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Ocalan, « Le Confédéralisme démocratique »

La guerre (ou plutôt les guerres, multiples et continues) a changé durablement le visage géopolitique de la région syrienne du Kurdistan. On a beaucoup entendu parler dans les médias des combats militaires à Kobané, de la progression de l’Etat islamique, mais peu du changement politique opéré dans la région du Rojava par les Kurdes du PYD. Une région qui a opté pour une confédération démocratique de communes, inspiré dans cette voie par les écrits du leader kurde Abdullah Öcalan.

Son livre, Confédéralisme démocratique, résume sa pensée sur le sujet. Un livre synthétique, qui revient sur la « mue » du PKK, sortant d’une volonté de création d’un Etat-nation kurde, en faveur d’une confédération multi-ethnique.

Plusieurs éléments sont intéressants dans cette publication. A commencer d’ailleurs par son titre : si Bookchin a longtemps louvoyer pour donner un nom à sa pensée politique, optant d’abord « Municipalisme libertaire », puis brièvement « Confédéralisme municipal », avant de finalement se décider pour « Communalisme ». Un terme néanmoins vague, voulant appuyer l’ancrage régional et désireux de s’inscrire dans la tradition de la Commune de Paris, mais qui au final n’a jamais pris en français et se montre trop proche de « communisme », amenant par là une confusion. Öcalan touche certainement plus juste en utilisant les deux facettes importantes du programme : le confédéralisme et la démocratie directe. Pour le public français, le nom sonne claire, s’inscrit dans un double héritage plus évident, et indique bien de quoi il s’agit. Adopté !

Sur le fond maintenant, plus important sans doute. Öcalan vise juste en plaçant l’Etat-nation et le capitalisme comme devant être combattu conjointement, de par leur même logique de domination et d’exploitation. Pour ce peuple sans nation, à cheval sur quatre Etats, dans une zone aux multiples cultures et souvent en conflit, le leader kurde emprisonné considère que l’homogénéisation créées par les Etats-nations est un des fondements du problème. Et qu’il pourrait être résolu par la mise en place d’une confédération de communes, permettant à l’ensemble des minorités de s’exprimer et d’être prises en compte. Un moyen d’apporter la paix dans la région. Un vœu pieux peut-être, mais pas dénué de bon sens.

« Contrastant avec l’interprétation centraliste et bureaucratique de l’administration et de l’exercice du pouvoir, le confédéralisme propose un type d’auto-administration politique dans lequel tous les groupes de la société, ainsi que toutes les identités culturelles, ont la possibilité de s’exprimer par le biais de réunions locales, de conventions générales et de conseils. Cette vision de la démocratie ouvre ainsi l’espace politique à toutes les couches de la société et permet la formation de groupes politiques divers et variés, ce qui constitue de ce fait un progrès dans l’intégration politique de l’ensemble de la société. La politique y fait alors partie de la vie quotidienne. » (p.26)

Le but est bien d’aller au-delà d’une expérience politique régionale. C’est aussi une révolution culturelle, touchant le politique mais aussi la culture, la religion, les questions d’égalité des genres, etc. Toucher à l’un, le transformer, c’est transformer tout le reste. Ou pour détourner un slogan écologiste : changer le système, pas le gouvernement. Et Öcalan ne cache pas, à l’instar de Bookchin, que le système pourrait fonctionner ailleurs et même mondialement. A ce titre, l’expérience kurde sera à surveiller de près. En tant qu’écologistes sociaux, on aimerait bien sûr qu’elle puisse servir d’exemple et inspirer d’autres expériences, ailleurs, et montrer que le modèle est viable, réaliste et très concret.

L’ouvrage est assez court, alors plutôt qu’un long commentaire, on ne peut que vous inciter à prendre connaissance du texte original. Il est librement téléchargeable sur le lien suivant, en compagnie d’autres écrits sur la question kurde :

http://www.freedom-for-ocalan.com/francais/Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique.pdf

Abdullah Ocalan, Confédéralisme démocratique, International Initiative Edition, 2011.

Janet Biehl/David Graeber: impressions et réflexions du Rojava

L’Organisation Communiste Libertaire (OCL) a traduit ces deux articles sur le Rojava. Le premier a été écrit par Janet Biehl, proche des écologistes sociaux. Le 2ème provient de David Graeber, auteur d’un ouvrage important sur la dette et à l’origine du mouvement Occupy Wall Street à New York. Tout deux et quelques autres activistes et universitaires ont eu l’occasion de faire un voyage dans le Rojava, en Syrie et de découvrir comment les institutions démocratiques mises en place par les communautés kurdes sur place fonctionnaient.

Source : http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article1623

 

 

Mes impressions du Rojava

par Janet Biehl (*)

Publié le 15 décembre 2014

Du 1er au 9 décembre, j’ai eu le privilège de visiter le Rojava dans le cadre d’une délégation d’universitaires d’Autriche, d’Allemagne, de Norvège, de Turquie, du Royaume-Uni et des États-Unis.
Nous nous sommes retrouvés à Erbil, en Irak, le 29 novembre et avons consacré la journée du lendemain à nous renseigner sur ce pétro-État connu sous le nom de Gouvernement régional kurde (KRG), avec sa politique pétrolière, sa politique clientéliste, ses partis rivaux (PDK et UPK) et ses aspirations apparentes à imiter Dubaï. Nous en avons rapidement eu assez et le lundi matin nous avons été soulagés de nous rendre jusqu’au Tigre, où nous avons traversé la frontière avec la Syrie et sommes entrés dans le Rojava, la région autonome majoritairement kurde du nord de la Syrie.

Le lit du Tigre était étroit, mais la société en pleine révolution sociale et politique que nous avons rencontrée sur la rive opposée ne pouvait pas être plus différente que celle du KRG. Quand nous avons débarqué, nous avons été accueillis par les Asayis, ou forces de sécurité civiles de la révolution ; les Asayis rejettent l’étiquette de police, car la police sert l’État, alors qu’eux servent la société. Au cours des neuf jours suivants, nous allons explorer l’autogouvernement révolutionnaire du Rojava dans un état d’immersion totale à l’ancienne (nous n’avons pas eu accès à Internet pour nous distraire).
Les deux organisateurs de notre délégation – Dilar Dirik (talentueuse doctorante à l’Université de Cambridge) et Devris Çimen (leader de Civaka Azad, le Centre kurde pour les relations publiques en Allemagne) – nous avaient préparé une tournée intensive des différentes institutions révolutionnaires.
Le Rojava se compose de trois cantons non contigus géographiquement ; nous ne verrons que celui situé le plus à l’est, Cizîrê, à cause de la guerre en cours avec l’État islamique qui fait rage à l’ouest, en particulier à Kobanê. Mais partout où nous sommes allé, nous avons été chaleureusement accueillis.

Au début, la vice-ministre des Affaires étrangères, Amina Ossi, nous a présenté l’histoire de la révolution. Le régime baasiste, un système de pouvoir à parti unique, avait depuis longtemps insisté sur le fait que tous les Syriens étaient des Arabes et a tenté d’‟arabiser” de quatre millions de Kurdes du pays, en réprimant leur identité et en retirant la citoyenneté à ceux qui s’opposaient. Après que les groupes d’opposants tunisiens et égyptiens se soient insurgés au cours du Printemps arabe de 2011, les Syriens rebelles, pour se soulever, se sont lancés dans une guerre civile. Au cours de l’été 2012, l’autorité du régime s’est effondrée dans le Rojava et les Kurdes n’ont pas eu trop de mal à convaincre de façon non violente ses fonctionnaires de partir. Les Rojavans (je vais les appeler ainsi parce que, s’ils sont Kurdes pour la plupart, il y a aussi des Arabes, des Assyriens, des Tchétchènes et d’autres) ont dû faire face à un choix : s’aligner soit avec le régime qui les avait persécutés, soit avec les groupes de combattants de l’opposition, le plus souvent islamiques.

Les Kurdes de Rojava étant relativement laïcs, ils ont refusé les deux bords et ont préféré décider de se lancer dans une Troisième Voie, fondée sur les idées d’Abdullah Öcalan, le leader kurde emprisonné qui a repensé la question kurde, la nature de la révolution et une modernité alternative à l’État-nation et au capitalisme. Initialement, sous sa direction, les Kurdes avaient combattu pour un État, mais il y a plusieurs décennies, toujours sous sa direction, leur objectif a commencé à changer : ils rejettent maintenant l’État en tant que source d’oppression et à la place s’efforcent de conquérir l’autonomie, une démocratie populaire. En s’inspirant de manière éclectique de diverses sources situées dans l’histoire, la philosophie, la politique et l’anthropologie, Öcalan a proposé le Confédéralisme Démocratique, nom donné à un programme global comprenant une démocratie de bas en haut [bottom-up], l’égalité des genres, l’écologie et une économie coopérative. La mise en œuvre de ces principes, dans les institutions non seulement de l’autogouvernement démocratique, mais aussi dans l’économie, l’éducation, la santé et les questions de genre, est appelé Autonomie Démocratique.

Sous leur Troisième Voie, les trois cantons du Rojava ont déclaré l’Autonomie Démocratique et l’ont formellement établie dans un ‟contrat social” (le terme non étatiste utilisé à la place de ‟constitution”). En vertu de ce programme, ils ont créé un système d’autogouvernement populaire, basé sur des assemblées communales de voisinage (comprenant plusieurs centaines de ménages chacune), auxquelles n’importe qui peut participer et avec le pouvoir s’exerçant de bas en haut par des députés élus au niveau de la ville et des cantons.
Lorsque notre délégation a visité un quartier de Qamislo, nous avons assisté à une réunion du conseil populaire local, où l’électricité et les questions relatives aux femmes, la résolution de conflits et les familles des martyrs étaient discutés ; des hommes et des femmes avaient pris place, étaient assis et participaient ensemble. Ailleurs dans Qamislo, nous avons assisté à une assemblée de femmes qui s’attaquait aux problèmes spécifiques à leur genre.

Le genre est d’une importance particulière pour ce projet d’émancipation humaine. Nous avons rapidement réalisé que la Révolution du Rojava est fondamentalement une révolution de femmes. Cette partie du monde est traditionnellement une terre d’extrême oppression patriarcale : être née femme, c’est courir le risque d’abus violents, le mariage dès l’enfance, les crimes d’honneur, la polygamie, et plus encore. Mais aujourd’hui, les femmes du Rojava s’affranchissent de cette tradition et participent pleinement à la vie publique : à tous les niveaux de la politique et de la société, le leadership institutionnel ne consiste plus en une position unique, mais en deux, un homme et une femme, tous deux responsables, par souci d’égalité de genres mais aussi pour que le pouvoir ne soit pas concentré dans les mains d’une seule personne.

Les représentantes des Yekitiya Star, l’organisation qui chapeaute les groupes de femmes, ont expliqué que les femmes sont essentielles pour la démocratie – elles ont même défini, de façon saisissante, que ce qui s’oppose à la liberté des femmes n’était pas tant le patriarcat que l’État-nation et la modernité capitaliste. La révolution des femmes vise à libérer tout le monde. Les femmes sont à cette révolution ce que le prolétariat était pour les révolutions marxistes-léninistes du siècle passé. Elle a profondément transformé non seulement le statut des femmes, mais tous les aspects de la société.

Même ceux qui sont traditionnellement des mâles comme les militaires. Les Unité de Protection du Peuple (YPG), qui ont été rejoints par les YPJ, des unités de femmes, dont les photos sont maintenant mondialement connues, défendent la société contre les forces djihadistes de l’EI et d’Al-Nosra avec des kalachnikovs et avec, peut-être tout aussi redoutablement, un engagement intellectuel et émotionnel féroce, non seulement pour la survie de leur communauté, mais pour leurs idées et aspirations politiques. Lorsque nous avons visité une réunion des YPJ, on nous a dit que l’éducation des combattantes se compose non seulement d’une formation sur des questions pratiques comme les armes mais aussi sur l’Autonomie Démocratique. Nous nous battons pour nos idées, ont elles souligné à chaque fois. Deux des femmes qui nous ont rencontrées avaient été blessées dans la bataille ; une assise avec une poche IV [intraveineuse], une autre avec une béquille en métal ; les deux, grimaçantes de douleur, mais avec le courage et l’autodiscipline nécessaires pour participer à notre session.

Les Rojavans se battent pour la survie de leur communauté, mais surtout, comme les combattantes des YPJ nous l’ont affirmé, pour leurs idées. Ils ont même placé l’instauration réussie de la démocratie au-dessus de l’ethnicité. Leur contrat social affirme l’inclusion des minorités ethniques (Arabes, Tchétchènes, Assyriens) et des religions (musulmans, chrétiens, yézidis). L’Autonomie Démocratique dans la pratique semble faire l’impossible pour inclure les minorités, sans l’imposer aux autres contre leur gré, laissant la porte ouverte à tous.
Lorsque notre délégation a demandé à un groupe d’Assyriens de nous raconter les défis que leur posent l’Autonomie Démocratique, ils nous ont dit qu’ils n’en avaient aucun. En neuf jours, nous ne pouvions pas écumer l’ensemble du Rojava avec tous ses problèmes et nos interlocuteurs admettaient candidement que le Rojava est loin d’être irréprochable. Mais aussi loin que j’ai pu le voir, le Rojava aspire à tout le moins à faire exister durablement la tolérance et le pluralisme dans une partie du monde qui a connu beaucoup trop de fanatisme et de répression – et quel que soit son degré de réussite, cela mérite d’être salué.

Le modèle économique du Rojava « est le même que son modèle politique », nous a déclaré un conseiller en économie à Derik : créer une « économie communautaire », construire des coopératives dans tous les secteurs et éduquer les gens dans cette idée. Le conseiller a exprimé sa satisfaction dans le fait que, même si 70% des ressources du Rojava doivent aller à l’effort de guerre, l’économie parvient toujours à répondre aux besoins de base de chacun. Ils essaient d’atteindre l’autosuffisance, car ils y sont obligés : le fait crucial est que le Rojava est placé sous embargo. Il ne peut ni exporter ni importer avec son voisin immédiat du nord, la Turquie, qui voudrait voir disparaître l’ensemble du projet kurde. Même le KRG, compatriotes kurdes mais économiquement dépendants de la Turquie, observe l’embargo, bien que le commerce transfrontalier KRG-Rojava se développe maintenant, dans le sillage de l’évolution politique. Mais le pays manque encore de ressources. Cela ne tempère pas leur esprit : « Même s’il n’y avait plus que du pain, nous en aurions tous une part », nous a déclaré le conseiller.

Nous avons visité une école supérieure en économie et des coopératives économiques : une coopérative de couture à Derik confectionnant des uniformes pour les forces de défense ; une serre coopérative faisant pousser des concombres et des tomates ; une coopérative laitière à Rimelan, où un nouveau hangar était en construction. Les régions kurdes sont les parties les plus fertiles de la Syrie, approvisionnant abondamment le pays en blé, mais le régime baasiste avait délibérément maintenu la région dans un état préindustriel, uniquement comme une source de matières premières. Ainsi le blé était cultivé, mais ne pouvait pas être transformé en farine. Nous avons visité un moulin, nouvellement construit depuis la révolution, improvisé à partir de matériels locaux. Il fournit désormais la farine pour le pain consommé dans le canton de Cizîrê, dont les habitants obtiennent trois pains par jour.

De même, Cizîrê était la principale source de pétrole de la Syrie, avec plusieurs milliers de plates-formes pétrolières, principalement dans la région de Rimelan. Mais le régime du parti Baas a fait en sorte que le Rojava n’ait aucune raffinerie, ce qui obligeait à transporter le pétrole brut vers des raffineries situées ailleurs en Syrie. Mais depuis la révolution, les Rojavans ont improvisé deux nouvelles raffineries de pétrole, qui servent principalement à fournir le gasoil pour les générateurs qui alimentent le canton. L’industrie pétrolière locale, si l’on peut l’appeler ainsi, produit juste assez pour les besoins locaux, pas plus.

Le niveau d’improvisation est frappant dans tout le canton. Plus nous parcourions le Rojava, plus je m’émerveillais du caractère de bricolage [do-it-yourself] de la révolution, de sa confiance dans l’ingéniosité locale avec les rares matériaux disponibles. Mais ce n’est que lorsque nous avons visité différentes académies – l’académie des femmes à Rimelan et l’Académie Mésopotamienne à Qamislo – que je me suis rendue compte que cela faisait partie intégrante du système dans son ensemble.

Le système d’éducation dans le Rojava est non traditionnel, en ce qu’il rejette les idées de hiérarchie, de pouvoir et d’hégémonie. Au lieu de suivre une hiérarchie enseignant-élève, les élèves apprennent les uns des autres et apprennent de l’expérience des autres. Les élèves apprennent ce qui est utile, des questions pratiques ; ils « recherchent la signification », comme on nous l’a dit, dans le domaine intellectuel. Ils ne mémorisent pas ; ils apprennent à penser par eux-mêmes et à prendre des décisions, à devenir les sujets de leurs propres vies. Ils apprennent à gagner en capacité propre et à participer à l’Autonomie Démocratique.

Les portraits d’Abdullah Öcalan sont partout, ce qui pour des yeux occidentaux pourraient suggérer quelque chose d’orwellien : endoctrinement, croyance aveugle. Mais interpréter ces images de cette façon serait passer à côté de la situation dans son ensemble. « Personne ne vous donnera vos droits », nous a déclaré quelqu’un en citant Öcalan « vous aurez à combattre pour les obtenir. » Et pour mener à bien cette lutte, les Rojavans savent qu’ils doivent éduquer à la fois eux-mêmes et la société. Öcalan leur a enseigné le confédéralisme démocratique comme un ensemble de principes ; leur rôle a été de comprendre comment le mettre en œuvre, dans l’Autonomie Démocratique, et ainsi de s’émanciper.

Historiquement, les Kurdes ont eu peu d’amis. Ils ont été ignorés par le Traité de Lausanne qui a divisé le Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale. Pendant la majeure partie du siècle dernier, ils ont souffert en tant que minorités en Turquie, en Syrie, en Iran et en Irak. Leur langue et leur culture ont été réprimées, leurs identités niées, leurs droits humains annulés. Ils sont du mauvais côté de l’OTAN, où la Turquie est autorisée à faire ce qu’elle veut sur les questions kurdes. Ils ont longtemps été des étrangers. Cette expérience a été brutale, impliquant la torture, l’exil et la guerre. Mais elle leur a aussi donné une force et une indépendance d’esprit. Öcalan leur a enseigné comment redéfinir les termes de leur existence d’une manière qui leur donne la dignité et le respect de soi.

Cette révolution faite de bricolage par une population instruite est placée sous embargo par ses voisins et se débrouille pour réussir de justesse. C’est néanmoins un effort qui pousse les espérances humaines vers l’avant. Dans le sillage du XXe siècle, beaucoup de gens en sont venus aux pires conclusions sur la nature humaine, mais dans ce vingt et unième siècle, les Rojavans sont en train d’établir une nouvelle mesure de ce que les êtres humains sont capables de faire ; dans un monde perdant rapidement tout espoir, ils brillent comme un phare.

N’importe qui ayant un peu de foi en l’humanité devrait souhaiter bonne chance aux Rojavans pour leur révolution et faire ce qu’ils peuvent pour les aider à réussir. Ils devraient exiger que leurs gouvernements cessent de permettre à la Turquie de définir une politique internationale de rejet envers les Kurdes et envers l’Autonomie Démocratique. Ils doivent exiger la fin de l’embargo contre le Rojava.

Les membres de la délégation à laquelle j’ai participé (même si je ne suis pas une universitaire) ont bien fait leur travail. Bienveillants à l’égard de la révolution, ils ont néanmoins posé des questions difficiles au sujet des perspectives économiques du Rojava, sur les usages de l’ethnicité et le nationalisme et sur d’autres sujets encore. Les Rojavans que nous avons rencontrés, habitués à se confronter à des questions difficiles, ont répondu de manière réfléchie et ont même bien accueilli la critique. Les lecteurs intéressés à en apprendre davantage à propos de la Révolution du Rojava pourront se référer avec intérêt aux écrits à venir des autres membres de la délégation : Welat (Oktay) Ay, Rebecca Coles, Antonia Davidovic, Eirik Eiglad, David Graeber, Thomas Jeffrey Miley, Johanna Riha, Nazan Ustundag et Christian Zimmer. Quant à moi, j’aurais beaucoup plus de choses à dire que ce que permet ce court article et j’ai l’intention d’écrire un autre travail, qui incorporera des dessins que j’ai faits pendant le voyage.


(*) Janet Biehl (1953-) est auteure, éditrice et graphiste vivant à Burlington, Vermont, États-Unis. À la fin des années 1980, elle a été fortement impliquée avec les Burlington Greens et le Réseau Left Green, et pendant plus de deux décennies a participé à la popularisation et aux développements de la théorie et de la politique de l’écologie sociale.
De 1987 à 2000, elle a publié et, avec Murray Bookchin, co-édité Left Green Perspectives. Elle était membre du premier comité de rédaction de notre journal Communalism. Elle a écrit sur le municipalisme libertaire et tout un éventail de critiques de l’écologie profonde, l’éco-féminisme et les tendances d’extrême-droite. Biehl ne se considère plus comme partie prenante du mouvement de l’écologie sociale mais ses écrits demeurent une source d’inspiration.
Parmi ses livres signalons Rethinking Ecofeminist Politics (1991) et The Politics of Social Ecology : Libertarian Municipalism (1997 ; sur lequel se sont basées une série de conférences internationales). Elle a également édité The Murray Bookchin Reader (1997) et a écrit plusieurs articles sur la vie et la pensée de Bookchin. Biehl était la partenaire et collaboratrice de Bookchin et travaille actuellement sur sa biographie politique.


Source : ici

Traduction : OCLibertaire


 

« Non, c’est une véritable révolution »

Par David Graeber et Pinar Öğünç

Le 26 décembre 2014

Professeur d’anthropologie à la London School of Economics, activiste, anarchiste, David Graeber avait écrit un article pour The Guardian en octobre dernier, au moment des premières semaines d’attaques de l’EI contre Kobanê (Kurdistan au nord de la Syrie) et demandait pourquoi le monde ignorait les révolutionnaires Kurdes de Syrie.

Évoquant son père qui s’était porté volontaire pour combattre dans les Brigades internationales en défense de la République espagnole en 1937, il posait la question : « S’il y avait un parallèle à faire aujourd’hui avec les dévots superficiels de Franco, les tueurs phalangistes, qui serait-il sinon l’État Islamiste ? S’il y avait un parallèle à faire avec les Mujeres Libres d’Espagne, lequel peut-il être sinon ces femmes courageuses qui défendent les barricades à Kobanê ? Le monde – et cette fois le plus scandaleusement qui soit, la gauche internationale – va-t-il vraiment être complice d’avoir laissé l’histoire se répéter ? »

Selon Graeber, la région autonome de Rojava qui s’est fait connaitre avec un ‟contrat social” en 2011 avec trois cantons anti-étatistes et anticapitalistes, est aussi une expérience démocratique remarquable dans la période actuelle.

Au début du mois de décembre, avec un groupe de huit personnes, étudiants, activistes, universitaires de différentes régions d’Europe et des États-Unis, il a passé dix jours dans le Cizîrê – un des trois cantons de Rojava. Il a eu l’occasion d’observer la pratique de l’‟autonomie démocratique” sur place et de poser des dizaines de questions. Maintenant, il raconte ses impressions de ce voyage avec des questions et des réponses plus complètes sur pourquoi cette ‟expérience” des Kurdes syriens est ignorée par le monde entier.

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Dans ton article pour The Guardian tu demandais pourquoi le monde entier ignorait « l’expérience démocratique » des Kurdes syriens. Après l’avoir vécu pendant dix jours, as-tu une nouvelle question ou peut-être une nouvelle réponse à cette question ?

Si quelqu’un avait encore un doute sur le fait de savoir s’il s’agit vraiment d’une révolution ou juste de la poudre aux yeux, je dirais que la visite a définitivement réglé la question. Il y a encore des gens qui parlent comme ça : ce n’est qu’une façade du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), en réalité, c’est une organisation autoritaire stalinienne qui fait semblant d’avoir adopté la démocratie radicale. Non. Ils sont réellement sincères. C’est une véritable révolution. Mais d’une manière qui est précisément le problème. Les grandes puissances se sont engagées elles-mêmes dans une idéologie qui dit que les véritables révolutions ne peuvent plus arriver. Pendant ce temps, beaucoup de gens à gauche, même dans la gauche radicale, semblent avoir tacitement adopté une politique très semblable, même s’ils font encore croire superficiellement mais bruyamment qu’ils sont encore révolutionnaires. Ils se placent dans une sorte de cadre ‟anti-impérialiste” puritain qui considère que les seuls acteurs qui comptent sont les gouvernements et les capitalistes et que c’est là que se situe le seul jeu dont il vaut la peine de parler. Un jeu dans lequel on fait la guerre, on fabrique des méchants mythiques, on s’empare du pétrole et des autres ressources, on met en place des réseaux clientélistes ; c’est le seul jeu qui compterait. Les gens dans le Rojava disent : nous ne voulons pas jouer à ce jeu. Nous voulons créer un nouveau jeu. Beaucoup de gens trouvent cela déroutant et dérangeant, aussi ils choisissent de croire que ce n’est pas ça qui se passe réellement ou que les gens sont trompés ou malhonnêtes ou naïfs.

Depuis le mois d’octobre, nous voyons une solidarité croissante de la part de différents mouvements politiques de partout dans le monde. Il y a eu une couverture énorme et assez enthousiaste de la résistance de Kobanê par les grands médias du monde. La position politique concernant le Rojava en Occident a évolué dans une certaine mesure. Ce sont tous des signes significatifs mais penses-tu que l’autonomie démocratique et ce qui est expérimenté dans les cantons du Rojava sont suffisamment examinés ? Dans quelle mesure la perception générale du ‟ce sont des gens courageux qui combattent le mal de notre époque, l’EI” dominent cette approbation et cette fascination ?

Je trouve remarquable que tant de gens en Occident voient ces cadres féministes armées, par exemple, et ne réfléchissent même pas sur les idées qui logiquement doivent se trouver derrière. Ils se figurent que c’est arrivé comme ça, spontanément. « Je suppose que c’est une tradition kurde ». Dans une certaine mesure, c’est de l’orientalisme évidemment, ou pour faire simple, du racisme. Il ne leur vient pas à l’idée que des gens au Kurdistan peuvent aussi lire Judith Butler. Au mieux, ils pensent : « Oh, ils essaient de parvenir aux normes occidentales de la démocratie et des droits des femmes. Je me demande si c’est sincère ou destiné à l’étranger ». Il ne leur semble tout simplement pas possible qu’ils puissent prendre ces éléments et pousser les ‟normes occidentales” dans une voie BEAUCOUP plus éloignée qu’elles ne l’ont jamais été ; qu’ils puissent véritablement croire en ces principes que les États occidentaux ne font que professer.

Tu as mentionné l’approche de la gauche envers le Rojava. Comment cette question est-elle reçue dans les communautés internationales anarchistes ?

La réaction dans les communautés internationales anarchistes a été incontestablement mitigée. Je trouve cela un peu difficile à comprendre. Il y a un groupe d’anarchistes très important – généralement les éléments les plus sectaires – qui insistent sur le fait que le PKK est encore un groupe ‟stalinien” autoritaire et nationaliste qui aurait adopté Bookchin et d’autres idées de la gauche libertaire pour séduire la gauche antiautoritaire en Europe et en Amérique. Il m’a toujours semblé que c’était là l’une des idées les plus stupides et les plus narcissiques que j’ai jamais entendue. Même si l’hypothèse était correcte et qu’un groupe marxiste-léniniste ait décidé de simuler une idéologie pour obtenir un soutien de l’étranger, pourquoi diable auraient-ils choisi les idées anarchistes développées par Murray Bookchin ? Ce serait la tactique la plus stupide qui soit. Il est évident que s’ils avaient fait semblant d’être des islamistes ou des libéraux, ils auraient obtenu des armes en quantité et un vrai soutien matériel. Quoi qu’il en soit, je pense que beaucoup de gens dans la gauche internationale, et dans la gauche anarchiste inclue, fondamentalement, ne veulent pas vraiment gagner. Ils ne peuvent pas imaginer qu’une révolution puisse vraiment survenir et, secrètement, ils ne le veulent même pas, car cela signifierait partager leur club cool avec des personnes ordinaires ; ils ne seraient plus particuliers et différents. Ainsi de cette façon, il est assez utile de distinguer et séparer les vrais révolutionnaires des frimeurs. Et les vrais révolutionnaires sont restés fermes…

Qu’est-ce qui t’as le plus impressionné dans le Rojava à propos de cette pratique de l’autonomie démocratique ?

Il y a eu tant de choses impressionnantes. Je ne pense pas avoir jamais entendu parler d’une quelconque autre partie du monde dans laquelle il y ait eu une situation de double pouvoir et où ce sont les mêmes forces politiques qui en auraient créé deux pôles. Il y a l’‟auto-administration démocratique”, qui dispose de toutes les formes et de tous les attributs d’un État – Parlement, ministères, etc. – mais il a été créé pour être soigneusement séparé des moyens coercitifs du pouvoir. Ensuite, vous avez la TEV-DEM (le Mouvement de la société démocratique), pilotant de bas en haut (bottom-up) des institutions directement démocratiques. En fin de compte – et ceci est fondamental – les forces de sécurité sont responsables devant les structures dirigées de bas en haut et non devant celles commandée de haut en bas. Un des premiers endroits que nous avons visités était une académie de police (Asayiş). Tous ont dû suivre des cours de résolution non violente des conflits et de théorie féministe avant qu’ils ne soient autorisés à toucher une arme à feu. Les co-directeurs nous ont expliqué que leur but ultime était de donner à chaque personne dans le pays six semaines de formation de policier, de telle sorte qu’au final, ils pourraient éliminer la police.

Que répondrais-tu à certaines critiques concernant le Rojava ? Par exemple : « Ils n’auraient pas fait cela en temps de paix. C’est à cause de l’état de guerre »…

Je pense que la plupart des mouvements, confrontés à de graves conditions de guerre, n’auraient pas aboli immédiatement la peine capitale, dissous la police secrète et démocratiser l’armée. Les unités militaires par exemple élisent leurs officiers.

Il y a aussi une autre critique, qui est très populaire dans les milieux pro-gouvernementaux ici en Turquie : « Le modèle que les Kurdes – dans la ligne du PKK et PYD (le Parti de l’Union démocratique kurde) – tentent de promouvoir n’est pas réellement accepté par tous les peuples qui vivent là-bas. Cette structure multi-… est seulement à la surface, comme symbole »…

Le président du canton de Cizîrê est un Arabe, en fait le chef d’une importante tribu locale. Je suppose que vous pourriez dire qu’il n’est qu’une marionnette. En un sens, comme l’ensemble du gouvernement. Mais même si vous regardez les structures qui fonctionnent de bas en haut, ce n’est absolument pas les seuls Kurdes qui y participent. On m’a dit que le seul vrai problème était avec certaines colonies de la ‟ceinture arabe”, des gens qui ont été amenés là par les baasistes dans les années 1950 et 60 en provenance d’autres régions de la Syrie dans le cadre d’une politique délibérée visant à marginaliser et assimiler les Kurdes.
Quelques-unes de ces communautés, m’a-t-on dit, sont assez hostiles à la révolution. Mais les Arabes dont les familles sont là depuis des générations, ou les Assyriens, Kirghizes, Arméniens, Tchétchènes, etc., sont assez enthousiastes. Les Assyriens avec lesquels nous avons parlé nous ont dit qu’après une longue relation difficile avec le régime, ils avaient le sentiment d’avoir enfin acquis la liberté religieuse et l’autonomie culturelle. Probablement, le problème le plus inextricable est celui de la libération des femmes. Le PYD et le TEV-DEM le voient comme absolument fondamental dans leur idée de révolution, mais ils ont aussi le problème de devoir gérer des alliances les plus vastes avec des communautés arabes qui estiment que cela viole leurs principes religieux fondamentaux. Par exemple, alors que les syriacophones ont leur propre organisation de femmes, les Arabes n’en ont pas, et les filles arabes intéressées par l’idée de s’organiser autour des questions de genre ou même pour assister à des séminaires féministes, doivent se raccrocher aux Assyriens ou même aux Kurdes.

Il ne faut pas tomber dans le piège de ce « cadre ‟anti-impérialiste” puritain » que tu as mentionné plus tôt, mais que dirais-tu à la remarque disant que l’Occident/l’impérialisme demandera un jour aux Kurdes syriens de payer le prix du soutien qu’ils leur ont fourni. Qu’est-ce que l’Occident pense exactement de ce modèle antiétatique et anticapitaliste ? Est-ce juste une expérience qui peut être ignorée pendant l’état de guerre, alors que les Kurdes acceptent volontairement de combattre un ennemi qui a été, soit dit en passant, effectivement créé par l’Occident ?

Il est absolument vrai que les États-Unis et les puissances européennes feront tout ce qu’ils pourront pour renverser la révolution. Cela va sans dire. Les personnes avec qui j’ai discutées étaient toutes bien conscientes de cela. Mais elles ne font pas une grande différenciation entre les dirigeants des puissances régionales comme la Turquie ou l’Iran ou l’Arabie saoudite et ceux des puissances euro-américaines comme la France ou les États-Unis. Elles considèrent qu’ils sont tous capitalistes et étatistes et donc antirévolutionnaires, qui dans le meilleur des cas, peuvent être convaincus de les tolérer, mais qui dans le fond ne seront jamais de leur côté.
Ensuite, il y a la question encore plus compliquée de la structure de ce qu’on appelle ‟la communauté internationale”, le système mondial d’institutions comme l’ONU ou le FMI, les grandes entreprises, les ONG, les organisations de droits de l’homme sur ces questions, qui toutes supposent et justifient une organisation étatiste, un gouvernement qui peut adopter des lois et qui dispose d’un monopole de l’exécution coercitive de ces lois. Il y a un seul aéroport dans le Cizîrê et il est toujours sous le contrôle du gouvernement syrien. Les Kurdes pourraient le prendre facilement, à tout moment, disent-ils. La raison pour laquelle ils ne le font pas, c’est parce que : Comment un non-État peut-il faire fonctionner un aéroport de quelque façon que ce soit ? Tout ce qui se fait dans un aéroport est soumis à des réglementations internationales qui supposent un État.

As-tu une réponse à la question : pourquoi l’EI est si obsédé par Kobanê ?

Ils ne peuvent pas être vus perdant une telle bataille. Toute leur stratégie de recrutement est basée sur l’idée qu’ils sont un rouleau compresseur imparable, et leurs victoires continuelles sont la preuve qu’ils représentent la volonté de Dieu. Pour eux, être vaincus par une bande de féministes serait l’humiliation suprême. Tant qu’ils se battent encore dans Kobanê, ils peuvent affirmer que les allégations des médias sont des mensonges et qu’ils avancent vraiment. Qui peut prouver le contraire ? S’ils se retirent, c’est qu’ils auront dû admettre leur défaite.

As-tu un avis sur ce que Tayyip Erdoğan et son parti essaient de faire en Syrie et au Moyen-Orient plus généralement ?

Je ne peux que le supposer. Il semble qu’il a troqué une politique anti-kurde et anti-Assad contre une stratégie presque purement anti-kurde. À maintes reprises, il a montré qu’il était prêt à s’allier avec les fascistes pseudo-religieux pour attaquer les expériences du PKK inspirées par la démocratie radicale. De toute évidence, comme Daesh (Etat Islamique) eux-mêmes, il voit ces expériences comme une menace idéologique, peut-être la seule véritable alternative idéologique présente actuellement à l’horizon, réelle et viable, à la droite islamiste, et il fera tout pour la détruire.

D’un côté, il y a le Kurdistan irakien placé sur un terrain idéologique très différent en termes de capitalisme et sur la notion d’indépendance. De l’autre, il y a cet exemple alternatif du Rojava. Et il y a les Kurdes de Turquie qui essaient de soutenir un processus de paix avec le gouvernement… Comment vois-tu personnellement l’avenir des Kurdistan à court et à long termes ?

Qui peut le dire ? Pour le moment les choses semblent étonnamment bonnes pour les forces révolutionnaires. Le KRG a même dû renoncer au fossé géant qu’ils construisaient le long de frontière avec le Rojava après que le PKK soit intervenu pour sauver efficacement Erbil et d’autres villes de l’EI au mois d’août dernier. Une personne du KNK (Conseil national kurde) m’a dit que cela a eu un effet très important sur la conscience populaire là-bas ; qu’un seul mois a été équivalent à 20 années de conscientisation. Les jeunes ont été particulièrement frappés par la façon dont leur propre peshmergas se sont enfui au lieu de combattre alors que les femmes soldats du PKK ne l’on pas fait. Cependant, il est difficile d’imaginer comment le territoire du KRG sera révolutionné dans un avenir proche. Aucune des puissances internationales ne le permettra.

Bien que l’autonomie démocratique ne semble pas être clairement sur la table des négociations en Turquie, le mouvement politique kurde a travaillé dessus, en particulier sur le plan social. Ils essaient de trouver des solutions en termes juridiques et économiques pour des modèles possibles. Lorsque nous comparons disons la structure de classe et le niveau du capitalisme dans l’Ouest du Kurdistan (Rojava) et le Kurdistan du Nord (Turquie), que penses-tu des différences entre ces deux luttes pour une société anticapitaliste – ou pour un capitalisme minimisé comme ils le décrivent ?

Je pense que la lutte des Kurdes est très explicitement anticapitaliste dans les deux pays. C’est leur point de départ. Ils se sont arrangés pour parvenir à une sorte de formule : on ne peut pas se débarrasser du capitalisme sans éliminer l’État, on ne peut pas se débarrasser de l’État sans se débarrasser du patriarcat. Cependant, la situation en termes de classes est assez simple pour les Rojavans parce que la vraie bourgeoisie, telle qu’elle était dans cette région surtout agricole, est partie avec l’effondrement du régime du parti Baas. Ils auront un problème à long terme s’ils ne travaillent pas sur le système éducatif pour s’assurer qu’une strate de technocrates développementalistes n’essaiera pas au final de prendre le pouvoir, mais en attendant, il est compréhensible qu’ils se concentrent davantage sur les questions immédiates de genre. Pour la Turquie, je n’en sais pas autant, mais j’ai la sensation que ces questions sont beaucoup plus compliquées.

En ces jours où les peuples du monde ne peuvent plus respirer pour des raisons évidentes, est-ce que ton voyage dans le Rojava t’a stimulé pour l’avenir ? Quel est selon toi le ‟médicament” pour que les gens respirent ?

C’était remarquable. J’ai passé ma vie à penser à la façon dont nous pourrions être capables de réaliser des choses comme ça dans un futur assez éloigné et la plupart des gens pensent que je suis un fou d’imaginer que cela puisse arriver un jour. Ces gens du Rojava sont en train de le faire en ce moment. S’ils démontrent que cela peut être fait, qu’une société véritablement égalitaire et démocratique est possible, cela va complètement transformer la sensation des gens sur les possibilités humaines. Moi-même, je me sens rajeuni de dix ans après avoir passé seulement 10 jours là-bas.

Quelle scène de ton votre voyage au Cizîrê vas-tu garder en mémoire ?

Il y a eu tant d’images frappantes, tant d’idées. J’ai vraiment aimé la disparité entre l’apparence des gens et les choses qu’ils disaient. Vous rencontrez un gars, un médecin, il ressemble un type de l’armée syrienne un peu effrayant dans une veste en cuir, avec une expression austère. Ensuite, vous lui parlez et il explique : « Eh bien, nous pensons que la meilleure approche en matière de santé publique est préventive, la plupart des maladies sont causées par le stress. Nous pensons que si nous réduisons le stress, le niveau des maladies cardiaques, le diabète, même le cancer va diminuer. Donc notre projet ultime est de réorganiser les villes pour qu’elles aient 70% d’espaces verts… » Il y a tous ces schémas, fous et brillants. Mais ensuite, vous rencontrez le médecin suivant et il explique comment à cause de l’embargo turc, ils ne peuvent même pas obtenir des médicaments ou de l’équipement de base, que tous les patients dialysés qu’ils n’ont pas pu sortir clandestinement de la région sont morts… Ce décalage entre leurs ambitions et leurs circonstances incroyablement difficiles. Et … La femme qui était en fait notre guide était une vice-ministre des Affaires étrangères nommée Amina. À un moment donné, nous nous excusons du fait que nous n’avions pas été capables d’apporter de meilleurs cadeaux et d’aider les Rojavans qui souffrent en raison de l’embargo. Et elle nous a dit : « En fin de compte, ce n’est pas très important. Nous avons la seule chose que personne ne pourra jamais vous donner. Nous avons notre liberté. Vous non. Nous souhaitons seulement qu’il existe une certaine façon par laquelle nous pourrions vous la donner. »

On te reproche parfois d’être trop optimiste et enthousiaste sur ce qui se passe dans le Rojava. L’es-tu vraiment à ce point ? Ou bien, ceux qui te critiquent passent-ils à côté de quelque chose ?

Je suis de tempérament optimiste, je cherche des situations qui portent une certaine promesse. Je ne pense pas qu’il y ait la moindre garantie que cela, au final, va fonctionner, ne sera pas écrasé. Mais cela échouera certainement si tout le monde décide à l’avance qu’aucune révolution n’est possible et refuse d’apporter un soutien actif, ou même, consacre ses efforts à l’attaquer ou à accroître son isolement, comme beaucoup le font. S’il y a quelque chose dont je suis conscient, et pas d’autres, c’est peut-être le fait que l’histoire n’est pas terminée.
Les capitalistes ont fait de puissants efforts ces 30 ou 40 dernières années pour convaincre les gens que les arrangements économiques actuels – même pas le capitalisme, mais cette forme particulière, financiarisée, semi-féodale du capitalisme que nous connaissons aujourd’hui – est le seul système économique possible. Ils ont consacré plus d’efforts à cela que dans ce qu’ils ont fait pour créer un système capitaliste mondial viable. En conséquence de quoi, le système s’effondre tout autour de nous au moment même où tout le monde a perdu la capacité d’imaginer quelque chose d’autre. Je pense qu’il est assez évident que, dans 50 ans, le capitalisme sous quelque forme qu’il sera possible de le reconnaître, et probablement sous n’importe quelle forme, aura disparu. Quelque chose d’autre l’aura remplacé. Ce quelque chose pourrait ne pas être mieux. Cela pourrait être encore pire. Il me semble pour cette raison même qu’il est de notre responsabilité, en tant qu’intellectuels, ou juste comme êtres humains réfléchissants, d’essayer au moins de penser à quoi ce quelque chose de mieux pourrait ressembler. Et s’il y a des gens qui essaient effectivement de créer cette chose meilleure, c’est de notre responsabilité de les aider.

(Cette interview a été publiée en turc par le quotidien Evrensel)

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Source traduite en anglais : ici

Traduction française : OCLibertaire

Publication: Dan Chodorkoff – « The Anthropology of Utopie »

L’écologie sociale appliquée

C’est un livre qu’on attendait depuis longtemps. Proche collaborateur de Murray Bookchin, co-fondateur avec lui de l’Institute for Social Ecology (ISE) dans le Vermont et longtemps son directeur, Dan Chodorkoff a été fortement impliqué au sein du mouvement d’écologie sociale dès les années 70 et jusqu’à aujourd’hui. Mais ses écrits étaient restés largement peu diffusés et devenus introuvables. Les éditions New Compass ont donc fait un travail utile et original, en s’intéressant à lui et en rééditant huit de ses articles (datant des années 80 et jusqu’à 2012 pour le plus récent).

Un travail utile pour plusieurs raisons. Anthropologue de formation, Dan Chodorkoff traite l’écologie sociale a travers ce point de vue, l’enrichissant d’outils propre à cette discipline – un peu comme l’avait fait Chaia Heller avec la psychologie dans Désir, nature et société (Ecosociété). Un travail bénéfique car il enrichit cette pensée et lui permet d’évoluer, et  qui rappelle aussi, s’il le fallait, que cette pensée ne se limitait pas seulement à Murray Bookchin,   et qu’elle n’est pas morte avec lui.

On notera cependant que s’il apporte la vue anthropologique au sein du corpus de l’écologie sociale, Dan Chodorkoff fait aussi, et sans doute surtout, l’inverse : amener l’écologie sociale au sein de l’anthropologie. L’article « Toward a reconstructive Anthropology » (1982, et inédit jusque-là) en particulier va dans ce sens, en questionnant, au travers de son propre parcours, le rôle de l’anthropologie aujourd’hui. Il y décrit comment lui, et plusieurs, ont abandonné l’étude des sociétés pré-littéraires pour replacer le champ d’étude au sein du monde moderne, et notamment la ville, avec une implication plus directe de l’anthropologue.

Cela nous amène au deuxième grand apport de ce livre, le plus important à notre sens : la présentation de réalisations concrètes de la pensée de l’écologie sociale. La plupart des ouvrages publiés jusque-là (à quelques exceptions près, notamment le livre de Marcel Sévigny sur son expérience de conseiller municipal à Montréal) au sein de ce courant de pensée sont surtout des ouvrages théoriques, prenant surtout appuis sur des exemples historiques. Dan Chodorkoff vient donc combler un manque important en décrivant l’exemple de Loisaida, quartier portoricain pauvre de New York ou de quelques réalisations de l’ISE. Dans « Alternative Technology and Urban Reconstruction », il explique comment le quartier de Loisaida a commencé à se revitaliser et réutilisant des bâtiments délaissés, abandonnés et en les rendant fonctionnels dans le sens d’une aide à la communauté. Construction de panneaux solaire et de moulins à vent sur les toits, mise en place d’aquaculture, d’un centre de recyclage des déchets, etc. : l’endroit, alors abandonné à lui-même par les pouvoirs publics, a ainsi pu améliorer sa qualité de vie par l’action de ses habitants et d’associations de soutien locales. Dan Chodorkoff raconte notamment le combat des habitants contre la « gentrification » (l’arrivée d’habitants plus aisés, changeant l’ambiance et petit à petit faisant monter les loyers et quitter les moins pourvus). Un combat malheureusement perdu et qui mit finalement fin à l’expérience. Mais l’expérience est un bon exemple des possibilités que peu représenter les principes de l’écologie sociale en milieu urbain, avec ce rôle d’éducation populaire et de mise en place d’une démocratie directe locale fonctionnelle.

On le comprend, beaucoup des exemples concrets décrits dans ces articles sont issus de la propre expérience de Dan Chodorkoff. On sent ce vécu au travers des lignes et cela ne fait que renforcer la pertinence des propos et la confiance qui leur est accordée. « J’offre ces essais dans un esprit d’humilité. Ce ne sont pas des essais universitaires, ce sont des réflexions et des analyses personnelles » nous dit l’auteur dans son introduction, et on ne peut que lui donner raison d’avoir fait ce choix.

Dans ces autres essais, critiquant la vision moderne du développement (« Redefining Development »), l’éducation scolaire (« Education for Social Change ») ou son commentaire sur le mouvement Occupy (« Occupy your Neighborhood »), Dan Chodorkoff replace l’écologie sur les questions de communautés, qualité de vie et de vie de tous les jours. Une écologie, sociale évidemment, mais très terre à terre, qui parle aux gens un langage qui est le leur et celui de leur aspiration (utopique, comme l’auteur s’en revendique, mais dans le bon sens du terme).

On finira par citer l’article « Social Ecology : An Ecological Humanism », bon résumé de cette pensée et qu’on espère voir traduire en français dans les mois à venir…

Dan Chodorkoff, The Anthropology of Utopia: on social ecology and community development, éd. New Compass, 2014, 190 PP.

http://new-compass.net/publications/anthropology-utopia-0

 

Table des matières :

 

Introduction

Social Ecology and Community Development

Redefining Development

Toward a Recontructive Anthropology

Alternative Technology and Urban Reconstruction

The Utopian Impulse

Social Ecology: An Ecological Humanism

Education for Social Change

Occupy Your Neighborhood

Publication: Brian Tokar – « Toward Climate Justice »


Brian Tokar – Toward Climate Justice

 

Il y a quatre ans, Brian Tokar sortait Toward Climate Justice : Perspectives on the Climate Crisis and Social Change. Le contexte politico-écologique était alors à l’analyse des grands rassemblements internationaux, conférence de Copenhague en tête, avec la montée du mouvement dit de « justice climatique » dans lequel l’auteur s’est passablement impliqué. Ce livre vient y apporter son analyse, de l’intérieur et selon l’optique de l’écologie sociale.

Militant écologiste de la première heure, Brian Tokar s’était déjà précédemment fait l’auteur de The Green alternative (1987) et Earth for Sale : Reclaiming Ecology in the Age of Corporate Greenwash (1997) et de bon nombre d’articles (d’ailleurs justement à l’origine de ce nouveau livre) et a connu un long engagement au sein des militants verts américains. Il a participé aux campagnes anti-nucléaires dans les années 70 puis à la fondation du parti Vert américain – ainsi qu’à sa critique. Actuel directeur de l’Institute for Social Ecology (ISE) dans le Vermont, il traite ici du rôle actuel, et potentiel, du mouvement écologiste au sein des débats contemporains.

Il y a dans le propos de Brian Tokar tout d’abord un constat : on a beau parler largement de la crise écologique, les solutions proposées se montrent généralement d’ordre technique, visant à modifier les conséquences engendrées par notre développement industriel et économique. Mais on ne parle pas des causes, ni de changer la société en profondeur. Plaçant, comme l’avait fait Bookchin, une différence entre environnementalistes et écologistes sociaux, Tokar montre que pour les premiers, les problèmes écologiques sont de nature technique, alors que pour les seconds, ils sont de nature politique et sociale.

Avec comme conséquences la promotion par les premiers de « solutions » techniques, comme le nucléaire, les biofuels, le « geoengineering » ou encore l’utilisation des outils du marché libre pour réduire les émissions CO2 (les droits d’émissions de carbone promu par le Protocole de Kyoto). A l’opposé, Brian Tokar appelle à des aspirations « utopiques », sous-entendu à une volonté de transformation radicale. « Plutôt que de rejeter la faute de nos problèmes sociaux sur les villes ou la technologie en tant que telle, il est impératif de travailler à imaginer des éco-technologies et des éco-communautés qualitativement nouvelles qui nous aident à créer une société radicalement transformée, et plus humaine. »

Brian Tokar est néanmoins conscient que pour beaucoup, cette voie « utopique » est aujourd’hui discréditée. Narrant les origines du mouvement, il rappelle que dans les années 60 quand elle voit le jour, l’écologie est encore vue comme subversive, ainsi que la caractérisait Paul Sears. Mais de nombreux débats ont émaillé la question, notamment au sein du parti Vert américain (avec la création de factions alternatives, promouvant la décentralisation plutôt qu’un parti national centralisé, mais c’est les tenants de cette seconde voie qui finalement l’emportèrent). Mais aussi au sein du monde militant, avec la montée d’une génération désabusée, nihiliste sous bien des aspects et plus attirée par le « no futur » punk et le néo-primitivisme que par les possibilités de mettre sur pied un mouvement radical organisé. Le message de l’écologie politique radicale s’en est trouvé dilué, mis de côté.

Au final, Brian Tokar décrit dans le chapitre « L’écologie sociale et le futur des mouvements écologiques » huit aspects qui caractérisent l’écologie sociale aujourd’hui et qu’on peut résumer ainsi :

1)      Elle défie les structures de pouvoir issues du capitalisme et de l’Etat-nation (et cherche à se confronter ainsi aux causes profondes et structurelles de la crise écologique).

2)      Sa longévité offre une vue large des mouvements sociaux depuis la fin des années 50 jusqu’à maintenant (avec leurs avantages et défauts, leurs réussites et leurs échecs), apportant par la des enseignements et des leçons utiles aux débats d’aujourd’hui.

3)      Elle offre un traitement très large des origines de la domination sociale et ses liens historiques avec les abus perpétrés sur les écosystèmes.

4)      Elle présente une structure pour comprendre l’émergence de la conscience et de la raison humaine à partir d’un contexte biologique (liant la philosophie de la nature aux sciences modernes sur l’évolution).

5)      Elle offre une vue stratégique et historique sur le potentiel de la démocratie directe (au niveau du débat, de l’organisation, etc.).

6)      Son analyse des luttes passées (voir le cycle de livres de Bookchin The Third Revolution) rappelle les sources du radicalisme occidental dans les luttes rurales et agrariennes. Plutôt que de rester dans un passé idéaliser, les mouvements paysans modernes offrent une voie pratique pour une vie meilleure.

7)      Elle offre une politique alternative cohérente face au réductionnisme économique, aux politiques identitaires et aux autres courants qui dominent la gauche progressive.

8)      Elle associe l’activité politique d’opposition à la reconstruction d’un futur écologique.

Un livre riche d’enseignements, notamment sur l’histoire passée de l’écologie sociale et sur comment celle-ci s’insère dans des débats très actuels.

Cette nouvelle édition apporte quelques changements par rapport à la première parution. Outre une nouvelle préface de l’auteur, l’ensemble des informations ont été mises à jour en lien avec les récents développements sur la science et la politique environnementale. C’est aussi, et surtout, la division et la composition des chapitres qui a été revue, avec notamment le chapitre « The UN Climate Justice and Beyond », qui a été renommé et déplacé plus tôt dans la présentation. Au final, presque 50 pages de plus pour cet ouvrage qui trouve là une nouvelle cohérence (moins un agencement d’articles et plus un livre avec une ligne claire), sans altérer son propos.

Brian Tokar, Toward Social Justice, éd. New Compass, 2ème édition, 2014, 182 PP.

http://new-compass.net/publications/toward-climate-justice-2nd-edition 

 

Table des matières :

 

Foreword, par Eirik Eiglad, de New Compass

Préface à l’édition révisée

1. Global Warming and the Struggle for Justice

2. The UN Climate Negotiations and Beyond

3. Toward a Movement for Climate Justice

4. Carbon Trading and Other False Solutions

5. On Utopian Aspirations in the Climate Movement

6. Social Ecology and the Future of Ecological Movements

Du municipalisme libertaire au Kurdistan

Cet article a été traduit par XYZ/OCL Libertaire. L’original peut être retrouvé ici.

Le nouveau PKK a déclenché une révolution sociale au Kurdistan

 

 

Par Rafael Taylor, 17 août 2014

[ROARmag – Reflections on a Revolution].

À mesure que la perspective de l’indépendance kurde devenait de plus en plus imminente, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’est transformé en une force luttant pour la démocratie radicale.

Exclus des négociations et trahis par le Traité de Lausanne de 1923 par les Alliés de la Première Guerre mondiale qui leur avaient promis leur propre État après la partition de l’Empire ottoman, les Kurdes sont la plus grande minorité sans État dans le monde. Mais aujourd’hui, à l’exception d’un Iran têtu, il ne reste plus que quelques obstacles à l’indépendance kurde de jure dans le nord de l’Irak. La Turquie et Israël ont promis leur soutien, tandis que les mains de la Syrie et de l’Irak sont liées par les progrès rapides de l’État islamique (anciennement EIIL).

Avec le drapeau kurde flottant sur tous les bâtiments officiels et les peshmergas [forces armées du Gouvernement régional du Kurdistan dans le Kurdistan irakien. NdT] maintenant les islamistes à la porte du Kurdistan grâce à une aide militaire américaine attendue depuis longtemps, le sud du Kurdistan (Irak) rejoint leurs camarades du Kurdistan occidental (Syrie) en tant que deuxième région autonome de facto du nouveau Kurdistan. Ils ont déjà commencé à exporter leur propre pétrole et ont repris la région riche en pétrole de Kirkouk, ils ont leur propre parlement élu et laïc et leur société pluraliste. Ils ont fait leur demande de reconnaissance comme État à l’ONU et il n’y a rien que le gouvernement irakien puisse faire –ou que les États-Unis veuillent faire sans le soutien d’Israël – pour l’arrêter.

La lutte des Kurdes, cependant, est loin d’être étroitement nationaliste. Dans les montagnes au-dessus d’Erbil, dans le cœur historique du Kurdistan qui serpente à travers les frontières de la Turquie, de l’Iran, de l’Irak et de la Syrie, une révolution sociale est née.

Image : Carte actuelle de la Syrie et de l’Irak. En jaune dans le nord de la Syrie sont les zones contrôlées par les Kurdes de Syrie, en vert dans le nord de l’Irak sont les zones contrôlées par les Kurdes irakiens (source : Wikimedia Commons).

La théorie du confédéralisme démocratique

Au tournant du siècle, alors que le radical étatsunien Murray Bookchin avait échoué dans sa tentative de revitaliser le mouvement anarchiste contemporain avec sa philosophie de l’écologie sociale, Abdullah Öcalan, le fondateur et dirigeant du PKK, était arrêté au Kenya par les autorités turques et condamné à mort pour trahison. Dans les années qui suivirent, le vieil anarchiste gagnait un improbable adepte chez le militant endurci, dont l’organisation paramilitaire – le Parti des travailleurs du Kurdistan – est largement considérée comme une organisation terroriste pour mener une guerre violente de libération nationale contre la Turquie.

Dans ses années de confinement solitaire – le leader du PKK se trouve derrière les barreaux depuis que sa peine a été commuée en réclusion à perpétuité – Öcalan a adopté une forme de socialisme libertaire si obscure que bien peu d’anarchistes en avaient entendu parler : le municipalisme libertaire de Bookchin. Öcalan a ensuite modifié, atténué et rebaptisé la vision de Bookchin sous le nom de « confédéralisme démocratique » avec le résultat que l’Union des Communautés du Kurdistan (Koma Civakên Kurdistan ou KCK), l’expérience territoriale du PKK d’une société libre basée sur la démocratie directe, est restée largement un secret pour la plupart des anarchistes, et plus encore, pour le grand public.

Bien que la conversion d’Öcalan a été le point décisif, la renaissance plus large d’une littérature de gauche libertaire et indépendante a commencé à souffler dans les montagnes et à passer de main en main parmi la base du mouvement après l’effondrement de l’Union soviétique dans les années 1990. « (Ils) ont analysé des livres et des articles de philosophes, de féministes, de (néo)anarchistes, communistes libertaires, communalistes et écologistes sociaux. C’est ainsi que des écrivains comme Murray Bookchin (et d’autres) ont attiré leur attention », nous dit le militant kurde Ercan Ayboga.

Öcalan s’est lancé, dans ses écrits de prison, dans un profond réexamen et une autocritique de la terrible violence, du dogmatisme, du culte de la personnalité et de l’autoritarisme qu’il avait favorisé : « Il est devenu clair que notre théorie, notre programme et notre praxis des années 1970 n’a rien produit d’autre qu’un séparatisme et une violence vaines, et, ce qui est pire encore, que le nationalisme auquel nous aurions dû nous opposer, nous a tous infestés. Même si nous étions opposés à ses principes et à sa rhétorique, nous l’avons néanmoins accepté comme inévitable ». Une fois que le leader incontesté, Öcalan a estimé que le « dogmatisme prospère sur des vérités abstraites qui deviennent des façons courantes de penser. Dès que vous mettez ces vérités générales en mots, vous vous sentez comme un grand prêtre au service de son dieu. C’est l’erreur que j’ai commise. »

Öcalan, athée, a en fin de compte écrit comme un libre penseur, libéré de la mythologie marxiste-léniniste. Il a indiqué qu’il était à la recherche d’une « alternative au capitalisme » et d’un « remplacement du modèle en ruine du…‟socialisme réellement existant” » quand il a rencontré Bookchin. Sa théorie du confédéralisme démocratique s’est développée à partir d’une combinaison d’inspiration intellectuelle communaliste, de « mouvements comme les zapatistes » et d’autres facteurs historiques issus de la lutte au Kurdistan du Nord (Turquie). Öcalan a proclamé lui-même qu’il était un étudiant de Bookchin, et après l’échec d’une correspondance électronique avec le vieux théoricien, qui était à son grand regret trop malade en 2004 pour poursuivre un échange épistolaire depuis son lit de mort, le PKK lui a rendu hommage en déclarant qu’il était « l’un des plus grands chercheurs en sciences sociales du XXe siècle » à l’occasion du deuxième anniversaire de sa mort.

La pratique du confédéralisme démocratique

Le PKK a apparemment suivi son chef, non seulement en adoptant l’étiquette spécifique de Bookchin de l’éco-anarchisme, mais aussi en intériorisant activement cette nouvelle philosophie dans sa stratégie et sa tactique. Le mouvement a abandonné sa guerre sanglante pour la révolution stalinienne/maoïste et les méthodes de terreur qui l’accompagnaient, et a commencé à examiner une stratégie largement non-violente visant à une plus grande autonomie régionale.

Après des décennies de trahisons fratricides, de cesser le feu manqués et sans lendemains, de détentions arbitraires et de reprises des hostilités, le 25 avril de cette année, le PKK a annoncé un retrait immédiat de ses forces de Turquie et leur redéploiement dans le nord de l’Irak, mettant ainsi fin à un conflit de 30 ans avec l’État turc. Le gouvernement turc s’est engagé simultanément dans un processus de réforme constitutionnelle et juridique devant consacrer les droits humains et culturels de la minorité kurde à l’intérieur de ses frontières. C’est là le dernier volet d’une négociation tant attendue entre Öcalan et le Premier ministre turc Erdogan, faisant partie d’un processus de paix qui a commencé en 2012. Il n’y a pas eu de violence de la part du PKK pendant une année et des appels raisonnables ont été lancés pour que le PKK soit retiré de la liste mondiale des organisations terroristes.

Il reste, cependant, une sombre histoire attachée au PKK : des pratiques autoritaires qui ne cadrent pas avec sa nouvelle rhétorique libertaire. À divers moments, ses branches ont été accusées ou soupçonnées de collecte de fonds par le trafic d’héroïne, d’extorsion, de recrutement forcé et de racket à grande échelle. Si cela est vrai, il n’y a aucune excuse pour ce genre d’opportunisme mafieux, malgré l’ironie évidente que l’État turc génocidaire était lui-même en grande partie financé par le monopole lucratif sur l’exportation légale vers l’Occident de produits opiacés ‟médicaux” cultivés par l’État, et rendu possible par le service militaire obligatoire et par les impôts pour un énorme budget anti-terroriste et ses forces armées surdimensionnées (la Turquie possède la deuxième armée de l’OTAN après les États-Unis).

Il en est ainsi de l’hypocrisie habituelle dans la guerre contre le terrorisme : lorsque les mouvements de libération nationale imitent la brutalité de l’État, ce sont invariablement les non représentés qui sont désignés comme terroristes. Öcalan lui-même décrit cette période honteuse comme celle des « gangs au sein de notre organisation et des pratiques ouvertement de banditisme, [qui] organisaient des opérations dangereuses, inutiles, en envoyant en masse des jeunes gens à la mort ».

Des courants anarchistes dans la lutte

Comme signe supplémentaire qu’il abandonne ses orientations marxistes-léninistes, le PKK a commencé à faire des ouvertures explicites à l’anarchisme international, accueillant même un atelier lors de la Rencontre internationale anarchiste de Saint-Imier, en Suisse en 2012, qui a provoqué confusion, désarroi et discussions en ligne, mais qui est passé largement inaperçu dans la presse anarchiste au sens large.

Janet Biehl, veuve de Bookchin, est l’une des rares anarchistes occidentales qui a étudié le KCK sur le terrain et a beaucoup écrit au sujet de ses expériences sur le site Internet New Compass, partageant également des entretiens avec des radicaux kurdes impliqués dans les opérations au jour le jour des assemblées démocratiques et des structures fédérales, ainsi que la traduction en anglais et la publication de la première étude anarchiste d’envergure sous la forme d’un livre sur le thème : L’autonomie démocratique dans le Nord du Kurdistan : Mouvement des Conseils, Libération de Genre et Écologie (2013) [Democratic Autonomy in North Kurdistan : The Council Movement, Gender Liberation, and Ecology].

La seule autre voix anarchiste anglophone est le Forum anarchiste du Kurdistan (KAF), un groupe pacifiste de Kurdes irakiens vivant en Europe et qui revendiquent ne pas avoir « de lien avec d’autres groupes de gauche ». Tout en soutenant un Kurdistan fédéral, le KAF déclare qu’il « ne soutiendra le PKK que lorsqu’il aura abandonné complètement la lutte armée, participera à l’organisation des mouvements populaires de base pour la satisfaction des exigences sociales de la population, dénoncera et démantèlera ses modes de lutte centralisés et hiérarchiques et deviendra plutôt une fédération de groupes locaux autonomes, coupera tous liens et relations avec les États du Moyen-Orient et de l’Occident, dénoncera la politique du pouvoir charismatique, et se convertira à l’anti-étatisme et l’anti-autoritarisme, alors seulement nous serons heureux de coopérer pleinement avec eux. »

En suivant Bookchin dans le texte

Ce jour-là (excepté le pacifisme) pourrait ne pas être loin. Le PKK/KCK semble suivre l’écologie sociale de Bookchin à la lettre, avec presque tout, jusque et y compris sa participation contradictoire à l’appareil d’État par les élections, tel que l’a prescrit l’anarchiste américain dans ses écrits.

Comme l’écrivent Joost Jongerden et Ahmed Akkaya, « le travail de Bookchin fait la distinction entre deux conceptions de la politique, le modèle grec et le modèle romain », c’est-à-dire la démocratie directe et la démocratie représentative. Bookchin voit sa forme de néo-anarchisme comme une renaissance pratique de l’ancienne révolution athénienne. « Le modèle d’Athènes existe comme un contre-courant et un courant souterrain, trouvant son expression dans la Commune de Paris de 1871, les conseils (soviets) dans les débuts de la révolution de 1917 en Russie et la révolution espagnole de 1936 ».

Le communalisme de Bookchin contient une approche en cinq étapes :

  • Autonomiser les municipalités existantes par le biais de la loi afin de localiser le pouvoir décisionnel.
  • Démocratiser ces municipalités à travers des assemblées de base.
  • Unir les municipalités « dans des réseaux régionaux et des confédérations plus larges […] travailler à remplacer progressivement les États-nations par les confédérations municipales », tout en s’assurant que « les niveaux les plus élevés de la confédération soient principalement des fonctions de coordination et d’administration ».
  • « Unir les mouvements sociaux progressistes » pour renforcer la société civile et établir « un point focal commun pour les initiatives et les mouvements de tous les citoyens » : les assemblées. Cette coopération n’est pas conçue « parce que nous nous attendrions à trouver toujours un consensus harmonieux mais, au contraire, parce que nous croyons au désaccord et à la délibération. Une société se développe par les débats et les conflits ». En outre, les assemblées doivent être laïques, lutter « contre les influences religieuses sur la politique et le gouvernement » et doivent devenir « une arène de la lutte des classes. »

Afin de réaliser sa vision d’une « société sans classes basée sur le contrôle politique collectif des moyens socialement importants de la production », il est fait appel à la « municipalisation de l’économie » et à la mise en place d’une « allocation confédérale des ressources pour assurer l’équilibre entre les régions ». En termes simples, cela équivaut à une combinaison de l’autogestion et de la planification participative afin de répondre aux besoins sociaux : une économie anarchiste classique.

Comme l’a dit Eirik Eiglad, ancien éditeur de Bookchin et analyste de la KCK :

Une importance particulière est la nécessité de combiner les idées des mouvements féministes et écologistes progressistes avec les nouveaux mouvements urbains et les initiatives de citoyens, ainsi que celles des syndicats, des coopératives et des collectifs locaux…

Nous pensons que les idées communalistes d’une démocratie basée sur les assemblées peuvent contribuer à rendre possible cet échange progressif des idées sur une base plus permanente, et avec des conséquences politiques plus directes. Pourtant, le communalisme n’est pas seulement un moyen tactique pour unir ces mouvements radicaux. Notre appel à la démocratie municipale est une tentative de mettre de la raison et de l’éthique à l’avant-poste des débats publics.

Pour Öcalan, le confédéralisme démocratique signifie une « société démocratique, écologique et libérée en matière de genre », ou simplement « la démocratie sans l’État ». Il oppose explicitement la « modernité capitaliste » et la « modernité démocratique », dans laquelle « les trois anciens éléments de base : le capitalisme, l’État-nation et l’industrialisme » sont remplacés par « une nation démocratique, une économie communale et une industrie écologique ». Cela implique « trois projets : un pour la république démocratique, un pour le confédéralisme démocratique et un pour l’autonomie démocratique » ;

Le concept de ‟république démocratique” se réfère essentiellement à l’obtention, longtemps niée, de la citoyenneté et des droits civils des Kurdes, y compris la capacité de parler et d’enseigner librement dans leur langue. L’autonomie démocratique et le confédéralisme démocratique font à la fois référence aux « capacités autonomes des personnes et à une forme de structure politique plus directe, moins représentative ».

Pendant ce temps, Jongerden et Akkaya soulignent que « le modèle du municipalisme libre vise à réaliser l’approche de bas en haut (‟bottom-up”) dans la conception et le fonctionnement d’un organe administratif participatif, du local au provincial ». Le « concept de citoyen libre (ozgur yarttas) [est] un point de départ » qui « comprend les libertés civiles fondamentales comme la liberté d’expression et d’organisation ». Les unités de base du modèle sont les assemblées de quartier ou ‟conseils” comme on les appelle indifféremment.

Il y une participation populaire dans les conseils, y compris de la part de personnes non-kurdes, et tandis que les assemblées de quartier sont fortes dans plusieurs provinces, « à Diyarbakir, la plus grande ville du Kurdistan turc, il y a des assemblées presque partout. » Par ailleurs, « dans les provinces d’Hakkari et de Sirnak… il y a deux autorités parallèles [le KCK et l’État], parmi lesquelles la structure confédérale démocratique est la plus puissante dans la pratique. » La KCK en Turquie « est organisé au niveau du village (köy), du quartier urbain (mahalle), du district (ilçe), de la ville (kent), et de la région (bölge), qui est appelée « Kurdistan du Nord ».

Le niveau le ‟plus élevé” de la fédération au Kurdistan du nord, le DTK (Congrès de la Société Démocratique) est un mélange de délégués de base élus par leurs pairs avec mandats révocables, qui constituent 60% de l’ensemble et des représentants de « plus de cinq cents organisations de la société civile, syndicats et partis politiques », qui composent les 40% restants, dont environ 6% sont « réservés aux représentants des minorités religieuses, des universitaires ou autres spécialistes et d’autres personnes ayant un point de vue particulier. »

La proportion au sein des 40% de ceux qui sont pareillement délégués directement des groupes de la société civile démocratique et non-étatiste comparé à ceux qui n’ont pas été élus ou sont choisis par les bureaucraties des partis politiques n’est pas claire. Le chevauchement d’individus entre mouvements kurdes indépendants et partis politiques kurdes, ainsi que l’intériorisation de nombreux aspects de la procédure de démocratie directe par ces partis, compliquent encore plus la situation. Toutefois, le consensus informel qui se dégage parmi les observateurs est que la majorité des prises de décision correspond à des procédures de démocratie directe d’une manière ou d’une autre ; que la plupart de ces décisions sont prises au niveau local ; et que les décisions sont prises à partir de la base, selon la structure fédérale.

Du fait que les assemblées et le DTK sont coordonnées par la KCK illégale, dont fait partie le PKK, ils sont désignés comme ‟terroristes” par la Turquie et la soi-disant communauté internationale (UE, États-Unis et autres). Le DTK sélectionne aussi les candidats du BDP, le parti pro-kurde (Parti pour la paix et de la démocratie), pour le Parlement turc, qui propose « l’autonomie démocratique » pour la Turquie, une combinaison de démocratie représentative et de démocratie directe. Conformément au modèle fédéral, il propose la création d’environ 20 régions qui autogouverneraient directement (selon le schéma anarchiste, pas la Suisse) « l’éducation, la santé, la culture, l’agriculture, l’industrie, les services sociaux et de sécurité, les questions des femmes, de la jeunesse et des sports », avec l’État continuant de conduire « les affaires étrangères, les finances et la défense. »

La révolution sociale prend son envol

Pendant ce temps, sur le terrain, la révolution a déjà commencé. Dans le Kurdistan turc, il y a un mouvement éducatif indépendant des ‟académies” qui organise des forums de discussion et des séminaires dans les quartiers. Dans la municipalité de Sûr à Amed [nom kurde de Diyarbakır, NdT], où une avenue s’appelle ‟Rue de la Culture”, le maire Abdullah Demirbas se félicite de la « diversité des religions et de systèmes de croyance » et déclare que « nous avons commencé à restaurer une mosquée, une église catholique chaldéo-araméenne-, une église orthodoxe arménienne et une synagogue juive ».

Jongerden et Akkaya signalent ailleurs que « les municipalités DTP ont lancé un ‟service municipal multilingue”, qui a suscité des débats houleux. Des panneaux indicateurs municipaux ont été érigés en kurde et en turc, et des commerçants locaux ont suivi le mouvement ».

La libération des femmes se poursuit par les femmes elles-mêmes à travers les initiatives du Conseil des femmes du DTK, qui établit de nouvelles règles de « quotas de femmes de quarante pour cent » dans les assemblées. Si un fonctionnaire bat sa femme, son salaire est reversé directement à la femme battue afin de maintenir sa sécurité financière et son usage comme bon lui semble. « À Gewer, si le mari prend une deuxième épouse, la moitié de sa succession ira à la première. »

Il existe des « Villages de la Paix », des communautés de coopératives, nouvelles ou transformées, appliquant leur propre programme complètement en dehors des contraintes logistiques de la guerre kurdo-turque. La première de ces communautés a été construite dans la province d’Hakkari, limitrophe de l’Irak et de l’Iran, où « plusieurs villages » ont rejoint l’expérience. Dans la province de Van, « un village écologique de femmes » est en construction pour abriter les victimes de la violence domestique, auto-suffisant « pour toute ou presque toute l’électricité nécessaire. »

La KCK tient des réunions deux fois par an dans les montagnes avec des centaines de délégués de chacun des quatre pays, avec comme priorité à son agenda, la menace de l’État islamique envers l’autonomie du Kurdistan du sud et de l’ouest. Les partis iraniens et syriens affiliés à la KCK, le PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan) et le PYD (Parti de l’union démocratique) mettent en avant également le confédéralisme démocratique. Le parti irakien de la KCK, le PÇDK (Parti pour une solution démocratique du Kurdistan) est relativement peu important car le Parti démocratique du Kurdistan (PDK, centriste) au pouvoir et son chef Massoud Barzani, président du Kurdistan irakien, n’a que récemment cessé de le harceler et commencé à le tolérer.

Mais, dans les régions montagneuses du Kurdistan irakien plus au nord, là où se trouvent la plupart des guérilleros et guérilleras du PKK et du PJAK, la littérature radicale et les assemblées s’épanouissent, avec l’intégration de nombreux Kurdes de la montagne après des décennies de déplacements. Au cours des dernières semaines, ces militant-e-s sont descendus des montagnes du nord pour combattre aux côtés des peshmergas irakiens contre l’EIIL, sauvant 20 000 yézidis et chrétiens dans les montagnes de Sindjar et ont reçu la visite de Barzani dans un affichage public de gratitude et de solidarité, mais surtout pour mettre la Turquie et les États-Unis dans l’embarras.

Le PYD syrien a suivi l’exemple du Kurdistan turc dans la transformation révolutionnaire de la région autonome sous son contrôle depuis l’éclatement de la guerre civile. Après les « vagues d’arrestations » de la répression baasiste, avec « 10.000 prisonniers, dont des maires, des chefs locaux du parti, des élus, cadres et militants […] les forces du PYD kurde ont renversé le régime du parti Baas dans le nord de la Syrie, ou Kurdistan occidental, [et] des conseils locaux ont éclos partout. » Des Comités d’auto-défense ont été improvisés pour fournir « la sécurité après la chute du régime baasiste » et « la première école enseignant la langue kurde » a été établie en même temps que les conseils intervenaient dans la distribution équitable du pain et de l’essence.

Dans le Kurdistan de Turquie, de Syrie, et dans une moindre mesure dans le Kurdistan irakien, les femmes sont désormais libres de se dévoiler et fortement encouragées à participer à la vie sociale. Les anciens liens féodaux sont brisés, les gens sont libres de suivre une religion ou aucune et les minorités ethniques et religieuses coexistent pacifiquement. S’ils sont capables de contenir le nouveau califat, l’autonomie du PYD dans le Kurdistan syrien et l’influence de la KCK au Kurdistan irakien pourrait bien servir de ferment pour une explosion encore plus profonde de culture et de valeurs révolutionnaires.

Le 30 juin 2012, le Comité national de coordination pour le changement démocratique (NCB), la plus grande coalition de la gauche révolutionnaire en Syrie, dont le PYD est le groupe principal, a adopté « le projet d’autonomie démocratique et le confédéralisme démocratique comme un modèle possible pour la Syrie ».

Défendre la révolution kurde face à l’État islamique

La Turquie, quant à elle, a menacé d’envahir les régions kurdes si « des bases terroristes étaient installées en Syrie », au moment où des centaines de combattants de la KCK (y compris du PKK) de tout le Kurdistan traversaient la frontière pour défendre Rojava (l’ouest) face à l’avancée de l’État islamique. Le PYD affirme que le gouvernement islamiste modéré de la Turquie est déjà engagé dans une guerre par procuration contre eux, en facilitant le transit des djihadistes internationaux à travers la frontière pour qu’ils combattent aux côtés des islamistes.

Au Kurdistan irakien, Massoud Barzani, dont la guérilla a combattu aux côtés de la Turquie contre le PKK dans les années 1990 en échange de l’accès aux marchés occidentaux, a appelé à un « front uni kurde » en Syrie à travers une alliance avec le PYD. Barzani avait signé en 2012 avec Salih Muslim, leader du PYD, l’‟Accord d’Erbil” formant le Conseil National Kurde et reconnaissant que « toutes les parties sont sérieuses et déterminées à continuer à travailler ensemble ».

Pourtant, alors que l’étude et la pratique des idées socialistes libertaires parmi la direction et les bases de la KCK est assurément un développement positif, il reste à voir dans quelle mesure cette influence est suffisamment sérieuse pour qu’ils abandonnent leur passé autoritaire sanglant. Le combat kurde pour l’autodétermination et la souveraineté culturelle est une lueur d’espoir au milieu des sombres nuages qui s’amoncellent au-dessus de l’État Islamique et des guerres sanglantes inter-fascistes entre l’islamisme, le baasisme et le sectarisme religieux qui leur a donné naissance.

Une révolution pan-kurde socialement progressiste et laïque, avec des éléments socialistes libertaires, unifiant les Kurdes irakiens et syriens et revitalisant les luttes en Turquie et en Iran peut encore être une perspective. Pendant ce temps, ceux d’entre nous qui apprécient l’idée de civilisation doivent reconnaître leur gratitude aux Kurdes, qui combattent en première ligne jour et nuit contre les djihadistes du fascisme islamiste en Syrie et en Irak, en défendant de leur vie les valeurs de la démocratie radicale.

« Les Kurdes n’ont pas d’amis sauf les montagnes »

– Proverbe kurde

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Rafael Taylor est un militant socialiste libertaire et un journaliste indépendant résidant à Melbourne. Il est également animateur de l’émission de radio “Floodgates Of Anarchy”, membre de l’ASF-IWA (AIT) et coordinateur de l’Alliance de la gauche libertaire à Melbourne.


Source : http://roarmag.org/2014/08/pkk-kurd…

Traduction : XYZ / OCLibertaire

Murray Bookchin et la Décroissance

Parution de « Murray Bookchin, pour une écologie sociale et radicale » aux éditions Le passager clandestin, dans la collection des Précurseurs de la Décroissance dirigée par Serge Latouche. Rédigé à quatre mains par Floréal Romero et Vincent Gerber, l’ouvrage fait une présentation de l’écologie sociale de Murray Bookchin en lien avec les idées de la décroissance. Les points communs ainsi que des critiques sont présentées sur la première moitié du livre, tandis que la deuxième est composée d’extraits de textes de Bookchin en lien avec la décroissance.

Bookchin remet en cause les fondements même de la société dans laquelle nous vivons ; particulièrement le capitalisme, accompagné de son inséparable « poisson-pilote » : la croissance. « Bien que rarement citée par les partisans de la décroissance, l’écologie sociale partage un grand nombre de points communs avec ce courant de pensée. Réduction de la taille des villes, critique de la société de consommation, mais aussi de la technologie (à propos de laquelle Bookchin avait une vue plus nuancée que l’image qui est généralement faite de lui), réduction du temps de travail, création de biens durables, promotion d’un mode de vie alternatif et plus humain… (…) Bookchin entend arriver au développement d’une société organique – c’est-à-dire faite d’interrelations d’échanges et d’entraides profitables pour chacune des parties –, non dominatrice, répondant aux aspirations et aux besoins humains – matériels, mais aussi psychiques et physiologiques – autant qu’à ceux de l’environnement » (Vincent Gerber et Floréal Romero).

 

Les cinq extraits présentés sont issus de :

– Ecologie et pensée révolutionnaire (1964)

– Pour une technologie libératrice (1965)

– Une société à refaire (1989)

– Mort d’une petite planète (1989) [inédit en français]

– Qu’est-ce que l’écologie sociale ? (1993) [inédit en français]

 

Sortie le 16 octobre 2014.

Collectif Direct: Le municipalisme libertaire

Ce texte a été reproduit via
un logiciel de reconnaissance de texte,
des erreurs peuvent subsister.

Collectif Direct!, Du réformisme libertaire, 1999.

Le Municipalisme libertaire

 

 

Janet Biehl, Le Municipalisme libertaire, Ecosociété, 1998, 293 p.

 

Il faut tout de suite dire que derrière ce livre se trouve Murray Bookchin, et l’auteure de ce texte ne s’en cache pas. Son idée est de livrer un « résumé » aussi exact que possible des théories de celui-ci. Toutefois, il est bien clair que les dimensions d’un tel ouvrage ne sont pas propres à contenir les dizaines d’années de réflexion et de travail de Bookchin. Aussi, ce livre souffre-t-il d’une certaine tendance à la simplification et au raccourci. Ces défauts, difficile­ment évitables dans ce genre d’exercice, permettent tout de même de se faire une bonne idée de ce qu’est le municipalisme libertaire.

Bookchin est certainement un des principaux pen­seurs anarchistes de ce siècle. Après avoir été un syn­dicaliste très actif dans les années trente aux États­-Unis, il s’intéresse à partir des années soixante à l’écologie et aux destructions causées à l’environnement par le capitalisme. Pour lui, comme pour Marx avant lui, « le capitalisme est un système qui doit nécessairement détruire la société à cause de son principe directeur de pro­duction pour la production, de croissance pour la croissance ». La solution est pour Bookchin la mise en place d’une société rationnelle communiste libertaire qui articule au mieux les intérêts des individus et la préservation de l’environnement naturel. Il est notable qu’à la différence de certains écologistes radi­caux dits « profonds », il ne se défie pas de la techno­logie et, qu’il compte, au contraire, sur sa mise en œuvre bienfaisante, notamment pour tendre à sup­primer les travaux les plus pénibles.

Bookchin a profondément étudié l’histoire de l’or­ganisation politique des sociétés humaines. Sa conclusion est que c’est la Cité qui doit servir de base à la transformation sociale. Cette « histoire des Cités » est certainement un des aspects les plus intéressants du travail de Bookchin. Il observe qu’avec l’appari­tion de la Cité, c’est le champ politique qui s’ouvre et, sonnant la fin des appartenances tribales et claniques, permet l’émergence de l’espace public. Son idée est que l’existence de l’État n’est pas une fatalité et que dans son histoire il s’est vu confronté à la Cité. Un de ses modèles est celui des cités médiévales (Xe au XIIIe siècle), rencontrées par exemple dans le nord de l’Italie, dont il démontre l’opposition au modèle féodal en vigueur. Une opposition qui, d’ailleurs, ne cessera de croître, et se traduira par une volonté d’au­tonomie manifestée par les communes auprès et contre les seigneurs féodaux. Pour lui, le politique ne se confond pas forcément avec l’État, et la Cité offre des possibilités pour des pratiques de démocratie directe.

Il relève d’ailleurs que l’État-nation, hégémonique à l’heure actuelle, ne peut se construire qu’au détri­ment des unités municipales. Pour autant, on ne trouve trace chez lui d’aucune complaisance à l’égard des modèles qu’il a étudiés. Il reconnaît toute l’étendue de leurs lacunes, comme à Athènes ou dans les cités médiévales qui ne conféraient aucun droit politique aux femmes, et ne conféraient pas le statut de citoyen aux plus pauvres.

Malgré cela, Bookchin estime qu’il y a là source à inspiration pour une organisation sociale libertaire. Pour lui l’espace de la ville et, encore plus, celui du quartier permettent de mettre en relation des indi­vidus sur des sujets qui les concernent également : environnement, éducation, transport. La base de l’or­ganisation municipaliste libertaire sera donc l’assem­blée populaire souveraine. On trouvera une assemblée pour chaque ville ou partie de ville pour les plus grandes, qui seront reliées entre elles sur le modèle de la confédération. Concernant le fonctionnement de ces institutions, des garde-fous directement empruntés aux idées anarchistes seront mis en place afin d’éviter que l’apparition d’une classe politique. Ainsi, le pouvoir décisionnel reviendra en toute chose à l’assemblée, et ses représentants seront désignés pour dire ou faire ce pour quoi l’assemblée les aura mandatés. Toute cette réalité future du municipalisme libertaire est longuement présentée dans ce livre, mais les exemples concrets sont peu très peu nombreux, ce qui n’aide pas à rendre l’ensemble clair.

Comme dans toute théorie révolutionnaire, une des colles qui est posée est celle de la transition, c’est-à-­dire des actions à mener et des structures à mettre en place en vue d’un changement radical de société. Bookchin envisage de participer aux élections muni­cipales dans le but d’utiliser la campagne pour faire connaître les idées municipalistes, et d’avoir des représentants à l’assemblée municipale, où ils pour­raient faire valoir leurs idées et influencer la politique municipale. Cette proposition est pour le moins éton­nante de la part d’un anarchiste, lorsque l’on sait la défiance – justifiée! – de ces derniers à l’égard des élections. En effet, qu’est-ce qui va garantir que les élus se tiendront au programme de leur groupe, et qu’aucuns de ceux-ci ne va accepter une place dans l’exécutif (ce contre quoi Bookchin met pourtant en garde) ? Selon lui, la force de caractère et de convic­tion des militants. Cette réponse n’est bien sûr pas satisfaisante, et cette idée d’intégrer, ne fut-ce qu’au niveau local, le jeu électoral apparaît comme le plus sûr moyen de se dissoudre dans le système.

Bookchin préconise aussi de mettre en place dès aujourd’hui des assemblées municipalistes libertaires, lieux d’apprentissage pour les militants, parallèle­ment aux institutions classiques, qui n’auront certes, aucun réel pouvoir, mais qui en se renforçant devien­dront de fait (accroissement du nombre de membres, action directe) des interlocuteurs obligés pour les autorités. Mais la question se pose de la tolérance par ces dernières de telles structures, si d’aventure celles­-ci parviennent à dépasser le stade de la discussion pour avoir un impact effectif sur leur réalité. Pour Bookchin, cette confrontation est inévitable et même souhaitable, car, le but est selon lui, d’en arriver à créer une situation révolutionnaire, mais ce livre nous dit peu de choses sur la façon de se comporter lors de telles « crises ».

Mais la plus grande objection qui est à faire à la théorie de Bookchin c’est qu’elle ignore quasi totale ment, du moins dans la version de Janet Biehl, la dimension économique. On sait certes que l’éco­nomie, une fois faite la révolution municipaliste liber­taire, sera municipalisée, c’est-à-dire que la gestion de la production sera entre les mains des assemblées de citoyens. Il nous est aussi dit que les travailleurs auront aussi leur avis à donner en tant que citoyens mais que comme travailleurs, ils ne sauraient avoir le contrôle de la production car cela pourrait faire renaître la concurrence entre usines. Ce problème peut effectivement se présenter, mais on peut aussi imaginer que les assemblées de citoyens en viennent à faire preuve d’autoritarisme à l’endroit de certaines catégories de travailleurs peu représentés en leur sein, car Bookchin signale que la participation aux assemblées ne sera pas obligatoire. Si l’économie municipaliste libertaire est peu définie, c’est qu’il l’écarte d’entrée d’un processus qui est fondamenta­lement politique. Ainsi, pour maintenant rien n’est dit concernant la lutte contre le pouvoir des capitalistes dont l’action ne cesse de dégrader les conditions de vie des individus. Là-contre, ni les assemblées citoyennes parallèles et symboliques, ni quelques élus municipaux, même fidèles, ne pourront rien faire. De même, il n’est guère tenu compte du fait que, si les problèmes de la ville et du quartier peuvent rapprocher les gens, les mêmes personnes ne continuent pas moins à occuper des places différentes dans l’organi­sation sociale et économique et de disposer de moyens différents (argent, temps). A ces conditions, des disparités difficilement surmontables risquent d’apparaître dans une assemblée qui ne prendra pas en compte cette réalité. A la question qui est posée à Bookchin en fin d’ouvrage concernant le temps et les possibilités qui manquent aux citoyens les plus défavorisés pour « se présenter à une assemblée publique », il répond : « si les gens veulent devenir des êtres humains plutôt que des organismes qui ne font que survivre, je pré­tends qu’il faut faire quelques compromis. » Cette réponse brutale – c’est un euphémisme ! – semble ignorer que beaucoup sont aujourd’hui dans des situations de survie auxquelles seule une amélioration de leur situation économique peut remédier. Pour cela, un projet révolutionnaire doit intégrer le vécu écono­mique des personnes.

Oslo conference 2014 (anglais)

Voici l’annonce officielle de la conférence d’Oslo sur l’écologie sociale, portée entre autres par le groupe de New Compass.
Elle aura lieu du 25 au 27 septembre et portera sur le thème des défis écologiques.

Welcome to Ecological Challenges

Oslo 2014 Conference
25-27 September 2014

The ecology movement deals with the greatest social and political challenge of our time: climate change. How should we meet this challenge? Some claim that democracy is to slow to solve the climate crisis, and that authoritarian measures are necessary to create a greener future. At the conference we will explore the idea of participatory democracy as a counter argument to this claim. How do differences in scale (from the local to the global) decide the ways in which we confront environmental challenges? And what does this mean in terms of strategies for the ecology movement?

Our conference, Ecological Challenges, aims to provide a space where different schools of the ecology movement and various researchers can come together to discusss the future of our cities, environmental ethics and the social dimension of ecology. This conference is a rare event in that it involves both academics who are working on these themes, as well as activists from the ecology movement. The conference sets out to strengten our common goals for an ecological society and will set new important directions for ecological politics.
Ecological Challenges is organized by New Compass and the Department of Sociology and Human Geography at the University of Oslo. We organize the event on the assumption that activists from the ecology movements can benefit from a theoretical reflection on its positions and practice, and that academics can benefit from discussing their research with movement actors from and contend with their perspectives. Still, we raise the question: how this can happen in practice?

Register today and join our discussions!

See here: http://new-compass.net/2014conference

See you in Oslo in September!

Critiques du municipalisme libertaire

Il a été pris le parti de rassembler ici un certain nombre de critiques formulée (principalement dans la presse) du municipalisme libertaire. Le but n’est pas de prétendre à l’exhaustivité (la sélection se limite aux critiques publiées et en français), mais de rendre accessible en un même endroit les textes et réactions occasionnées, notamment dans la presse alternative, suite au développement de ce projet politique. La page sera tenue à jour et enrichie et au fur et à mesure des articles retrouvés.

La question d’y répondre s’est posée. Il y a néanmoins un certain malaise à le faire tant d’années après. Les auteurs n’ont pas forcément les mêmes positions aujourd’hui. Il a été choisi de se limiter à des résumés et commentaires succincts.

N’hésitez pas à nous contacter pour nous signaler des articles non référencés.

 

–  Paul Boino, « Municipalisme ou communalisme« , Alternative Libertaire N°236 fév 2001.
-> repris dans Le quartier, la commune, la ville, des espaces libertaires, édition du Monde libertaire, 2001.

Critique de l’analyse de la diminution du poids de la lutte des classes faites par Bookchin (il faudrait en réalité plutôt parler de récupération des basses classes par la société de consommation). Selon Boino, on ferait plutôt face à une métamorphose du prolétariat (dont la nature serait à redéfinir) plutôt que sa disparition en tant que classe consciente (et lutteuse). Il dénonce également le peu de pouvoir des communes aujourd’hui et donc leur incapacité à peser pour mener un changement radical à partir de là.

 

Denis, « L’illusion d’un municipalisme libertaire », OCL, Janvier 2001.

 

– Marianne Enckell, « Agitation communale ou municipalisme libertaire« , in Le quartier, la commune, la ville, des espaces libertaires, édition du Monde libertaire, 2001.

Rappel historique de l’idée de l’action communale, et critique de la perspective électorale (notamment de l’incompatibilité du système avec le mandat impératif).

 

Le Municipalisme Libertaire, in Aujourd’hui, N°27, octobre 1998.
->
repris dans L’affranchi, printemps-été 1999.
->repris dans Collectif direct, « Du réformisme libertaire », 1999.

 

– Philippe Pelletier, « Municipalisme libertaire ou Socialisme anarchiste« , in IRL N°68-69, été 1986.

Longue critique, dont les points principaux portent sur l' »essence libertaire » attribué par Bookchin à la ville/commune (lieu de vie) face à l’usine (lieu de travail) ; la critique de la participation d’anarchistes aux conseils communaux ; la réfutation de la diminution du prolétariat (si on prend les chiffres mondiaux plutôt que des seuls USA). Au final, pour Pelletier, Bookchin s’écarte de l’anarchisme.