Romero présentait le jeudi matin les principes de l’écologie sociale, dans un premier temps, et son volet politique du communalisme en deuxième heure. Il a rappelé qu’en matière d’écologie, si on est souvent d’accord sur les causes, il n’en va pas de même pour les solutions proposées. En ciblant les questions de dominations et en portant son action sur la réappropriation du politique par le bas, par les citoyennes et citoyens, l’écologie sociale représente une voie qui porte.

Une centaine de personnes étaient présentes dans la grande salle pour les deux heures qu’a duré la présentation. Un chiffre important compte tenu de l’horaire matinal. Une bonne partie des présent.e.s ne connaissaient sans doute pas le mouvement mais les deux parties d’échanges avec le public ont montré que beaucoup sont déjà familiers et familières de ces questions. Le lien avec le mouvement du Rojava a été mentionné, notamment par des membres du groupe Serhildan, qui a marqué par sa présence importante au salon du livre de la manifestation. Alors que se tenait à quelques kilomètres de là la manifestation dédiée aux 100 ans du Traité de Lausanne, qui a enterré les espoirs d’une nation kurde, les soutiens à la cause étaient nombreux à St-Imier. Une participante a quant à elle rappelé le lien avec la pensée écoféministe, qui amène à penser hors des dualismes et combien le massacre du vivant est profondément patriarcale. Le débat avec la salle a ensuite porté sur une question de fond, à savoir la place de l’État face au capitalisme. Est-ce que le dualisme Etat/marché reste-t-il si pertinent aujourd’hui et est-ce que le marché ne serait-il plus fort encore sans lui ? Un membre d’un collectif Bruxelles a indirectement répondu qu’il fallait, à défaut d’un meilleur mot, se demander quel type d’État, et souligné que la pensée de Murray Bookchin laisse entrevoir une alternative politique, pour se repenser politiquement hors des États-nations et hors du capitalisme. Beaucoup de questions et d’intérêt en tout cas, malgré le peu de temps.

L’audience présente cherche visiblement surtout à savoir ce qui s’est fait actuellement en application de ces idées et comment s’engager dans cette voie ? La discussion s’est donc tournée vers les réseaux d’écologie sociale existants, comme réponse au constat du manque d’internationalisme en général dans nos luttes. Le besoin de se fédérer était constamment à l’ordre du jour de ces RIA. Plusieurs organisations ont pu à cette occasion faire parler d’elles : le groupe Nantes en commun, qui porte un appel à la réappropriation de la ville par ses habitants. Le collectif suisse-allemand Netzwerk für Kommunalismus, qui a notamment traduit une brochure très complète sur Bookchin, Ocalan et la révolution au Rojava, qu’il était possible de se procurer au stand de soutien au Rojava. Le Mouvement municipal, né en 2022, était également présent, avec un stand, pour fédérer autour de l’idée de la création d’une confédération de communes. Les contacts sont pris et on espère pouvoir faire progresser ces idées et ces projets.

Un panneau sur lequel on pouvait indiquer ses sites & réseaux a été mis en place :

Panneau utilisé lors de la présentation. Manque en haut sur la photo l’adresse du blog en espagnol de Floreal Romero : https://florealmromero.blogspot.com

Le lendemain, toujours à 9h pour les plus matinaux, le centre italien d’archives Giuseppe Pinelli présentait le film dédié à Murray Bookchin, réalisé à l’occasion des 100 ans de sa naissance en 2021. Le film Beyond Domination and Hierarchy: Libertarian Practices for an Ecological Society, originellement en italien mais présenté ici dans une version anglaise encore provisoire, raconte la vie et la pensée de Murray Bookchin, agrémenté de nombreuses images et vidéos d’archives, tirées du Centre G.Pinelli comme d’autres sources.

Le film est actuellement en ligne dans sa version italienne, mais la version anglaise sera également disponible prochainement.

Le débat, avec une cinquantaine de personnes présentes a touché le film autant que les principes de Bookchin. Le public plus restreint a permis une discussion ouverte, pointant notamment les limites économiques des théories de Bookchin, dans lesquelles on retrouve sa formation théorique marxiste. Ici encore, on pointera le besoin de créer des ponts, avec le projet d’établir une liste visible de ces initiatives présentes dans ces rencontres, pour pouvoir là encore fédérer les forces et les impulsions.

On finira ce court tour d’horizon en exprimant un grand bravo, et un sincère merci, à l’équipe d’organisation (décentralisée et acéphale, sans tête dirigeante, pour reprendre l’expression pertinente d’un participant) de ces Rencontres internationales. Un très beau succès, malgré les multiples difficultés incontournables à ce genre d’entreprises. MERCI POUR TOUT !

Notre solidarité aussi pour l’équipe du stand du salon du livre attaqué à plusieurs reprises par des personnes qui visiblement ne partagent pas la culture libertaire du dialogue. Non à l’agressivité et à la violence.

Site internet des Rencontres de St-Imier 2023 : anarchy2023.org
Les conférences enregistrées devraient (bientôt) se retrouver sur le site : https://media.ccc.de/c/anarchy23

Traduction française du compte rendu allemand

A lire également, le compte rendu de Netzwerk für Kommunalismus:

Premières rencontres écologistes sociales de la péninsule ibérique

Le 28 janvier dernier se sont tenues les (premières !) rencontres de l’écologie sociale et du communalisme de la péninsule ibérique. Vingt-cinq ans après les rencontres internationales de Lisbonne organisée autour du municipalisme libertaire, les écologistes sociaux se sont retrouvés dans la ville de Lozoya, petit village de la Sierra de Guadaramma, au nord de Madrid. Elles ont rassemblé plus de 70 personnes et des groupes dont Ecologistas en Accion, des Décroissants, des représentants de la CNT et des défenseurs du Rojava.

Compte rendu en anglais par des membres du TRISE :

http://trise.org/2023/02/12/chronicle-of-a-communalist-encounter-in-lozoya-madrid/

Appel du réseau ESC

Nous relayons ici l’appel issu du réseau ESC, visant à regrouper les mouvements et personnalités évoluant autour des idées de l’écologie sociale.

FEUILLE DE ROUTE DU RÉSEAU E.S.C.

Le constat

L’effondrement de la biodiversité et l’intoxication des milieux auxquels nous assistons depuis quelques décennies font directement écho à l’appauvrissement des relations humaines dans leur diversité et de tout ce qui fait sens commun.

Tel est le triste aboutissement du capitalisme, grand ordonnateur du travail aliéné, de l’industrialisation agro-alimentaire et de la marchandisation mondialisée, ainsi que de la dévitalisation du politique.

Il a provoqué une économie de crise permanente, assortie de misères multiformes qui suscitent toujours plus d’indignation et de flambées émeutières à travers le monde. Ces colères légitimes risquent de se muer en haine de l’autre et d’alimenter la croyance illusoire dans des partis qui prônent l’État-Nation et confisquent la souveraineté populaire.

Loin de combattre le capitalisme, le régime des partis n’a qu’un objectif : la rivalité pour la conquête de l’État. Une fois aux commandes, ils entérinent la logique destructrice du capitalisme et nous dépossèdent de notre puissance collective.

La démocratie représentative, visage rassurant du système, se présente comme un horizon démocratique indépassable. Elle est pourtant à bout de souffle, comme en témoigne l’abstention récurrente aux élections. Les partis politiques ne font plus rêver, et heureusement. La gauche électoraliste ayant définitivement perdu son âme, deux grands courants traversent le paysage politico/médiatique : une technocratie néo-libérale tendant toujours plus vers l’autoritarisme et la surveillance généralisée ; et un bloc réactionnaire, identitaire et raciste, dont les idées n’ont jamais autant été banalisées par les médias de masse.

Ce désastre nous laisse face à un manque de perspectives, au vide politique que les illusions de la gauche ont laissé derrière elles quand il est devenu évident qu’elle était fascinée par les pratiques néo-libérales et ne prétendait qu’à les humaniser…

Dans le même temps, on voit pourtant se manifester un fort désir d’émancipation et d’alternatives dans lesquelles il serait possible de mener une vie qui ait du sens. Des réseaux associatifs naissent un peu partout, en ville comme à la campagne, et recréent du lien. On voit émerger des luttes qui articulent l’écologie et la question sociale (contre les projets inutiles, contre la disparition des services publics en milieu rural, contre l’agriculture industrielle, contre les politiques éducatives, énergétiques, de la santé, des transports, contre le patriarcat…). Elles sont nombreuses à prôner la fin du capitalisme. Mais comment vivra la majorité des gens si rien n’a été fait pour préparer le monde d’après le capitalisme ?

L´écologie sociale comme pas de côté

L’Écologie sociale est née de ce constat, considérant que les problèmes écologiques ont pour origine les injustices sociales et les logiques de domination qui les alimentent. C’est dans ce cadre que nous inscrivons nos champs d’intervention et nos principales perspectives. Tout en sortant progressivement des logiques capitalistes, l’Ecologie sociale propose comme horizon une décentralisation de la société et une réintégration des communautés humaines dans des activités ancrées localement, en équilibre dynamique avec les milieux naturels et reliées entre elles par des confédérations.

Le communalisme comme outil politique

De ce constat naît la nécessité de s’organiser de manière à susciter la plus grande participation possible de la population de la commune aux délibérations et aux décisions qui la concernent.

Nous appelons ce mode d’organisation politique “communalisme”, car il est fondé sur une confédération de communes libres.

Le projet communaliste, théorisé par Murray Bookchin s’est utilement inspiré de la longue et riche histoire des mouvements révolutionnaires qui ont visé l’émancipation populaire. Cette approche libertaire défend une société décentralisée, l’abolition de toutes formes de domination et d’exploitation et pense ses rapports avec les milieux naturels depuis une perspective locale, sans pour autant s’enfermer dans un localisme chauvin ni dans le survivalisme.

La question politique et sociale est ainsi indissociable de celle de l’écologie. L’option communaliste se pose clairement dans un dépassement des pratiques des partis et de la démocratie représentative par la démocratie directe, en tension avec les institutions étatiques. Elle s’affirme dans les marges, à travers les pratiques, sur des territoires restreints, dans les communes et partout où des groupes humains cherchent à reprendre le contrôle de leurs vies (logement, luttes paysannes, santé, production énergétique et de biens essentiels, vie artistique, etc.). Aucun projet alternatif en sera en mesure d’aboutir si, conjointement, on ne construit pas un mouvement regroupant les luttes contre les dominations et pour la dignité, mais aussi les alternatives concrètes qui cherchent consciemment à se projeter hors du capitalisme. Dès lors, il est nécessaire de multiplier les échanges entre ces espaces, de créer des liens de solidarité, dans et entre les communes, les régions et internationalement.

Fortes de cette culture et de ces pratiques communalistes, les nombreuses expériences en cours autour de la pédagogie sociale, les enseignements alternatifs, l’éducation populaire, les habitats et lieux partagés, les productions autogérées, les fermes collectives, les luttes anti-patriarcales, les luttes féministes, les solidarités actives avec les migrants, les ZAD, peuvent participer à enrichir cette dynamique politique consistant à partir du local pour se fédérer sur un territoire (ex : commune, quartier en ville, vallée ou bassin-versant en montagne…).

L´appel :

La construction de l’Écologie sociale et du Communalisme ne repose ni sur un décret ni sur une quelconque prise de pouvoir. Nous ne pouvons ni souhaitons attendre le Grand Soir. Nous devons dès maintenant par la mise en relation d’une multitude d’initiatives collectives concrètes. C’est au tissage discret de ces liens sur les bases énoncées ci-dessus, à la croissance de ce mycélium que nous vous proposons de participer. Que vous soyez investi(e)s dans des syndicats, des associations, des collectifs informels, des Amap, des coopératives intégrales où simplement à titre individuel dans la lutte contre la domination marchande.

Partant de ces mouvements sociaux, nous ne voulons plus déléguer notre pouvoir politique mais nous en saisir directement à l’intérieur de nos assemblées populaires et décisionnelles. C’est sur ce processus que nous misons pour construire nos propres auto-institutions communales en tension avec l’État. C’est à partir de ces assemblées devenues des espaces de reconstruction et d’apprentissage de la communalité que nous pourrons identifier nos besoins réels. Il s’agira, dans un premier temps, d’y forger un contre-pouvoir capable de contraindre les pouvoirs municipaux actuels à mettre en place les propositions des assemblées communalistes. Car l’objectif est d’aller vers une démocratie directe et effective. C’est aussi de recréer une politique structurée par nos diversités et par nos liens avec les milieux naturels. Par cette démarche consciente et déterminée, nous voulons créer les conditions d’une sortie définitive du capitalisme et d’une écologie sociale. A nous toutes et tous de créer ce mouvement émancipateur porteur d´espoir, localement, puis à l’échelle des régions et au-delà.

Cette feuille de route ne constitue que le premier pas vers l´élaboration collective d’une stratégie qui continuera à s´élaborer au fur et à mesure de notre avancée. Le chemin se fait en marchant ; marchons en nous questionnant; transformons en nous transformant !!

Contact France: echoreclus@riseup.net

Conférence TRISE 2021

Le Transnational Institute of Social Ecology, basé en Grèce, verra sa nouvelle conférence internationale se tenir cette année du 30 au 31 octobre 2021. Le programme vient d’être dévoilé, toute les informations sur la page du site trise.org :

http://trise.org/conference-2021/