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Janet Biehl: Ecology or Catastrophe, The life of Murray Bookchin

 

 

L’auteur nord-américaine Janet Biehl a rédigé un imposant essai retraçant la vie de Murray Bookchin. Un ouvrage très attendu : très peu d’écrits abordaient avec précision le parcours, assez hors du commun, de ce libertaire, écologiste radical avant l’heure.

 

En 2006, peu avant sa mort, Murray Bookchin a demandé à celle qui partageait ses jours ce qu’elle allait faire une fois qu’il ne serait plus là. En effet, et comme Janet Biehl l’avoue elle-même, Murray Bookchin représentait une grande part de sa vie : elle était sa compagne, sa secrétaire, sa relectrice, et bien plus encore. « Je vais écrire ta biographie » lui répond-t-elle. Mais sans doute à ce moment-là ne s’imaginait-elle pas l’ampleur de la tâche.

Il aura fallu à peine moins d’une décennie à l’auteur pour réaliser sa promesse. Et il suffit en effet d’un regard aux notes de fin de chapitre pour comprendre toute l’étendue du travail qui a été fourni : relecture de l’ensemble (ou peu s’en faut) de ses textes, interviews de plusieurs dizaines de ses anciens compagnons de route, recherche dans les archives de Bookchin, de l’État, du FBI et des établissements où l’homme avait enseigné, tout cela pour retrouver des documents permettant d’établir une chronologie claire de la vie de cet infatigable militant. Un projet vertigineux, entrepris avec beaucoup de sérieux et qui en fait toute sa valeur.

Ecology or Catastophe, the life of Murray Bookchin constitue donc la véritable première biographie précise consacrée à l’auteur et à ce titre fera référence longtemps. [Je pourrais pourrais bien sûr signaler mon propre ouvrage sur le sujet, mais j’étais loin d’avoir accès à autant de sources que Biehl. Si ces deux ouvrages se ressemblent sous bien des aspects, c’est bien parce que bon nombre des informations biographiques recueillies me venaient d’articles rédigés par ses soins et des informations complémentaires qu’elle a pu m’apporter. NdA]

Le livre, plaisant à lire, peut être découpé en plusieurs parties. La première, de l’arrivée des parents de Murray Bookchin à New York en 1913 à 1940, retrace son histoire familiale, les problèmes relationnels avec sa mère notamment et l’adhésion à différents groupes communistes comme famille de remplacement. On apprend les raisons qui l’ont d’une part conduit à adhérer à l’YCL, la Young Communist League, puis dans quelles circonstances il l’a quittée. On découvre aussi le contexte d’extrême pauvreté de sa famille qui a très vite poussé Bookchin à se débrouiller et faire ses débuts dans le monde du travail. En réalité, sa formation, Bookchin l’a principalement faite dans la rue, au contact des groupes militants. Dans ce monde d’adultes, le jeune homme, passablement laissé à lui-même après le décès de sa grand-mère, à dû grandir et apprendre vite. Et il se démarquera très vite par son grand talent oratoire, qui restera sa marque de fabrique et sera loué par tous ceux qui l’ont côtoyé.

Cette partie est sans nul doute celle où le travail de Biehl est le plus remarquable, vu l’éloignement des faits et la difficile reconstitution de ceux-ci. Par moments d’ailleurs, l’auteur est obligée d’utiliser la conjecture ou d’opérer des reconstructions pour illustrer son propos (« Murray a probablement dit ceci, pensé cela », « untel pourrait lui avoir dit », etc.). Une démarche qui montre d’ailleurs le caractère subjectif affiché de cette vie reconstituée, que Biehl ne cherche jamais à cacher. Il en ressort, avec la contextualisation des faits, un côté romancé peu académique mais qui étoffe le propos et rend la lecture plus vivante. Le livre dans son entier d’ailleurs joue sur cet équilibre entre le sérieux de l’essai, raconté d’une façon très personnelle, très intime même par moment. Si Janet Biehl rend public le lien affectif fort qui la liait à Murray Bookchin, elle n’en cherche pas moins une certain objectivité dans ce qu’elle avance, en prouvant autant que possible ses propos par des documents ou des témoignages.

Les années 50-70 marquent ensuite une période plus connue avec les premiers écrits de Bookchin, là encore contextualisés : ses influences, ce qui a motivé leur écriture, leur impact notoire, les tournées de conférences, etc. Le lien tumultueux entre le jeune homme et l’ancien trotskiste Josef Weber est ici particulièrement détaillé, tout comme celui plus tard avec le jeune Alan Hoffmann, deux hommes à qui Bookchin a dédié son Post-Scarcity Anarchism mais dont le lien avec Bookchin n’avait jamais réellement été explicité.

Le récit s’élargit alors et s’intéresse aux proches de Bookchin, à leurs projets, comment ils se sont développés, avec quels succès et quels échecs. On suit ainsi le développement de différents groupes et expériences, que ce soit le développement du mouvement SDS, le lancement de l’Institut d’écologie sociale au Vermont, l’arrivée en politique du parti progressiste MCM à Montréal ou le développement alternatif d’une banlieue pauvre de New York, orchestrée par le groupe CHIARAS. Le livre se veut ainsi plus qu’une simple biographie de Bookchin, il marque l’histoire d’une frange radicale, écologiste et/ou libertaire, du militantisme de l’époque, dans ses espoirs comme dans ses amères désillusions.

Dans la dernière partie enfin, des années 80 jusqu’à la fin, le ton change. On découvre ici plus les difficultés du militant vieillissant, ses problèmes de santé, mais surtout sa déprime, alimentée par une désillusion croissante sur ses croyances en une possible révolution. Surtout, Janet Biehl ayant rencontré Bookchin au milieu des années 80, elle peut à partir de là plus parler en son nom, offrir un récit plus personnel. Elle y raconte sa rencontre avec Bookchin, alors sexagénaire, et le début de leur relation. On sent bien alors à travers les mots de l’auteure et ceux des différents témoignages recueillis tout le charisme du personnage. De même que ce but inlassable de vouloir répandre ses idées et créer un mouvement écologiste radical.

Pris globalement, Ecology or Catastrophe se lit vraiment comme le parcours d’un homme qui a constamment œuvré pour la révolution : écrivant sans répit, faisant de nombreux voyages (en Europe notamment) pour rencontrer les groupes radicaux, s’en inspirer, créer des liens, des réseaux, des groupes locaux. Avec des anecdotes fortes, comme l’université Ramapo qui hésite à engager comme professeur cet homme, sorti des usines et sans autres diplômes qu’un équivalent du BAC obtenu en cours du soir… et qui finalement en sortira professeur émérite. Le principal reproche qui sera certainement fait à ce récit, c’est peut-être justement de renvoyer à une vision générale très (trop diront certains) positive de la vie de Murray Bookchin. Il est vrai qu’il faut attendre la moitié du livre pour voir les premières critiques apportées à sa personne, ce qui donne par moment un sentiment de « trop beau pour être vrai ». Beaucoup de clairvoyance et de découvertes lui sont attribuées – dont à ma surprise l’invention du terme « écoféminisme », p.195, pour le monde anglo-saxon. Mais, comme cela a été dit, les allégations sont presque toujours prouvées, ce n’est donc pas la crédibilité des faits exposés qui est mise en cause.

Ce ressenti s’explique plutôt autrement : une large partie des sources (dont le choix n’est on le sait jamais neutre), notamment sur son passé, proviennent de Bookchin lui-même : ses écrits, des interviews de lui, les commentaires de ses œuvres, etc. D’où un regard et des choix largement positifs. On voit que les gens interviewés sont majoritairement des proches de celui-ci, et non des critiques. Plusieurs noms d’anciens proches ne seront ainsi que peu cités. L’auteur explique en début d’ouvrage les raisons de l’absence d’interview de la famille de Bookchin, son ex-femme et ses enfants en particulier. On pourrait en rajouter d’autres. Reste que si tel partisan ou tel détracteur, par exemple Takis Fotopoulos ou John Clark [NdA : le lecteur francophone trouvera sa propre version de sa rupture avec Bookchin dans l’ouvrage L’Anarchisme en personne, éd. ACL, 2006] est absent, cela s’explique aussi pour des raisons personnelles évidentes et propres à l’auteur ou à Bookchin lui-même.

Reste que s’il y a des blancs et des silences, l’auteur a eu largement l’honnêteté de chercher à corriger en partie ces manques par des documents à sa disposition, comme les correspondances échangées ou d’autres sources indirectes. Janet Biehl nous livre ainsi en définitive sa vision de Bookchin, encore une fois forcément subjective de par le lien affectif qui les unissait. Un autre regard aurait mis en valeur d’autres événements, d’autres anecdotes et le récit aurait été différent.

Les critiques, si elles auraient pu être plus appuyées, peuvent néanmoins se déduire de la lecture des faits exposés. Un exemple parmi d’autres : il est ainsi intéressant de comparer la description de Josef Weber (qui fut un temps le mentor de Bookchin, comme un père de substitution) – décrit comme un homme très sûr de lui, charismatique, entouré de jeunes militants dévoués, mais qui finit par réfuter toute critique de sa pensée et refuser de se remettre en question – avec celle qui caractérisa Bookchin dans les dernières décennies de sa vie. Une période aussi marquée par la rupture avec les anciens camarades, une perte de prestige, une forme d’inflexibilité sur le contenu de sa pensée, etc. Même si la comparaison a ses limites, il y a sans doute pour tout théoricien une réflexion à avoir sur ces questions. La volonté de rester radical et fidèle à ses idées est louable, mais elle tourne trop facilement vers une forme d’intransigeance qui finalement nous coupe du monde – et donc de leur potentiel réalisation.

On ne peut s’empêcher de voir ce grand contraste entre les années 60 et les années 90. Il se reflète d’ailleurs dans les titres de chapitre (qui intelligemment caractérisent le personnage vis-à-vis d’une période) que, dans les années 60, Bookchin était « Man of the moment », l’homme qui « prenait la colère des gens et lui donnait une expression intellectuelle » (p.182). Mais il sera dans les années 90 « Historian », l’homme qui étudie les révolutions du passé tant il ne croit plus à leur éclosion contemporaine (avec raison sans doute). Comme un homme devenu en rupture avec le présent et qui peine à retrouver les mots qui lui permettaient de dialoguer de façon pertinente avec son temps.

Si Biehl montre que le tournant dans la renommée de Bookchin, placé en 1987, est largement dû à sa forte critique de la Deep Ecology, je pense qu’il faut y voir bien plus que cet unique événement. Si les lettres et les invitations à donner des conférences diminuent à partir de là, c’est sans doute, au-delà des polémiques dans lesquels l’homme se lançait, que ses écrits répondaient moins aux attentes d’une époque. Les anarchistes avaient alors déjà accueilli avec scepticisme le municipalisme libertaire quelques années auparavant. Et pour amorcer un changement, il fallait bien trouver un moyen de convaincre autour de soi. Là, les talents oratoires n’ont pas suffit et, comme le fait remarquer Biehl, en citant Roussopoulos notamment, ils ont par un manque de retenue dans le débat, parfois retourné les partisans contre lui (223-224).

Ce livre est révélateur de beaucoup de choses et il y aurait en réalité encore beaucoup à en dire. La force de Biehl est d’avoir fait de cette somme d’informations éparses récoltées un récit cohérent, précis et surtout plaisant à lire, avec une véritable volonté d’expliquer l’homme et sa pensée de façon très large, dans son développement comme dans ses concrétisations. Son pari de se placer sur une frontière, peu habituelle il est vrai, entre l’académisme et l’intime rend aussi le livre plus chaleureux qu’une simple suite d’événements quelques peu austères. Pour tous ceux qui s’intéressent à la pensée de Bookchin, on ne peut que se réjouir que quelqu’un ait accompli cet important travail.

Vincent Gerber

Janet Biehl, Ecology or Catastrophe, The Life of Murray Bookchin, éd. Oxford University Press, 2016, 340 PP.

Conférence « L’écologie sociale et radicale » au CAD

Le 19 novembre 2015, le CAD, Centre Ascaso Durutti à Montpellier, organisait une conférence dédiée à l’écologie sociale, de Bookchin, mais aussi de Reclus. Deux heures de débat, avec Ronald Creagh, un des premiers traducteurs et diffuseurs de Bookchin en France, et Jocelyn Malloin, d’Alternative Libertaire, qui livre un aperçu global très juste et très clair de la pensée de l’Américain.

 

 

Lien direct (et autres archives des conférences du centre) ici.

Compte-rendu de la rencontre sur l’écologie sociale du dimanche 13 décembre 2015

Nous transmettons le compte-rendu de la rencontre de Paris du 13 décembre :

 
La rencontre autour de l’écologie sociale du dimanche 13 décembre, qui a rassemblé une bonne quinzaine de participants dans les locaux d’Artisans du Monde 20ème à Paris, s’est révélée opportune et fructueuse.
L’intervention de Dimitri Roussopoulos, en introduction, a été appréciée par les participants. Il a dressé un bilan de la COP 21 et des évènements parallèles et exposé les perspectives d’avenir telles qu’il les envisageait, du point de vue de l’écologie sociale : plus de démocratie comme condition d’un changement radical ; le droit à la ville comme outil pour cela et pour le changement de société. Il a évoqué la création du TRISE (Institut Transnational de l’écologie sociale), réseau d’activistes/intellectuels européen dont l’objectif est de développer la pratique et la connaissance de l’écologie sociale, et a souligné le fait qu’il y manquait encore de membres français.
La discussion qui a suivi, intéressante de par la qualité d’écoute et la répartition du temps de parole, a vu les participants se retrouver sur l’intérêt de développer et de faire connaître l’écologie sociale en France. Chacun a pu exposer son point de vue et faire part aux autres des projets et actions auxquels il participait. Il est apparu qu’une convergence réelle existait entre ces différents engagements. L’idée a été évoquée d’organiser en France des États généraux de l’écologie sociale.
Parmi les points évoqués, les décisions prises ou les questions soulevées lors de cette discussion :
– le manque, en France, alors que des initiatives d’avenir se multiplient (AMAP, agriculture urbaine, mouvement des villes en transition, coopératives intégrales, circuits courts, la foison d’initiatives à l’échelle municipale ou de quartier,…) d’un mouvement à l’échelle nationale (origine, moyens d’action, buts) qui serait le fruit du rassemblement de ces différentes initiatives, et qui permettrait aux différentes initiatives de se coordonner pour agir à plus grande échelle.
– la grande proximité du mouvement décroissance d’avec l’écologie sociale.
– le succès des évènements Alternatiba organisés dans toute la France
– la création de la coopérative politique (transpartidaire) Écologie sociale
– la venue éventuelle de participants à la prochaine rencontre/conférence du TRISE qui aura lieu début septembre 2017 à Thessalonique en Grèce dans le cadre du festival annuel de la démocratie directe de Thessalonique
Enfin, nombre de participants ont convenu non seulement de relayer l’appel international rencontrespost-capitalisme et la rencontre de Lyon « Ecologie sociale et décroissants » (qui a également pour dates Bruxelles, Barcelone et Montpellier) du printemps 2016, mais également de participer à l’organisation d’une conférence à Paris sur le thème au printemps 2016 également.

Les « Town meetings » du Vermont: une tradition vivante

Nous relayons ici un article de Brian Tokar, militant et directeur de l’Institute of Social Ecology du Vermont et traduit par le site Populaction.

 

Ceux qui sont familiers avec les origines de la stratégie politique du municipalisme libertaire de Murray Bookchin sont conscients du rôle central qu’a joué la tradition des Town Meetings du Vermont rural dans la naissance de cette approche, assez unique, de la politique locale qui est celle de Bookchin. Les Town Meetings du Vermont comptent parmi les institutions de démocratie directe les plus anciennes et les plus prospères au monde aujourd’hui. Dans l’ère qui précéda la Révolution Américaine, ils étaient au cœur d’une tradition de démocratie directe vivante, mais historiquement problématique, à travers toutes les colonies du Nord-Est des États-Unis, et ils furent parmi les premiers à abolir les critères de participation excluant traditionnels comme la religion, le genre ou la condition de propriété. Comme l’a décrit Bookchin dans le premier volume de The Third Revolution, ce phénomène s’étendit, pendant la période pré-révolutionnaire, aux autres colonies, qui à leur tour décidèrent d’ouvrir les portes de leurs assemblées d’habitants à tout citoyen ou citoyenne, quelque soit sa religion, son métier ou sa richesse.

 

Article complet à lire ici.

Emission radio : Interview de Daniel Blanchard et Helen Arnold

Repris du site Paris-Luttes.info :

 

Vive la sociale : émission spéciale Murray Bookchin, promoteur du municipalisme libertaire

Publié le 12 décembre 2014 | Maj le 18 décembre 2014

Interview dans l’émission de radio FPP de Helen Arnold et Daniel Blanchard, qui ont traduit certains des livres de cet auteur libertaire et qui l’ont bien connu.

Murray Bookchin, militant libertaire américain mort en 2006, fondateur de l’écologie sociale et auteur de plusieurs ouvrages, semble redevenir d’actualité. Bien des luttes d’aujourd’hui pourraient en effet se réclamer de cette « écologie sociale » et se nourrir de sa pensée.

Mais en tant que promoteur du « municipalisme libertaire », Bookchin a aussi contribué à l’évolution de la pensée d’Ocalan, et à travers lui à l’évolution vers des positions autogestionnaires du parti kurde PKK. Helen Arnold et Daniel Blanchard, qui ont traduit certains de ses livres et qui l’ont bien connu, nous retracent son parcours de militant et de penseur.

 

 

Emission Vive la Sociale spéciale Murray Bookchin
Interview dans l’émission de radio FPP de Helen Arnold et Daniel Blanchard, qui ont traduit certains des livres de cet auteur libertaire et qui l’ont bien connu.

 

Le Rojava : pauvre en moyens mais riche en esprit

Janet Biehl a grandi à Cincinnati, dans l’Ohio, et elle a suivi les cours de l’université Wesleyan (promotion de 1974) et au Centre Graduate de l’Université de la Ville de New York (1987). Elle fut une collaboratrice du théoricien libertaire Murray Bookchin et sa compagne de 1987 à sa mort en 2006.

Janet Biehl, également peintre, imprimeuse et artiste graphique, gagne sa vie en tant que correctrice indépendante. Elle vit à Burlington, dans le Vermont. Cette interview est reprise de son blog personnel.

Après ma visite au Rojava au début de décembre 2014, j’ai publié un article avec mes impressions (disponible en français sur le site de l’OCL). Le journaliste Cesur Milusoy m’a interviewée le 23 décembre. Cet entretien a été publié en allemand. La version anglaise contient quelques amplifications par rapport à la version allemande.

Janet, vous revenez juste d’un voyage au Rojava qui a duré plus d’une semaine. Comment vous et le groupe êtes-vous entrés au Rojava ? La frontière turque est fermée et l’État islamique contrôle beaucoup de territoire en Irak.

Nous avons démarré d’Erbiln en Irak, et nous avons traversé la frontière à Semalka. Les organisateurs avaient arrangé le passage à l’avance. Une fois que nous étions arrivé•e•s, nous avons dû attendre quelques heures jusqu’à ce que quelqu’un passe un appel téléphonique. Alors nous avons traversé le Tigre et sommes entré•e•s au Djezîrê [1].

Le Djezîrê est un petit canton au Kurdistan syrien, qui est en guerre et qui en même temps est en train d’oser construire quelque chose de nouveau. Pour poser une question banale, quelles furent vos impressions ?

Le Rojava semblait pour moi être pauvre en moyens mais riche en esprit. Les gens sont braves, éduqués et dévoués à la défense de leur révolution et de leur société. Leur révolution est basiste et démocratique, pour l’égalité des genres et coopérative. Je n’avais jamais fait l’expérience de quelque chose comme cela. Les gens du Rojava sont en train de montrer au monde ce dont l’humanité est capable.

Vous êtes allée au Rojava pour voir si l’autogouvernement fonctionne suivant des principes libertaires. Qu’avez-vous trouvé ? Dans quelles mesures les principes de Murray Bookchin sont-ils présents ?

Le système du Rojava est similaire aux idées de Bookchin de la façon la plus cruciale ; le pouvoir monte du bas vers le haut. La base du système de Bookchin est l’assemblée des citoyen•ne•s. La base du Rojava est la commune. L’une de mes questions avant d’arriver était de savoir si les communes du Rojava étaient des assemblées de tou•te•s les citoyen•ne•s ou plutôt des rencontres de leurs délégué•e•s ou représentant•e•s dans un conseil. Mais j’ai découvert que les communes sont constituées de familles d’un quartier et que tout le monde provenant de ces ménages peut assister et participer aux rencontres. C’est une assemblée.

Une autre similarité est que dans les deux systèmes le pouvoir monte de manière ascendante à travers plusieurs niveaux. Les assemblées de citoyen•ne•s ne peuvent exister dans l’isolement — elles doivent avoir un mécanisme par lequel elles s’interconnectent avec leurs pairs, et un qui reste néanmoins démocratique. La solution du Rojava est le système des conseils populaires s’élevant à travers plusieurs tiers : le quartier, le district, la ville et le canton. Bookchin, par contraste, parlait de villes et de quartiers se confédérant. Murray appelait les niveaux plus larges « conseils confédéraux », là où au Rojava ils sont appelés conseils populaires à tous les niveaux, ou même « maison du peuple ». Dans les deux cas ils sont constitués de délégué•e•s mandaté•e•s, pas de représentant•e•s comme dans une législature. Les délégué•e•s du Rojava — appelé•e•s coprésident•e•s — convoient les souhaits du peuple au niveau suivant — ils et elles n’agissent pas de leur propre initiative. Donc c’est une autre similarité. Au Rojava, les conseils populaires ne sont pas constitués seulement de coprésident•e•s des niveaux inférieurs ; ils comprennent également des gens élus pour entrer à ce niveau. Les conseils semblent être très grands. Je pense que c’est une bonne idée.

En plus du système des conseils, le Rojava a également un gouvernement de transition, un double pouvoir intégré. Le système des conseils est séparé de celui-ci mais porte également les souhaits du peuple en son sein, à travers plusieurs mécanismes.

Vous avez également parlé du processus révolutionnaire là-bas.

Bookchin a énormément écrit à propos du processus révolutionnaire, dans ses histoires des mouvements révolutionnaires. Vous ne pouvez pas faire une révolution n’importe quel jour, faisait-il remarquer ; l’histoire doit être de votre côté, c’est seulement à son heure qu’une « situation révolutionnaire » se développe, quand il est possible de changer le système. Il regrettait que bien trop souvent, quand une situation révolutionnaire survenait, les révolutionnaires n’étaient pas prêt•e•s à celle-ci. Ils et elles avaient hâte d’avoir une opportunité pour réaliser le changement, mais ne s’organisaient pas en avance, et donc quand la situation révolutionnaire se développait, ils et elles manquaient leur chance.

Les habitant•e•s du Rojava n’ont pas fait l’erreur commune. Ils et elles se sont préparé•e•s durant des décennies avant que la situation révolutionnaire n’arrive, construisant des contre-institutions, créant un contre-pouvoir structuré. Le massacre de Qamislo en 2004 [2] leur apprit qu’ils n’étaient pas suffisamment préparé•e•s, alors ils intensifièrent leurs préparations. Donc quand la situation révolutionnaire vint en 2012, ils étaient prêts. Quand le régime s’est effondré, laissant un vide du pouvoir, les contre-institutions étaient en place pour prendre le pouvoir, et elles le firent.

Les habitant•e•s du Rojava comprennent quelque chose dont Murray témoignait également, à propos du pouvoir. La question n’est pas d’abolir le pouvoir — cela ne peut être fait. La question est plutôt de définir qui a le pouvoir ; est ce que ce sera un régime ou est-ce que ce sera le peuple ? Les habitant•e•s du Rojava comprirent quand le moment arriva qu’ils et elles pouvaient prendre le pouvoir, et ils et elles le prirent. Il aurait chaleureusement applaudi.

Et, finalement, je pense qu’il aurait fait l’éloge du travail du Tev-Dem, un mouvement d’organisations de la société civile établi afin de créer le système des conseils — les communes et les autres institutions d’auto-administration démocratique. Je pense qu’il aurait fait l’éloge de l’imagination des habitant•e•s du Rojava dans l’invention d’un mouvement dont l’objectif est de créer un autogouvernement démocratique.

Vous parlez d’une créativité dont Bookchin aurait fait l’éloge mais la créativité c’est essentiellement celle d’Abdullah Öcalan, chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK en kurde), qui fut inspiré par certains écrits de votre partenaire, comme l’a été la branche syrienne du PKK, le PYD. Le PKK se basait à l’origine sur une idéologie marxiste-léniniste. Avez-vous observé des signes de cela au Rojava ?

Dans les décennies passées, Öcalan et le PKK ont renoncé au marxisme-léninisme. Leur but est maintenant de créer une société démocratique à la base, écologique, coopérative et égalitaire entre les genres. Je n’ai pas vu de goulags là-bas, même fermés. J’ai vu un endroit qui semblait authentiquement engagé dans la création de cette société, même si c’est encore un travail en cours.

L’égalité entre hommes et femmes est une question importante pour vous. Au Moyen-Orient les femmes ont un rôle difficile. Est-ce que cela a changé au Rojava ?

La misogynie est profondément enracinée au Moyen-Orient. Les femmes ont moins de droits là-bas que presque partout ailleurs dans le monde. Leur intelligence et leur valeur sont dénigrées. Elles peuvent être mariées alors que ce sont encore des jeunes filles. Leurs maris peuvent les battre impunément et les maris peuvent avoir plusieurs femmes. Et quand une femme est sexuellement abusée, les membres mâles de sa famille la blâment et peuvent commettre un crime d’honneur ou même la contraindre à commettre un suicide d’honneur. Elle est souvent exclue de l’éducation et du travail en dehors de la maison et elle est certainement interdite de participation à la vie publique.

Au Rojava, cette condition sinistre est défaite car la société entière est engagée dans la création de l’égalité entre les sexes. Les filles sont éduquées aux côtés des garçons. Elles peuvent choisir toutes les professions. La violence contre les femmes est interdite. Une femme qui subit une violence domestique peut amener le problème à une rencontre publique, où le cas est discuté et soumis à enquête. Par-dessus tout elles peuvent participer à la vie publique. Dans l’autogouvernement démocratique du Rojava, une rencontre doit comporter quarante pour cent de femmes. Les institutions n’ont pas de dirigeant•e individuel•le — elles doivent toujours avoir deux coprésident•e•s, un homme et une femme. Une série élaborée de conseils de femmes existe aux côtés des conseils généraux. Les conseils de femmes ont un pouvoir de veto sur les décisions qui affectent les femmes. Les forces de défense du Rojava consistent en des unités pour les hommes et des unités pour les femmes [3].

Les femmes jouent-elles un rôle plus important dans la révolution, sans lequel ces structures n’auraient pas été possibles ?

Oui. Dans de nombreux endroits on nous a dit que la révolution du Rojava est une révolution des femmes ; qu’une révolution qui n’altère pas le statut des femmes n’est vraiment pas du tout une révolution ; que transformer le statut des femmes transforme la société entière ; que la liberté pour les femmes est inséparable de la liberté de la société, et même que les femmes sont « les principales actrices dans l’économie, la société et l’histoire ». De telles idées sont enseignées pas seulement dans les académies de femmes et à l’Académie de Mésopotamie [4] mais également, par exemple, dans les académies qui entraînent les forces de défense et de sécurité. À l’académie des Asayis [5] à Rimelan, on nous a dit que la moitié du temps de formation est dédiée à l’égalité entre les sexes.

Une des causes de conflit au Moyen-Orient est l’oppression des groupes ethniques. Au Rojava beaucoup de cultures et de religions existent aux côtés les unes des autres. Quelle liberté pensez-vous que les minorités ont dans l’autogouvernement ? Avez-vous eu une opportunité de parler à l’un ou l’une des chrétien•ne•s qui restent ?

Il me semble que les Kurdes du Rojava comprennent très bien l’importance de cette question, puisqu’ils et elles connaissent très bien l’expérience d’être une minorité opprimée. Aujourd’hui, en tant que majorité au Rojava, ils et elles savent qu’il serait inacceptable pour eux d’imposer à d’autres les formes d’exclusion dont ils ont fait l’expérience en Syrie et dont ils font encore l’expérience ailleurs.

Qui plus est, ils considèrent la diversité comme un bien positif. Le contrat social du Rojava [6] affirme l’inclusion de toutes les minorités, en les nommant. Lorsque nous avons rencontré Nilüfer Koc, coprésidente du KNK [7], elle a défini l’autonomie démocratique non en terme de démocratie mais expressément comme « unité dans la diversité ».

Un aspect de la diversité du Rojava est la communauté chrétienne syriaque. Quelle est leur situation à Qamislo ?

Nous avons rencontré un groupe de Syriaques à Qamislo, qui nous expliquaient que le régime baassiste avait seulement reconnu les Arabes comme l’unique ethnicité en Syrie. Comme les Kurdes, les Syriaques n’avaient pas de droits culturels et étaient empêché•e•s d’organiser un parti politique. Mais à l’été 2012, la révolution a fondé l’autogouvernement et depuis lors les Syriaques ont fait l’expérience de ces deux améliorations de leur condition. La révolution a établi trois langues officielles : le kurde, l’arabe et le suryāyā (la langue des assyrien•ne•s). Les Syriaques ont même leur propre unité de défense, les Sutoro.

Bien sûr, notre délégation ne pouvait examiner la société entière sous un microscope. Mais nous avons demandé au groupe syriaque quelles étaient les difficultés dont ils faisaient l’expérience avec l’autogouvernement. Ils ont répondu qu’ils n’avaient pas de difficultés. Ils participent aux conseils populaires à tous les niveaux. Nous avons appris que dans le gouvernement de transition chaque minorité doit avoir dix pour cent des sièges au Parlement, même quand elles ne forment pas dix pour cent de la population. C’est de la discrimination positive.

Plus important, les femmes assyriennes se sont elles-mêmes organisées. Elles croient que les femmes sont essentielles à la démocratie et que la démocratie est essentielle aux femmes. « L’autogouvernement signifie, disait une femme assyrienne, que les femmes sont plus efficaces et qu’elles peuvent participer et peuvent apprendre à devenir leaders… Nous avons en commun avec les femmes kurdes le souhait de défendre la société. … Nous avons des relations avec les femmes kurdes et arabes… L’Organisation des femmes assyriennes inclut également des femmes arabes. Nous voulons améliorer la condition de toutes les femmes dans cette région, pas seulement celle des femmes assyriennes. »

C’est un autre splendide aspect de cette « révolution des femmes » : les femmes de toutes les ethnicités partagent les mêmes problèmes venant de la société traditionnelle. Au Rojava, l’égalité des sexes lie les femmes ensemble par-dessus les lignes ethniques, amenant tout le monde à être plus proches ensemble.

À quoi ressemble la vie quotidienne ? Est-ce que les écoles, les soins, l’électricité et l’eau sont fournis de manière gratuite ?

Le Rojava a mené une longue et épuisante guerre d’autodéfense contre l’État islamique et, à cette fin, l’autogouvernement maintient les forces de défense (YPG, YPJ) et les forces de sécurité (les Asayis). Armer ces hommes et ces femmes, leur fournir de la nourriture et des uniformes, et satisfaire d’autres besoins militaires consomme soixante-dix pour cent du budget. Les trente pour cent restants vont aux services publics. Le Rojava considère la santé et l’éducation comme des besoins humains de base et sur ce mince budget, il finance le système public pour les deux.

La principale activité économique au Djezîrê est l’agriculture. Avec son sol fertile et ces bonnes conditions de pousse, le canton est riche en blé et en orge. Avant la révolution c’était le grenier à pain de la Syrie. Notablement, le régime baassiste refusait de construire des installations de transformation, même des moulins à farine. L’autogouvernement en a construit un seulement récemment, à Tirbespiye, et il fournit maintenant de la farine pour tout le canton. Le pain reste la base de la vie — chaque foyer a trois pains par jour, que l’autogouvernement fournit à quarante pour cent en dessous du prix.

Pour les deux dernières années, l’autogouvernement a fourni des graines aux fermiers et du diesel pour leurs machines, donc ils peuvent continuer à cultiver leurs terres. L’autogouvernement a également créé des compagnies locales pour développer l’infrastructure et construire des routes. Et il finance les camps de réfugié•e•s dans les régions kurdes. Les institutions humanitaires sont également présentes là-bas, mais seulement symboliquement — elles ne financent pas l’électricité, l’eau ou l’éducation parce que le Rojava n’est pas internationalement reconnu ; les agences doivent travailler à travers le gouvernement régional du Kurdistan [8] et Damas, qui ne l’autorise pas. Donc le Rojava doit les fournir pour elles. Le résultat est une économie de survie. L’électricité et l’eau potable sont fournies de manière limitée.

Comment les gens sont payés ?

Certain•e•s habitant•e•s du Rojava touchent des salaires mais beaucoup travaillent sur une base volontaire, tandis que d’autres tirent leur subsistance, disons, d’une vache. « Nous consommons le pain ensemble, disait Hemo, et s’il n’y a pas de pain, on n’a pas de pain. »

Cependant, en haut de l’agenda du développement économique, il y a la création de coopératives, au sein de l’« économie communautaire » du Rojava. « Notre projet politique et notre projet économique sont les mêmes », disait Abdurrahman Hemo, un conseiller pour le développement économique dans le canton du Djezîrê. Pendant deux ans le Djezîrê a promu le coopérativisme à travers les académies, des séminaires et des discussions communautaires et il les construit dans différents secteurs. La plupart des coopératives sont agricoles, mais d’autres germent dans le commerce et la construction.

Quels sont les revenus du Rojava ? Est-ce que les gens payent des taxes ?

Le Rojava ne collecte pas de taxes auprès de ses gens et il reçoit un petit revenu du passage de frontière à Semalka. Mais la plupart des revenus du Rojava proviennent de loin du pétrole du Djezîrê. Le canton a des milliers de champs pétroliers, mais en ce moment, il n’y en a que deux cents actifs. Une nouvelle fois, le régime baassiste exploitait les matières premières du Djezîrê mais refusait de construire des usines de transformation. Donc alors que le Djezîrê a du pétrole, il n’a pas de raffineries. Ce n’est que depuis la révolution que l’autogouvernement a improvisé une grande raffinerie pour produire du diesel et de l’essence qui sont vendus à bas prix dans l’économie locale. Le diesel est maintenant moins cher que l’eau — il va remplir les petits groupes électrogènes qui produisent l’électricité dans la plupart du Djezîrê. Mais le canton exploite le pétrole seulement pour son propre usage.

Pourquoi est-ce que le Rojava ne vend pas son pétrole à l’étranger et ne tire pas des revenus des exportations ?

La raison est l’embargo. Le Rojava partage une longue frontière avec la Turquie et plusieurs passages sur la frontière existent. Mais ils sont maintenant officiellement fermés, depuis que la Turquie met le Rojava sous embargo à la fois politiquement et économiquement. Le GRK respecte l’embargo de la Turquie, bien qu’il l’ait relâché ces derniers mois en autorisant le commerce à travers le point de passage de Semalka. Mais à cause de l’embargo virtuellement complet, le Rojava doit tout construire lui-même, à partir de matériaux locaux. Il n’a pas d’investissements provenant de l’extérieur — toute la production et toute la consommation sont domestiques. L’autosuffisance n’est pas une idéologie — c’est une réalité économique.

L’autogouvernement est-il soutenable ? Peut-il survivre ? Ou dépend-il de l’extérieur, c’est-à-dire du jeu des pouvoirs politiques de Turquie, des États-Unis, etc. ? Ou y a-t-il une opportunité qu’on peut qualifier d’historique ?

Les principes de l’autonomie démocratique sont anticapitalistes, mais le Rojava n’a en aucun cas des surplus économiques qui peuvent être utilisés pour développer l’économie. Le conseiller au développement économique, Hemo, est en train de rechercher des investissements extérieurs. « Nous voulons être autosuffisants, nous a-t-il dit, mais pour développer la qualité de la vie, nous avons besoin d’une sorte d’industrie. » Le Rojava a besoin d’une centrale électrique et d’une usine d’engrais. Mais l’économie coopérative ne peut financer l’industrie à ce niveau, nous a-t-il dit. « Nous avons besoin d’aide de l’extérieur, privée ou publique, ainsi nous pouvons construire notre économie sociale ensemble. »

Dans ce qui est appelé « l’économie ouverte », les investissements extérieurs sont les bienvenus aussi longtemps qu’ils se conforment à la nature sociale de « l’économie communautaire » du Rojava. Sans investissements extérieurs, croit Hemo, le Rojava peut seulement survivre une autre année ou deux. Mais bien que le Rojava doive s’industrialiser, il ne doit pas créer une économie d’État, ou une économie centralisée. Même avec des investissements extérieurs, elle doit rester organisée localement : « Nous avons besoin d’une économie commune, et les usines devraient être collectivement possédées. »

Mais les investissements extérieurs manquent, parce que l’existence du Rojava n’est pas reconnue internationalement. Les investisseurs potentiels n’ont pas d’accès légal — ils doivent passer à travers le GRK et Damas. Et ils n’ont pas d’accès physique — absence de points de passage avec la Turquie. Pour survivre, le Rojava a besoin d’ouvertures vers le monde extérieur. Il semble clair que la Turquie doit ouvrir ses frontières et permettre à ce noble et généreux projet de continuer.

Traduit par le Collectif anarchiste de traduction
et scannérisation
de Caen (et d’ailleurs) en avril 2015.

Notes

[1La frontière entre l’Irak et la Syrie suit sur une courte distance, au nord de ces deux pays, le cours du Tigre. Djezîrê est le nom donné à l’un des trois cantons autonomes du Kurdistan syrien, le plus grand, situé au Nord-Est syrien.

[2Des affrontements ont opposé supporters de foot kurdes et arabes à Qamislo en 2004, entraînant une intervention des forces de sécurité qui ont ouvert le feu sur les Kurdes. Cette répression, qui s’inscrivait dans un vieux contexte de discriminations contre les Kurdes, a entraîné une vague de manifestations massives au Kurdistan syrien, vague qui fut elle aussi réprimée. Il y eut des dizaines de morts, des milliers d’exilé•e•s. NdT.

[3En réalité, il y a des unités mixtes, celles des YPG, où hommes et femmes combattent ensemble et des unités spécifiquement féminines, les YPJ, où seules des femmes volontaires pour intégrer les YPJ combattent. Les YPJ sont soumises au commandement général des YPG mais les chefs d’unités des YPJ sont uniquement des femmes des YPJ. Un homme des YPG ne peut commander une unité des YPJ. Une femme des YPG peut commander une unité des YPG. NdT.

[4Ce terme désigne l’université, la première, mise en place par l’auto-administration kurde, à Qamislo.

[5Le terme « Asayis » désigne les membres, hommes ou femmes, des forces de sécurité publique des cantons autonomes du Kurdistan syrien. NdT.

[6Ce texte est une sorte de brève « constitution » qui définit le projet de société au Rojava et récapitule les droits et devoirs généraux de ses habitant-e-s. NdT. On peut le lire en français ici.

[7Kongreya Neteweyî ya Kurdistanê, Congrès national du Kurdistan, le terme désigne une coalition d’organisations et d’activistes kurdes basée en Europe qui cherche à informer sur la situation au Kurdistan et à faire pression sur l’Union européenne et les États membres. NdT.

[8L’expression désigne le gouvernement autonome du Kurdistan irakien, pro-occidental, qui a une frontière commune avec le canton du Djezîrê, mais qui est hostile à l’expérience démocratique au Rojava.

Parution: Murray Bookchin, The Next Revolution

The Next Revolution est le premier livre posthume à paraître des écrits de Murray Bookchin. Ce recueil était donc passablement attendu. Surtout dans un contexte qui voit ses idées politiques refaire surface, tout comme la question du (nécessaire) renouveau de la démocratie, débattue à gauche sans forcément savoir vers quoi se mettre d’accord. Une façon d’alimenter un peu le débat, malgré la disparition, il y a bientôt 10 ans, de l’auteur.

Les textes rassemblés ici ont été sélectionnés et édités par Debbie Bookchin, la fille de Murray, et Blair Taylor, membre du comité de l’Institute of Social Ecology du Vermont. Le sommaire laisse apparaître des articles écrits par Bookchin dans les décennies 1990 et 2000. Des textes pour la plupart parus dans des revues (Green Perspectives, Communalism, Democracy & Nature, etc.) et difficilement accessibles aujourd’hui, même sur Internet. Tous pointent assez directement en direction du projet de Bookchin de réaliser le « communalisme », c’est-à-dire une confédération de communes régies localement en démocratie directe.

L’ouvrage s’ouvre avec « The Communalist Project » (2002), long article rappelant la genèse mais faisant aussi la synthèse de sa pensée politique. On y retrouve l’héritage politique du concept et dans quelle tradition il s’inscrit. Après lui, « The Ecological Crisis and the Need to Remake Society » revient sur le principe plus large de l’écologie sociale, replaçant cette question politique dans l’ensemble de sa pensée. Bookchin y rappelle son principe phare, que la source des problèmes écologiques est en lien direct avec nos institutions politiques et sociales.

Les articles suivants définiront plus amplement le projet politique de démocratie directe confédérale, tantôt appelé « communalisme », tantôt « municipalisme libertaire » selon les époques. Ils répondent aussi à plusieurs critiques formulées à son encontre, que ce soit sur la question des possibles dérives « autonomes » des communes (le repli sur soi), sur son fonctionnement et sur l’opposition entre un gouvernement populaire et un Etat (le besoin de s’organiser reste indéniablement un des grands éléments traversant sa pensée). Enfin, le livre s’achève sur un texte inédit (le seul de l’ouvrage) : « The Future of the Left ». Un article assez long qui fait le pendant de « The Communalism Project » (les deux sont d’ailleurs datés de 2002, ce qui explique leurs similitudes). Bookchin y reprend la critique du marxisme et de l’anarchisme pour affirmer une fois encore le besoin d’aller vers un projet politique confédéraliste et communaliste.

Certains textes résonneront peut-être comme déjà vus pour le lecteur familiarisé avec la pensée de Bookchin. « The Meaning of Confederalism » est tiré d’un chapitre de la réédition de son livre From Urbanization to Cities. « A Politics for the 21st Century » avait été présenté en vidéoconférence lors de la conférence internationale sur le municipalisme libertaire de Lisbonne en 1998. Enfin, « Cities : The Unfolding of Reason in History » provient d’un article en réponse à John Clark dont une partie avait été traduite en français il y a plusieurs années et publié dans Réfractions.

Si le volume n’apporte rien de très nouveau sur sa pensée, on sait que chez l’Etatsunien, l’intérêt réside souvent dans le détail qu’apporte chaque article. Ainsi, si ces textes reprennent souvent les bases de sa pensée, ils développent généralement un aspect particulier qui permet d’enrichir l’ensemble. On retiendra à ce titre l’apport pertinent et assez original du texte « Nationalism and the ‘National Question’ » très d’actualité avec l’exacerbation de la pensée souverainiste et nationale dans le monde occidental.

L’accent placé sur le confédéralisme démocratique montre par contre la formulation parfois trop dichotomique de Bookchin. On lit entre les lignes le fameux phénomène TINA : There Is No Alternative, de Margaret Thatcher : « Une société écologique et libre – à distinguer donc d’une régulée par une élite écologique autoritaire ou par un « marché libre » – ne peut que se formuler sous la forme écologique et confédérée d’un municipalisme libertaire. » (p.138) Une méthode de discours propre à la majorité des mouvements politiques, qui consiste à affirmer avec force pour mieux convaincre, mais qui laisse peu de place au débat, à l’adaptation ou à l’expérimentation.

Débat il y aura malgré tout, sans doute, sur ces questions. Et en tant que partisan.e.s on espère effectivement que la pensée politique de Bookchin puisse connaître un succès posthume. L’accueil réservé à ce livre sera un premier indicateur de cela.

On placera au final ce recueil au croisement de trois titres déjà parus. Il donne ainsi un éclairage plus récent et plus direct qu’Urbanization without Cities sur la question du « communalisme », tout en apportant d’autres arguments que ceux choisis par Janet Biehl dans Le municipalisme libertaire. Avec également une synthèse de sa critique (parfois trop caricaturale, c’est certain, pour des mouvements déjà à l’époque plus complexes et diversifiés que ce qu’il en présente – c’est le cas notamment pour le court texte « Anarchism and Power », sans doute le maillon faible de la sélection) du marxisme et de l’anarchisme et de sa volonté de développer une autre voie. Des points déjà discutés dans Anarchisme, Marxism and the Future of the Left et quelques autres titres. The Next Revolution est utile donc, autant pour celui ou celle qui souhaiterait découvrir la pensée de Bookchin que pour qui veut l’approfondir, en offrant des textes accessibles et en faisant un tour complet du sujet.

A noter encore la (courte) préface d’Ursula Le Guin, qui explique son attachement à la pensée de Bookchin et l’annonce en fin d’ouvrage d’un autre livre posthume à paraître : The Cosmology of Social Ecology, ainsi qu’une réédition (modifiée ?) de The Murray Bookchin Reader. A suivre donc.

Murray Bookchin, The Next Revolution: Popular Assemblies and the Promise of Direct Democracy, éd. Verso Books.

Sommaire :

Préface d’Ursula Le Guin
Introduction, par Debbie Bookchin et Blair Taylor
1. The Communalist Project (2002)
2. The Ecological Crisis and the Need to Remake Society (1992)
3. A Politics for the Twenty-First Century (1998)
4. The Meaning of Confederalism (1995)
5. Libertarian Municipalism: A Politics of Direct Democracy (1991)
6. Cities: The Unfolding of Reason in History (1997)
7. Nationalism and the “National Question” (1994)
8. Anarchism and Power in the Spanish Revolution (2002)
9. The Future of the Left (2002)

 

Ajout 2022 : Le livre a été depuis été traduit en français, aux éditions Agone, sous le titre La révolution à venir.

Murray Bookchin, La révolution à venir

Parution: « Ecologies sociale, le souci du commun »

 

Le terme d’« écologie sociale » n’en finit plus d’être repris se répandre. Ce recueil de Pierre-Antoine Chardel et Bernard Reber participe à l’engouement avec un ouvrage original. Le pluriel du titre exprime bien la volonté affichée : en s’ouvrant aux différents mouvements traitant d’écologie sociale et en montrant leurs points communs ou leurs divergences, les anthologistes ont cherché à dresser une sorte de portrait de la discipline. On comme on l’apprend dans l’introduction : « Le présent ouvrage entend témoigner de la richesse des interprétations que suggère la conjugaison de ces deux notions [écologie et sociale], tout en assumant une autre contrainte majeure, celle de l’innovation technologique et des mutations qu’elle provoque. »

Ce recueil d’articles joue le rôle d’ancrage de l’écologie sociale comme une discipline, nouvelle, à explorer. Avec une volonté d’éclaircir sur ce qu’est – ou pourrait être – ce qu’on appelle aujourd’hui l’écologie sociale. Ce qui est plutôt positif en soi. On précisera également qu’il s’agit-là d’un ouvrage universitaire et non militant – et c’est bien dans cet optique qu’il faut le considérer. On y comprend l’écologie sociale comme l’étude du lien entre la nature et la société, que ce soit au travers de la technologie (avec les articles de Nicolas Auray, Pierre-Antoine Chardel, Gabriel Rockhill et Sylvaine Tuncer et Christian Licoppe), du lien social (François Flahaut), de l’engagement politique (Alice Canabate, Nicolas Poirier), etc.. Et les « écologies sociales » du titre sont autant inspirées de Murray Bookchin que d’autres penseurs, comme André Gorz, Serge Moscovici, Félix Guattari, Edgar Morin, Gilberto Freyre et quelques autres, qu’ils aient ou non utilisé ce nom.

On se concentrera ici évidemment sur les liens opérés avec Murray Bookchin, cité à plusieurs reprises dans l’ouvrage (comme précurseur notamment). Sa pensée est surtout développée en fin, dans l’article de Bernard Reber « De l’écologie sociale à l’écologie institutionnelle ». L’auteur y établit un bon résumé de la pensée de Bookchin, positif dans l’ensemble à son égard mais aussi critique. Une critique honnête et pertinente, qui pointe entre autres la tendance de l’auteur américain à faire des « amalgames et des raccourcis ». Bernard Reber revient ainsi sur le jugement (exagérément) sévère sur Gorz opéré par Bookchin, indiquant avec raison qu’il est excessif d’en faire un bête plagiaire ou un éco-fasciste, tout en soulevant les éléments pertinents soulevés dans la critique de son œuvre.

Au final, Reber interroge surtout « le primat accordé par Bookchin à la participation communale ». Une critique qu’on a effectivement souvent entendue chez les commentateurs français et qui continue de faire débat. L’auteur lui préfère une perspective de « toutes les échelles ». On comprend mieux le raisonnement dans la conclusion de l’ouvrage qui explique que « la Commune des communes a des limites par rapport à la prise en charge de l’environnement ».

Pourtant, il y a fort à parier que faire débattre et prendre les décisions (qu’elles soient de nature locales et globales) concernant l’écologie au niveau de la commune pourrait se montrer plus efficace aujourd’hui. En sautant bon nombre d’échelons législatifs et de besoin d’uniformité, et souvent d’un minimum de consensus politique, on permet une application moins nécessairement homogène et unilatérale. Les décisions seraient sans doute aussi plus pertinentes et mieux acceptées par les populations, grâce à une meilleure prise en compte des intérêts de chacun et des particularités propres d’un environnement. Et si effectivement les problématiques telles que le réchauffement global peuvent paraître trop éloignées des citoyen(ne)s pour les faire prendre les mesures importantes que nécessitent leur résolution, on rétorquera qu’un-e citoyen-ne bien formé et informé serait autant à même qu’un élu national ou un délégué onusien de prendre position. Et de s’y tenir d’ailleurs, n’ayant pas le même intérêt à maintenir haute sa popularité en vue d’une prochaine échéance électorale. L’intérêt général et l’intérêt personnel ne sont pas forcément en constante opposition, une fois les tenants et aboutissants clairement exposés – mais cela nécessite aussi une société plus juste et sans passe-droits pour une élite fortunée. Mais de cela il faudra encore convaincre, c’est certain.

Enfin, le scepticisme affiché quant à la possibilité de la prise en charge des questions environnementales (mais aussi politiques ou économiques de manière plus générale) par un système confédéral – autrement dit la réalisation concrète du modèle confédéraliste communal imaginé par Bookchin – n’est pas vraiment une surprise, tant il est répandu. Mais les quelques exemples concrets utilisés dans l’article pour montrer les défauts ne convainquent pas non plus. On peut difficilement jugé d’un modèle fini (le fameux « ce qui pourrait être ») sur la base du contexte que nous connaissons aujourd’hui (le « ce qui est »), avec la pauvreté du débat d’idées et l’absence presque totale de culture d’autogestion. Il y aura de toute façon du chemin à faire et il faudrait replacé le modèle dans un esprit démocratique autrement plus développé qu’aujourd’hui.

Au final, l’ouvrage ne manque pas d’intérêt. Mais on n’est pas sûr pour autant une fois les dernières pages tournées que le terme d’écologie sociale « ait perdu de son mystère », pour reprendre les mots de la conclusion. Les articles, pris indépendamment font sens, mais associés ainsi, ils montrent peu de cohérence entre eux. On intègre la multitude des idées et principes (notamment dans les premiers textes) sans réussir à vraiment faire ressortir la base commune permettant de définir une « écologie sociale ». Un peu de regret  à ce niveau-là, car à trop vouloir rassembler de pensées sous le même terme d’ « écologie sociale » on amène peut-être plus de confusion que de clarté. Mais le but d’associer ces différentes pensées, de les confronter, montrer leurs convergences et leurs divergences est lui bien rempli. Cet ouvrage reste d’ailleurs pionnier en ce sens et il témoigne bien que l’écologie sort toujours plus des chapelles scientifiques pures pour intégrer effectivement « les préoccupations sociales, économiques, cognitives, éthiques et politiques. » D’autres lui succéderont certainement sur cette voie.

Quatrième de couverture :

« Nous connaissons les termes d’écologie et même d’écologie politique, mais que recouvre celui, plus énigmatique, d’écologie sociale ? Cet ouvrage répond à cette question en revenant sur diverses acceptions de ce terme pourtant déjà ancien, que l’on rencontre notamment sous la plume d’auteurs aussi divers qu’André Gorz, Félix Guattari ou Gilberto Freyre. Un enjeu théorique de fond unit ces diverses approches : reconnaître que les sciences de la nature et de l’environnement ne peuvent se détourner de questions qui touchent la culture, le politique et le social. Comme le soulignait avec vigueur le penseur américain Murray Bookchin, qui a popularisé la notion, la solution aux problèmes écologiques requiert avant tout de nouvelles formes d’institutionnalisation évolutives, devant épouser des dynamiques de participation citoyenne. Plus largement, les réponses aux problèmes écologiques nécessitent une réforme de nos imaginaires consuméristes, ainsi que de certaines représentations collectives dominantes relatives au fait technologique lui-même. Le développement d’un modèle de société plus écologique se fera au prix d’un effort pour trouver un nouvel équilibre entre innovation technologique, résilience environnementale, et souci du commun. »

Pierre-Antoine Chardel, Bernard Reber (dir.), Ecologies sociales : le Souci du commun, éd. Parangon/Vs, coll. Situations & Critiques, 2014.

 

Ocalan, « Le Confédéralisme démocratique »

La guerre (ou plutôt les guerres, multiples et continues) a changé durablement le visage géopolitique de la région syrienne du Kurdistan. On a beaucoup entendu parler dans les médias des combats militaires à Kobané, de la progression de l’Etat islamique, mais peu du changement politique opéré dans la région du Rojava par les Kurdes du PYD. Une région qui a opté pour une confédération démocratique de communes, inspiré dans cette voie par les écrits du leader kurde Abdullah Öcalan.

Son livre, Confédéralisme démocratique, résume sa pensée sur le sujet. Un livre synthétique, qui revient sur la « mue » du PKK, sortant d’une volonté de création d’un Etat-nation kurde, en faveur d’une confédération multi-ethnique.

Plusieurs éléments sont intéressants dans cette publication. A commencer d’ailleurs par son titre : si Bookchin a longtemps louvoyer pour donner un nom à sa pensée politique, optant d’abord « Municipalisme libertaire », puis brièvement « Confédéralisme municipal », avant de finalement se décider pour « Communalisme ». Un terme néanmoins vague, voulant appuyer l’ancrage régional et désireux de s’inscrire dans la tradition de la Commune de Paris, mais qui au final n’a jamais pris en français et se montre trop proche de « communisme », amenant par là une confusion. Öcalan touche certainement plus juste en utilisant les deux facettes importantes du programme : le confédéralisme et la démocratie directe. Pour le public français, le nom sonne claire, s’inscrit dans un double héritage plus évident, et indique bien de quoi il s’agit. Adopté !

Sur le fond maintenant, plus important sans doute. Öcalan vise juste en plaçant l’Etat-nation et le capitalisme comme devant être combattu conjointement, de par leur même logique de domination et d’exploitation. Pour ce peuple sans nation, à cheval sur quatre Etats, dans une zone aux multiples cultures et souvent en conflit, le leader kurde emprisonné considère que l’homogénéisation créées par les Etats-nations est un des fondements du problème. Et qu’il pourrait être résolu par la mise en place d’une confédération de communes, permettant à l’ensemble des minorités de s’exprimer et d’être prises en compte. Un moyen d’apporter la paix dans la région. Un vœu pieux peut-être, mais pas dénué de bon sens.

« Contrastant avec l’interprétation centraliste et bureaucratique de l’administration et de l’exercice du pouvoir, le confédéralisme propose un type d’auto-administration politique dans lequel tous les groupes de la société, ainsi que toutes les identités culturelles, ont la possibilité de s’exprimer par le biais de réunions locales, de conventions générales et de conseils. Cette vision de la démocratie ouvre ainsi l’espace politique à toutes les couches de la société et permet la formation de groupes politiques divers et variés, ce qui constitue de ce fait un progrès dans l’intégration politique de l’ensemble de la société. La politique y fait alors partie de la vie quotidienne. » (p.26)

Le but est bien d’aller au-delà d’une expérience politique régionale. C’est aussi une révolution culturelle, touchant le politique mais aussi la culture, la religion, les questions d’égalité des genres, etc. Toucher à l’un, le transformer, c’est transformer tout le reste. Ou pour détourner un slogan écologiste : changer le système, pas le gouvernement. Et Öcalan ne cache pas, à l’instar de Bookchin, que le système pourrait fonctionner ailleurs et même mondialement. A ce titre, l’expérience kurde sera à surveiller de près. En tant qu’écologistes sociaux, on aimerait bien sûr qu’elle puisse servir d’exemple et inspirer d’autres expériences, ailleurs, et montrer que le modèle est viable, réaliste et très concret.

L’ouvrage est assez court, alors plutôt qu’un long commentaire, on ne peut que vous inciter à prendre connaissance du texte original. Il est librement téléchargeable sur le lien suivant, en compagnie d’autres écrits sur la question kurde :

http://www.freedom-for-ocalan.com/francais/Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique.pdf

Abdullah Ocalan, Confédéralisme démocratique, International Initiative Edition, 2011.

Janet Biehl/David Graeber: impressions et réflexions du Rojava

L’Organisation Communiste Libertaire (OCL) a traduit ces deux articles sur le Rojava. Le premier a été écrit par Janet Biehl, proche des écologistes sociaux. Le 2ème provient de David Graeber, auteur d’un ouvrage important sur la dette et à l’origine du mouvement Occupy Wall Street à New York. Tout deux et quelques autres activistes et universitaires ont eu l’occasion de faire un voyage dans le Rojava, en Syrie et de découvrir comment les institutions démocratiques mises en place par les communautés kurdes sur place fonctionnaient.

Source : http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article1623

 

 

Mes impressions du Rojava

par Janet Biehl (*)

Publié le 15 décembre 2014

Du 1er au 9 décembre, j’ai eu le privilège de visiter le Rojava dans le cadre d’une délégation d’universitaires d’Autriche, d’Allemagne, de Norvège, de Turquie, du Royaume-Uni et des États-Unis.
Nous nous sommes retrouvés à Erbil, en Irak, le 29 novembre et avons consacré la journée du lendemain à nous renseigner sur ce pétro-État connu sous le nom de Gouvernement régional kurde (KRG), avec sa politique pétrolière, sa politique clientéliste, ses partis rivaux (PDK et UPK) et ses aspirations apparentes à imiter Dubaï. Nous en avons rapidement eu assez et le lundi matin nous avons été soulagés de nous rendre jusqu’au Tigre, où nous avons traversé la frontière avec la Syrie et sommes entrés dans le Rojava, la région autonome majoritairement kurde du nord de la Syrie.

Le lit du Tigre était étroit, mais la société en pleine révolution sociale et politique que nous avons rencontrée sur la rive opposée ne pouvait pas être plus différente que celle du KRG. Quand nous avons débarqué, nous avons été accueillis par les Asayis, ou forces de sécurité civiles de la révolution ; les Asayis rejettent l’étiquette de police, car la police sert l’État, alors qu’eux servent la société. Au cours des neuf jours suivants, nous allons explorer l’autogouvernement révolutionnaire du Rojava dans un état d’immersion totale à l’ancienne (nous n’avons pas eu accès à Internet pour nous distraire).
Les deux organisateurs de notre délégation – Dilar Dirik (talentueuse doctorante à l’Université de Cambridge) et Devris Çimen (leader de Civaka Azad, le Centre kurde pour les relations publiques en Allemagne) – nous avaient préparé une tournée intensive des différentes institutions révolutionnaires.
Le Rojava se compose de trois cantons non contigus géographiquement ; nous ne verrons que celui situé le plus à l’est, Cizîrê, à cause de la guerre en cours avec l’État islamique qui fait rage à l’ouest, en particulier à Kobanê. Mais partout où nous sommes allé, nous avons été chaleureusement accueillis.

Au début, la vice-ministre des Affaires étrangères, Amina Ossi, nous a présenté l’histoire de la révolution. Le régime baasiste, un système de pouvoir à parti unique, avait depuis longtemps insisté sur le fait que tous les Syriens étaient des Arabes et a tenté d’‟arabiser” de quatre millions de Kurdes du pays, en réprimant leur identité et en retirant la citoyenneté à ceux qui s’opposaient. Après que les groupes d’opposants tunisiens et égyptiens se soient insurgés au cours du Printemps arabe de 2011, les Syriens rebelles, pour se soulever, se sont lancés dans une guerre civile. Au cours de l’été 2012, l’autorité du régime s’est effondrée dans le Rojava et les Kurdes n’ont pas eu trop de mal à convaincre de façon non violente ses fonctionnaires de partir. Les Rojavans (je vais les appeler ainsi parce que, s’ils sont Kurdes pour la plupart, il y a aussi des Arabes, des Assyriens, des Tchétchènes et d’autres) ont dû faire face à un choix : s’aligner soit avec le régime qui les avait persécutés, soit avec les groupes de combattants de l’opposition, le plus souvent islamiques.

Les Kurdes de Rojava étant relativement laïcs, ils ont refusé les deux bords et ont préféré décider de se lancer dans une Troisième Voie, fondée sur les idées d’Abdullah Öcalan, le leader kurde emprisonné qui a repensé la question kurde, la nature de la révolution et une modernité alternative à l’État-nation et au capitalisme. Initialement, sous sa direction, les Kurdes avaient combattu pour un État, mais il y a plusieurs décennies, toujours sous sa direction, leur objectif a commencé à changer : ils rejettent maintenant l’État en tant que source d’oppression et à la place s’efforcent de conquérir l’autonomie, une démocratie populaire. En s’inspirant de manière éclectique de diverses sources situées dans l’histoire, la philosophie, la politique et l’anthropologie, Öcalan a proposé le Confédéralisme Démocratique, nom donné à un programme global comprenant une démocratie de bas en haut [bottom-up], l’égalité des genres, l’écologie et une économie coopérative. La mise en œuvre de ces principes, dans les institutions non seulement de l’autogouvernement démocratique, mais aussi dans l’économie, l’éducation, la santé et les questions de genre, est appelé Autonomie Démocratique.

Sous leur Troisième Voie, les trois cantons du Rojava ont déclaré l’Autonomie Démocratique et l’ont formellement établie dans un ‟contrat social” (le terme non étatiste utilisé à la place de ‟constitution”). En vertu de ce programme, ils ont créé un système d’autogouvernement populaire, basé sur des assemblées communales de voisinage (comprenant plusieurs centaines de ménages chacune), auxquelles n’importe qui peut participer et avec le pouvoir s’exerçant de bas en haut par des députés élus au niveau de la ville et des cantons.
Lorsque notre délégation a visité un quartier de Qamislo, nous avons assisté à une réunion du conseil populaire local, où l’électricité et les questions relatives aux femmes, la résolution de conflits et les familles des martyrs étaient discutés ; des hommes et des femmes avaient pris place, étaient assis et participaient ensemble. Ailleurs dans Qamislo, nous avons assisté à une assemblée de femmes qui s’attaquait aux problèmes spécifiques à leur genre.

Le genre est d’une importance particulière pour ce projet d’émancipation humaine. Nous avons rapidement réalisé que la Révolution du Rojava est fondamentalement une révolution de femmes. Cette partie du monde est traditionnellement une terre d’extrême oppression patriarcale : être née femme, c’est courir le risque d’abus violents, le mariage dès l’enfance, les crimes d’honneur, la polygamie, et plus encore. Mais aujourd’hui, les femmes du Rojava s’affranchissent de cette tradition et participent pleinement à la vie publique : à tous les niveaux de la politique et de la société, le leadership institutionnel ne consiste plus en une position unique, mais en deux, un homme et une femme, tous deux responsables, par souci d’égalité de genres mais aussi pour que le pouvoir ne soit pas concentré dans les mains d’une seule personne.

Les représentantes des Yekitiya Star, l’organisation qui chapeaute les groupes de femmes, ont expliqué que les femmes sont essentielles pour la démocratie – elles ont même défini, de façon saisissante, que ce qui s’oppose à la liberté des femmes n’était pas tant le patriarcat que l’État-nation et la modernité capitaliste. La révolution des femmes vise à libérer tout le monde. Les femmes sont à cette révolution ce que le prolétariat était pour les révolutions marxistes-léninistes du siècle passé. Elle a profondément transformé non seulement le statut des femmes, mais tous les aspects de la société.

Même ceux qui sont traditionnellement des mâles comme les militaires. Les Unité de Protection du Peuple (YPG), qui ont été rejoints par les YPJ, des unités de femmes, dont les photos sont maintenant mondialement connues, défendent la société contre les forces djihadistes de l’EI et d’Al-Nosra avec des kalachnikovs et avec, peut-être tout aussi redoutablement, un engagement intellectuel et émotionnel féroce, non seulement pour la survie de leur communauté, mais pour leurs idées et aspirations politiques. Lorsque nous avons visité une réunion des YPJ, on nous a dit que l’éducation des combattantes se compose non seulement d’une formation sur des questions pratiques comme les armes mais aussi sur l’Autonomie Démocratique. Nous nous battons pour nos idées, ont elles souligné à chaque fois. Deux des femmes qui nous ont rencontrées avaient été blessées dans la bataille ; une assise avec une poche IV [intraveineuse], une autre avec une béquille en métal ; les deux, grimaçantes de douleur, mais avec le courage et l’autodiscipline nécessaires pour participer à notre session.

Les Rojavans se battent pour la survie de leur communauté, mais surtout, comme les combattantes des YPJ nous l’ont affirmé, pour leurs idées. Ils ont même placé l’instauration réussie de la démocratie au-dessus de l’ethnicité. Leur contrat social affirme l’inclusion des minorités ethniques (Arabes, Tchétchènes, Assyriens) et des religions (musulmans, chrétiens, yézidis). L’Autonomie Démocratique dans la pratique semble faire l’impossible pour inclure les minorités, sans l’imposer aux autres contre leur gré, laissant la porte ouverte à tous.
Lorsque notre délégation a demandé à un groupe d’Assyriens de nous raconter les défis que leur posent l’Autonomie Démocratique, ils nous ont dit qu’ils n’en avaient aucun. En neuf jours, nous ne pouvions pas écumer l’ensemble du Rojava avec tous ses problèmes et nos interlocuteurs admettaient candidement que le Rojava est loin d’être irréprochable. Mais aussi loin que j’ai pu le voir, le Rojava aspire à tout le moins à faire exister durablement la tolérance et le pluralisme dans une partie du monde qui a connu beaucoup trop de fanatisme et de répression – et quel que soit son degré de réussite, cela mérite d’être salué.

Le modèle économique du Rojava « est le même que son modèle politique », nous a déclaré un conseiller en économie à Derik : créer une « économie communautaire », construire des coopératives dans tous les secteurs et éduquer les gens dans cette idée. Le conseiller a exprimé sa satisfaction dans le fait que, même si 70% des ressources du Rojava doivent aller à l’effort de guerre, l’économie parvient toujours à répondre aux besoins de base de chacun. Ils essaient d’atteindre l’autosuffisance, car ils y sont obligés : le fait crucial est que le Rojava est placé sous embargo. Il ne peut ni exporter ni importer avec son voisin immédiat du nord, la Turquie, qui voudrait voir disparaître l’ensemble du projet kurde. Même le KRG, compatriotes kurdes mais économiquement dépendants de la Turquie, observe l’embargo, bien que le commerce transfrontalier KRG-Rojava se développe maintenant, dans le sillage de l’évolution politique. Mais le pays manque encore de ressources. Cela ne tempère pas leur esprit : « Même s’il n’y avait plus que du pain, nous en aurions tous une part », nous a déclaré le conseiller.

Nous avons visité une école supérieure en économie et des coopératives économiques : une coopérative de couture à Derik confectionnant des uniformes pour les forces de défense ; une serre coopérative faisant pousser des concombres et des tomates ; une coopérative laitière à Rimelan, où un nouveau hangar était en construction. Les régions kurdes sont les parties les plus fertiles de la Syrie, approvisionnant abondamment le pays en blé, mais le régime baasiste avait délibérément maintenu la région dans un état préindustriel, uniquement comme une source de matières premières. Ainsi le blé était cultivé, mais ne pouvait pas être transformé en farine. Nous avons visité un moulin, nouvellement construit depuis la révolution, improvisé à partir de matériels locaux. Il fournit désormais la farine pour le pain consommé dans le canton de Cizîrê, dont les habitants obtiennent trois pains par jour.

De même, Cizîrê était la principale source de pétrole de la Syrie, avec plusieurs milliers de plates-formes pétrolières, principalement dans la région de Rimelan. Mais le régime du parti Baas a fait en sorte que le Rojava n’ait aucune raffinerie, ce qui obligeait à transporter le pétrole brut vers des raffineries situées ailleurs en Syrie. Mais depuis la révolution, les Rojavans ont improvisé deux nouvelles raffineries de pétrole, qui servent principalement à fournir le gasoil pour les générateurs qui alimentent le canton. L’industrie pétrolière locale, si l’on peut l’appeler ainsi, produit juste assez pour les besoins locaux, pas plus.

Le niveau d’improvisation est frappant dans tout le canton. Plus nous parcourions le Rojava, plus je m’émerveillais du caractère de bricolage [do-it-yourself] de la révolution, de sa confiance dans l’ingéniosité locale avec les rares matériaux disponibles. Mais ce n’est que lorsque nous avons visité différentes académies – l’académie des femmes à Rimelan et l’Académie Mésopotamienne à Qamislo – que je me suis rendue compte que cela faisait partie intégrante du système dans son ensemble.

Le système d’éducation dans le Rojava est non traditionnel, en ce qu’il rejette les idées de hiérarchie, de pouvoir et d’hégémonie. Au lieu de suivre une hiérarchie enseignant-élève, les élèves apprennent les uns des autres et apprennent de l’expérience des autres. Les élèves apprennent ce qui est utile, des questions pratiques ; ils « recherchent la signification », comme on nous l’a dit, dans le domaine intellectuel. Ils ne mémorisent pas ; ils apprennent à penser par eux-mêmes et à prendre des décisions, à devenir les sujets de leurs propres vies. Ils apprennent à gagner en capacité propre et à participer à l’Autonomie Démocratique.

Les portraits d’Abdullah Öcalan sont partout, ce qui pour des yeux occidentaux pourraient suggérer quelque chose d’orwellien : endoctrinement, croyance aveugle. Mais interpréter ces images de cette façon serait passer à côté de la situation dans son ensemble. « Personne ne vous donnera vos droits », nous a déclaré quelqu’un en citant Öcalan « vous aurez à combattre pour les obtenir. » Et pour mener à bien cette lutte, les Rojavans savent qu’ils doivent éduquer à la fois eux-mêmes et la société. Öcalan leur a enseigné le confédéralisme démocratique comme un ensemble de principes ; leur rôle a été de comprendre comment le mettre en œuvre, dans l’Autonomie Démocratique, et ainsi de s’émanciper.

Historiquement, les Kurdes ont eu peu d’amis. Ils ont été ignorés par le Traité de Lausanne qui a divisé le Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale. Pendant la majeure partie du siècle dernier, ils ont souffert en tant que minorités en Turquie, en Syrie, en Iran et en Irak. Leur langue et leur culture ont été réprimées, leurs identités niées, leurs droits humains annulés. Ils sont du mauvais côté de l’OTAN, où la Turquie est autorisée à faire ce qu’elle veut sur les questions kurdes. Ils ont longtemps été des étrangers. Cette expérience a été brutale, impliquant la torture, l’exil et la guerre. Mais elle leur a aussi donné une force et une indépendance d’esprit. Öcalan leur a enseigné comment redéfinir les termes de leur existence d’une manière qui leur donne la dignité et le respect de soi.

Cette révolution faite de bricolage par une population instruite est placée sous embargo par ses voisins et se débrouille pour réussir de justesse. C’est néanmoins un effort qui pousse les espérances humaines vers l’avant. Dans le sillage du XXe siècle, beaucoup de gens en sont venus aux pires conclusions sur la nature humaine, mais dans ce vingt et unième siècle, les Rojavans sont en train d’établir une nouvelle mesure de ce que les êtres humains sont capables de faire ; dans un monde perdant rapidement tout espoir, ils brillent comme un phare.

N’importe qui ayant un peu de foi en l’humanité devrait souhaiter bonne chance aux Rojavans pour leur révolution et faire ce qu’ils peuvent pour les aider à réussir. Ils devraient exiger que leurs gouvernements cessent de permettre à la Turquie de définir une politique internationale de rejet envers les Kurdes et envers l’Autonomie Démocratique. Ils doivent exiger la fin de l’embargo contre le Rojava.

Les membres de la délégation à laquelle j’ai participé (même si je ne suis pas une universitaire) ont bien fait leur travail. Bienveillants à l’égard de la révolution, ils ont néanmoins posé des questions difficiles au sujet des perspectives économiques du Rojava, sur les usages de l’ethnicité et le nationalisme et sur d’autres sujets encore. Les Rojavans que nous avons rencontrés, habitués à se confronter à des questions difficiles, ont répondu de manière réfléchie et ont même bien accueilli la critique. Les lecteurs intéressés à en apprendre davantage à propos de la Révolution du Rojava pourront se référer avec intérêt aux écrits à venir des autres membres de la délégation : Welat (Oktay) Ay, Rebecca Coles, Antonia Davidovic, Eirik Eiglad, David Graeber, Thomas Jeffrey Miley, Johanna Riha, Nazan Ustundag et Christian Zimmer. Quant à moi, j’aurais beaucoup plus de choses à dire que ce que permet ce court article et j’ai l’intention d’écrire un autre travail, qui incorporera des dessins que j’ai faits pendant le voyage.


(*) Janet Biehl (1953-) est auteure, éditrice et graphiste vivant à Burlington, Vermont, États-Unis. À la fin des années 1980, elle a été fortement impliquée avec les Burlington Greens et le Réseau Left Green, et pendant plus de deux décennies a participé à la popularisation et aux développements de la théorie et de la politique de l’écologie sociale.
De 1987 à 2000, elle a publié et, avec Murray Bookchin, co-édité Left Green Perspectives. Elle était membre du premier comité de rédaction de notre journal Communalism. Elle a écrit sur le municipalisme libertaire et tout un éventail de critiques de l’écologie profonde, l’éco-féminisme et les tendances d’extrême-droite. Biehl ne se considère plus comme partie prenante du mouvement de l’écologie sociale mais ses écrits demeurent une source d’inspiration.
Parmi ses livres signalons Rethinking Ecofeminist Politics (1991) et The Politics of Social Ecology : Libertarian Municipalism (1997 ; sur lequel se sont basées une série de conférences internationales). Elle a également édité The Murray Bookchin Reader (1997) et a écrit plusieurs articles sur la vie et la pensée de Bookchin. Biehl était la partenaire et collaboratrice de Bookchin et travaille actuellement sur sa biographie politique.


Source : ici

Traduction : OCLibertaire


 

« Non, c’est une véritable révolution »

Par David Graeber et Pinar Öğünç

Le 26 décembre 2014

Professeur d’anthropologie à la London School of Economics, activiste, anarchiste, David Graeber avait écrit un article pour The Guardian en octobre dernier, au moment des premières semaines d’attaques de l’EI contre Kobanê (Kurdistan au nord de la Syrie) et demandait pourquoi le monde ignorait les révolutionnaires Kurdes de Syrie.

Évoquant son père qui s’était porté volontaire pour combattre dans les Brigades internationales en défense de la République espagnole en 1937, il posait la question : « S’il y avait un parallèle à faire aujourd’hui avec les dévots superficiels de Franco, les tueurs phalangistes, qui serait-il sinon l’État Islamiste ? S’il y avait un parallèle à faire avec les Mujeres Libres d’Espagne, lequel peut-il être sinon ces femmes courageuses qui défendent les barricades à Kobanê ? Le monde – et cette fois le plus scandaleusement qui soit, la gauche internationale – va-t-il vraiment être complice d’avoir laissé l’histoire se répéter ? »

Selon Graeber, la région autonome de Rojava qui s’est fait connaitre avec un ‟contrat social” en 2011 avec trois cantons anti-étatistes et anticapitalistes, est aussi une expérience démocratique remarquable dans la période actuelle.

Au début du mois de décembre, avec un groupe de huit personnes, étudiants, activistes, universitaires de différentes régions d’Europe et des États-Unis, il a passé dix jours dans le Cizîrê – un des trois cantons de Rojava. Il a eu l’occasion d’observer la pratique de l’‟autonomie démocratique” sur place et de poser des dizaines de questions. Maintenant, il raconte ses impressions de ce voyage avec des questions et des réponses plus complètes sur pourquoi cette ‟expérience” des Kurdes syriens est ignorée par le monde entier.

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Dans ton article pour The Guardian tu demandais pourquoi le monde entier ignorait « l’expérience démocratique » des Kurdes syriens. Après l’avoir vécu pendant dix jours, as-tu une nouvelle question ou peut-être une nouvelle réponse à cette question ?

Si quelqu’un avait encore un doute sur le fait de savoir s’il s’agit vraiment d’une révolution ou juste de la poudre aux yeux, je dirais que la visite a définitivement réglé la question. Il y a encore des gens qui parlent comme ça : ce n’est qu’une façade du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), en réalité, c’est une organisation autoritaire stalinienne qui fait semblant d’avoir adopté la démocratie radicale. Non. Ils sont réellement sincères. C’est une véritable révolution. Mais d’une manière qui est précisément le problème. Les grandes puissances se sont engagées elles-mêmes dans une idéologie qui dit que les véritables révolutions ne peuvent plus arriver. Pendant ce temps, beaucoup de gens à gauche, même dans la gauche radicale, semblent avoir tacitement adopté une politique très semblable, même s’ils font encore croire superficiellement mais bruyamment qu’ils sont encore révolutionnaires. Ils se placent dans une sorte de cadre ‟anti-impérialiste” puritain qui considère que les seuls acteurs qui comptent sont les gouvernements et les capitalistes et que c’est là que se situe le seul jeu dont il vaut la peine de parler. Un jeu dans lequel on fait la guerre, on fabrique des méchants mythiques, on s’empare du pétrole et des autres ressources, on met en place des réseaux clientélistes ; c’est le seul jeu qui compterait. Les gens dans le Rojava disent : nous ne voulons pas jouer à ce jeu. Nous voulons créer un nouveau jeu. Beaucoup de gens trouvent cela déroutant et dérangeant, aussi ils choisissent de croire que ce n’est pas ça qui se passe réellement ou que les gens sont trompés ou malhonnêtes ou naïfs.

Depuis le mois d’octobre, nous voyons une solidarité croissante de la part de différents mouvements politiques de partout dans le monde. Il y a eu une couverture énorme et assez enthousiaste de la résistance de Kobanê par les grands médias du monde. La position politique concernant le Rojava en Occident a évolué dans une certaine mesure. Ce sont tous des signes significatifs mais penses-tu que l’autonomie démocratique et ce qui est expérimenté dans les cantons du Rojava sont suffisamment examinés ? Dans quelle mesure la perception générale du ‟ce sont des gens courageux qui combattent le mal de notre époque, l’EI” dominent cette approbation et cette fascination ?

Je trouve remarquable que tant de gens en Occident voient ces cadres féministes armées, par exemple, et ne réfléchissent même pas sur les idées qui logiquement doivent se trouver derrière. Ils se figurent que c’est arrivé comme ça, spontanément. « Je suppose que c’est une tradition kurde ». Dans une certaine mesure, c’est de l’orientalisme évidemment, ou pour faire simple, du racisme. Il ne leur vient pas à l’idée que des gens au Kurdistan peuvent aussi lire Judith Butler. Au mieux, ils pensent : « Oh, ils essaient de parvenir aux normes occidentales de la démocratie et des droits des femmes. Je me demande si c’est sincère ou destiné à l’étranger ». Il ne leur semble tout simplement pas possible qu’ils puissent prendre ces éléments et pousser les ‟normes occidentales” dans une voie BEAUCOUP plus éloignée qu’elles ne l’ont jamais été ; qu’ils puissent véritablement croire en ces principes que les États occidentaux ne font que professer.

Tu as mentionné l’approche de la gauche envers le Rojava. Comment cette question est-elle reçue dans les communautés internationales anarchistes ?

La réaction dans les communautés internationales anarchistes a été incontestablement mitigée. Je trouve cela un peu difficile à comprendre. Il y a un groupe d’anarchistes très important – généralement les éléments les plus sectaires – qui insistent sur le fait que le PKK est encore un groupe ‟stalinien” autoritaire et nationaliste qui aurait adopté Bookchin et d’autres idées de la gauche libertaire pour séduire la gauche antiautoritaire en Europe et en Amérique. Il m’a toujours semblé que c’était là l’une des idées les plus stupides et les plus narcissiques que j’ai jamais entendue. Même si l’hypothèse était correcte et qu’un groupe marxiste-léniniste ait décidé de simuler une idéologie pour obtenir un soutien de l’étranger, pourquoi diable auraient-ils choisi les idées anarchistes développées par Murray Bookchin ? Ce serait la tactique la plus stupide qui soit. Il est évident que s’ils avaient fait semblant d’être des islamistes ou des libéraux, ils auraient obtenu des armes en quantité et un vrai soutien matériel. Quoi qu’il en soit, je pense que beaucoup de gens dans la gauche internationale, et dans la gauche anarchiste inclue, fondamentalement, ne veulent pas vraiment gagner. Ils ne peuvent pas imaginer qu’une révolution puisse vraiment survenir et, secrètement, ils ne le veulent même pas, car cela signifierait partager leur club cool avec des personnes ordinaires ; ils ne seraient plus particuliers et différents. Ainsi de cette façon, il est assez utile de distinguer et séparer les vrais révolutionnaires des frimeurs. Et les vrais révolutionnaires sont restés fermes…

Qu’est-ce qui t’as le plus impressionné dans le Rojava à propos de cette pratique de l’autonomie démocratique ?

Il y a eu tant de choses impressionnantes. Je ne pense pas avoir jamais entendu parler d’une quelconque autre partie du monde dans laquelle il y ait eu une situation de double pouvoir et où ce sont les mêmes forces politiques qui en auraient créé deux pôles. Il y a l’‟auto-administration démocratique”, qui dispose de toutes les formes et de tous les attributs d’un État – Parlement, ministères, etc. – mais il a été créé pour être soigneusement séparé des moyens coercitifs du pouvoir. Ensuite, vous avez la TEV-DEM (le Mouvement de la société démocratique), pilotant de bas en haut (bottom-up) des institutions directement démocratiques. En fin de compte – et ceci est fondamental – les forces de sécurité sont responsables devant les structures dirigées de bas en haut et non devant celles commandée de haut en bas. Un des premiers endroits que nous avons visités était une académie de police (Asayiş). Tous ont dû suivre des cours de résolution non violente des conflits et de théorie féministe avant qu’ils ne soient autorisés à toucher une arme à feu. Les co-directeurs nous ont expliqué que leur but ultime était de donner à chaque personne dans le pays six semaines de formation de policier, de telle sorte qu’au final, ils pourraient éliminer la police.

Que répondrais-tu à certaines critiques concernant le Rojava ? Par exemple : « Ils n’auraient pas fait cela en temps de paix. C’est à cause de l’état de guerre »…

Je pense que la plupart des mouvements, confrontés à de graves conditions de guerre, n’auraient pas aboli immédiatement la peine capitale, dissous la police secrète et démocratiser l’armée. Les unités militaires par exemple élisent leurs officiers.

Il y a aussi une autre critique, qui est très populaire dans les milieux pro-gouvernementaux ici en Turquie : « Le modèle que les Kurdes – dans la ligne du PKK et PYD (le Parti de l’Union démocratique kurde) – tentent de promouvoir n’est pas réellement accepté par tous les peuples qui vivent là-bas. Cette structure multi-… est seulement à la surface, comme symbole »…

Le président du canton de Cizîrê est un Arabe, en fait le chef d’une importante tribu locale. Je suppose que vous pourriez dire qu’il n’est qu’une marionnette. En un sens, comme l’ensemble du gouvernement. Mais même si vous regardez les structures qui fonctionnent de bas en haut, ce n’est absolument pas les seuls Kurdes qui y participent. On m’a dit que le seul vrai problème était avec certaines colonies de la ‟ceinture arabe”, des gens qui ont été amenés là par les baasistes dans les années 1950 et 60 en provenance d’autres régions de la Syrie dans le cadre d’une politique délibérée visant à marginaliser et assimiler les Kurdes.
Quelques-unes de ces communautés, m’a-t-on dit, sont assez hostiles à la révolution. Mais les Arabes dont les familles sont là depuis des générations, ou les Assyriens, Kirghizes, Arméniens, Tchétchènes, etc., sont assez enthousiastes. Les Assyriens avec lesquels nous avons parlé nous ont dit qu’après une longue relation difficile avec le régime, ils avaient le sentiment d’avoir enfin acquis la liberté religieuse et l’autonomie culturelle. Probablement, le problème le plus inextricable est celui de la libération des femmes. Le PYD et le TEV-DEM le voient comme absolument fondamental dans leur idée de révolution, mais ils ont aussi le problème de devoir gérer des alliances les plus vastes avec des communautés arabes qui estiment que cela viole leurs principes religieux fondamentaux. Par exemple, alors que les syriacophones ont leur propre organisation de femmes, les Arabes n’en ont pas, et les filles arabes intéressées par l’idée de s’organiser autour des questions de genre ou même pour assister à des séminaires féministes, doivent se raccrocher aux Assyriens ou même aux Kurdes.

Il ne faut pas tomber dans le piège de ce « cadre ‟anti-impérialiste” puritain » que tu as mentionné plus tôt, mais que dirais-tu à la remarque disant que l’Occident/l’impérialisme demandera un jour aux Kurdes syriens de payer le prix du soutien qu’ils leur ont fourni. Qu’est-ce que l’Occident pense exactement de ce modèle antiétatique et anticapitaliste ? Est-ce juste une expérience qui peut être ignorée pendant l’état de guerre, alors que les Kurdes acceptent volontairement de combattre un ennemi qui a été, soit dit en passant, effectivement créé par l’Occident ?

Il est absolument vrai que les États-Unis et les puissances européennes feront tout ce qu’ils pourront pour renverser la révolution. Cela va sans dire. Les personnes avec qui j’ai discutées étaient toutes bien conscientes de cela. Mais elles ne font pas une grande différenciation entre les dirigeants des puissances régionales comme la Turquie ou l’Iran ou l’Arabie saoudite et ceux des puissances euro-américaines comme la France ou les États-Unis. Elles considèrent qu’ils sont tous capitalistes et étatistes et donc antirévolutionnaires, qui dans le meilleur des cas, peuvent être convaincus de les tolérer, mais qui dans le fond ne seront jamais de leur côté.
Ensuite, il y a la question encore plus compliquée de la structure de ce qu’on appelle ‟la communauté internationale”, le système mondial d’institutions comme l’ONU ou le FMI, les grandes entreprises, les ONG, les organisations de droits de l’homme sur ces questions, qui toutes supposent et justifient une organisation étatiste, un gouvernement qui peut adopter des lois et qui dispose d’un monopole de l’exécution coercitive de ces lois. Il y a un seul aéroport dans le Cizîrê et il est toujours sous le contrôle du gouvernement syrien. Les Kurdes pourraient le prendre facilement, à tout moment, disent-ils. La raison pour laquelle ils ne le font pas, c’est parce que : Comment un non-État peut-il faire fonctionner un aéroport de quelque façon que ce soit ? Tout ce qui se fait dans un aéroport est soumis à des réglementations internationales qui supposent un État.

As-tu une réponse à la question : pourquoi l’EI est si obsédé par Kobanê ?

Ils ne peuvent pas être vus perdant une telle bataille. Toute leur stratégie de recrutement est basée sur l’idée qu’ils sont un rouleau compresseur imparable, et leurs victoires continuelles sont la preuve qu’ils représentent la volonté de Dieu. Pour eux, être vaincus par une bande de féministes serait l’humiliation suprême. Tant qu’ils se battent encore dans Kobanê, ils peuvent affirmer que les allégations des médias sont des mensonges et qu’ils avancent vraiment. Qui peut prouver le contraire ? S’ils se retirent, c’est qu’ils auront dû admettre leur défaite.

As-tu un avis sur ce que Tayyip Erdoğan et son parti essaient de faire en Syrie et au Moyen-Orient plus généralement ?

Je ne peux que le supposer. Il semble qu’il a troqué une politique anti-kurde et anti-Assad contre une stratégie presque purement anti-kurde. À maintes reprises, il a montré qu’il était prêt à s’allier avec les fascistes pseudo-religieux pour attaquer les expériences du PKK inspirées par la démocratie radicale. De toute évidence, comme Daesh (Etat Islamique) eux-mêmes, il voit ces expériences comme une menace idéologique, peut-être la seule véritable alternative idéologique présente actuellement à l’horizon, réelle et viable, à la droite islamiste, et il fera tout pour la détruire.

D’un côté, il y a le Kurdistan irakien placé sur un terrain idéologique très différent en termes de capitalisme et sur la notion d’indépendance. De l’autre, il y a cet exemple alternatif du Rojava. Et il y a les Kurdes de Turquie qui essaient de soutenir un processus de paix avec le gouvernement… Comment vois-tu personnellement l’avenir des Kurdistan à court et à long termes ?

Qui peut le dire ? Pour le moment les choses semblent étonnamment bonnes pour les forces révolutionnaires. Le KRG a même dû renoncer au fossé géant qu’ils construisaient le long de frontière avec le Rojava après que le PKK soit intervenu pour sauver efficacement Erbil et d’autres villes de l’EI au mois d’août dernier. Une personne du KNK (Conseil national kurde) m’a dit que cela a eu un effet très important sur la conscience populaire là-bas ; qu’un seul mois a été équivalent à 20 années de conscientisation. Les jeunes ont été particulièrement frappés par la façon dont leur propre peshmergas se sont enfui au lieu de combattre alors que les femmes soldats du PKK ne l’on pas fait. Cependant, il est difficile d’imaginer comment le territoire du KRG sera révolutionné dans un avenir proche. Aucune des puissances internationales ne le permettra.

Bien que l’autonomie démocratique ne semble pas être clairement sur la table des négociations en Turquie, le mouvement politique kurde a travaillé dessus, en particulier sur le plan social. Ils essaient de trouver des solutions en termes juridiques et économiques pour des modèles possibles. Lorsque nous comparons disons la structure de classe et le niveau du capitalisme dans l’Ouest du Kurdistan (Rojava) et le Kurdistan du Nord (Turquie), que penses-tu des différences entre ces deux luttes pour une société anticapitaliste – ou pour un capitalisme minimisé comme ils le décrivent ?

Je pense que la lutte des Kurdes est très explicitement anticapitaliste dans les deux pays. C’est leur point de départ. Ils se sont arrangés pour parvenir à une sorte de formule : on ne peut pas se débarrasser du capitalisme sans éliminer l’État, on ne peut pas se débarrasser de l’État sans se débarrasser du patriarcat. Cependant, la situation en termes de classes est assez simple pour les Rojavans parce que la vraie bourgeoisie, telle qu’elle était dans cette région surtout agricole, est partie avec l’effondrement du régime du parti Baas. Ils auront un problème à long terme s’ils ne travaillent pas sur le système éducatif pour s’assurer qu’une strate de technocrates développementalistes n’essaiera pas au final de prendre le pouvoir, mais en attendant, il est compréhensible qu’ils se concentrent davantage sur les questions immédiates de genre. Pour la Turquie, je n’en sais pas autant, mais j’ai la sensation que ces questions sont beaucoup plus compliquées.

En ces jours où les peuples du monde ne peuvent plus respirer pour des raisons évidentes, est-ce que ton voyage dans le Rojava t’a stimulé pour l’avenir ? Quel est selon toi le ‟médicament” pour que les gens respirent ?

C’était remarquable. J’ai passé ma vie à penser à la façon dont nous pourrions être capables de réaliser des choses comme ça dans un futur assez éloigné et la plupart des gens pensent que je suis un fou d’imaginer que cela puisse arriver un jour. Ces gens du Rojava sont en train de le faire en ce moment. S’ils démontrent que cela peut être fait, qu’une société véritablement égalitaire et démocratique est possible, cela va complètement transformer la sensation des gens sur les possibilités humaines. Moi-même, je me sens rajeuni de dix ans après avoir passé seulement 10 jours là-bas.

Quelle scène de ton votre voyage au Cizîrê vas-tu garder en mémoire ?

Il y a eu tant d’images frappantes, tant d’idées. J’ai vraiment aimé la disparité entre l’apparence des gens et les choses qu’ils disaient. Vous rencontrez un gars, un médecin, il ressemble un type de l’armée syrienne un peu effrayant dans une veste en cuir, avec une expression austère. Ensuite, vous lui parlez et il explique : « Eh bien, nous pensons que la meilleure approche en matière de santé publique est préventive, la plupart des maladies sont causées par le stress. Nous pensons que si nous réduisons le stress, le niveau des maladies cardiaques, le diabète, même le cancer va diminuer. Donc notre projet ultime est de réorganiser les villes pour qu’elles aient 70% d’espaces verts… » Il y a tous ces schémas, fous et brillants. Mais ensuite, vous rencontrez le médecin suivant et il explique comment à cause de l’embargo turc, ils ne peuvent même pas obtenir des médicaments ou de l’équipement de base, que tous les patients dialysés qu’ils n’ont pas pu sortir clandestinement de la région sont morts… Ce décalage entre leurs ambitions et leurs circonstances incroyablement difficiles. Et … La femme qui était en fait notre guide était une vice-ministre des Affaires étrangères nommée Amina. À un moment donné, nous nous excusons du fait que nous n’avions pas été capables d’apporter de meilleurs cadeaux et d’aider les Rojavans qui souffrent en raison de l’embargo. Et elle nous a dit : « En fin de compte, ce n’est pas très important. Nous avons la seule chose que personne ne pourra jamais vous donner. Nous avons notre liberté. Vous non. Nous souhaitons seulement qu’il existe une certaine façon par laquelle nous pourrions vous la donner. »

On te reproche parfois d’être trop optimiste et enthousiaste sur ce qui se passe dans le Rojava. L’es-tu vraiment à ce point ? Ou bien, ceux qui te critiquent passent-ils à côté de quelque chose ?

Je suis de tempérament optimiste, je cherche des situations qui portent une certaine promesse. Je ne pense pas qu’il y ait la moindre garantie que cela, au final, va fonctionner, ne sera pas écrasé. Mais cela échouera certainement si tout le monde décide à l’avance qu’aucune révolution n’est possible et refuse d’apporter un soutien actif, ou même, consacre ses efforts à l’attaquer ou à accroître son isolement, comme beaucoup le font. S’il y a quelque chose dont je suis conscient, et pas d’autres, c’est peut-être le fait que l’histoire n’est pas terminée.
Les capitalistes ont fait de puissants efforts ces 30 ou 40 dernières années pour convaincre les gens que les arrangements économiques actuels – même pas le capitalisme, mais cette forme particulière, financiarisée, semi-féodale du capitalisme que nous connaissons aujourd’hui – est le seul système économique possible. Ils ont consacré plus d’efforts à cela que dans ce qu’ils ont fait pour créer un système capitaliste mondial viable. En conséquence de quoi, le système s’effondre tout autour de nous au moment même où tout le monde a perdu la capacité d’imaginer quelque chose d’autre. Je pense qu’il est assez évident que, dans 50 ans, le capitalisme sous quelque forme qu’il sera possible de le reconnaître, et probablement sous n’importe quelle forme, aura disparu. Quelque chose d’autre l’aura remplacé. Ce quelque chose pourrait ne pas être mieux. Cela pourrait être encore pire. Il me semble pour cette raison même qu’il est de notre responsabilité, en tant qu’intellectuels, ou juste comme êtres humains réfléchissants, d’essayer au moins de penser à quoi ce quelque chose de mieux pourrait ressembler. Et s’il y a des gens qui essaient effectivement de créer cette chose meilleure, c’est de notre responsabilité de les aider.

(Cette interview a été publiée en turc par le quotidien Evrensel)

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Source traduite en anglais : ici

Traduction française : OCLibertaire