Nous relayons un article de Pierre Bance publié sur le site Autre Futur.net sur le renouveau du PKK sur des lignes inspirées de l’écologie sociale de Bookchin. Modéré et nuancé à juste titre sur l’expérience, il montre néanmoins que l’événement devrait encourager les anarchistes à reconsidérer les théories de Bookchin.
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Publication: Dan Chodorkoff – « The Anthropology of Utopie »

L’écologie sociale appliquée
C’est un livre qu’on attendait depuis longtemps. Proche collaborateur de Murray Bookchin, co-fondateur avec lui de l’Institute for Social Ecology (ISE) dans le Vermont et longtemps son directeur, Dan Chodorkoff a été fortement impliqué au sein du mouvement d’écologie sociale dès les années 70 et jusqu’à aujourd’hui. Mais ses écrits étaient restés largement peu diffusés et devenus introuvables. Les éditions New Compass ont donc fait un travail utile et original, en s’intéressant à lui et en rééditant huit de ses articles (datant des années 80 et jusqu’à 2012 pour le plus récent).
Un travail utile pour plusieurs raisons. Anthropologue de formation, Dan Chodorkoff traite l’écologie sociale a travers ce point de vue, l’enrichissant d’outils propre à cette discipline – un peu comme l’avait fait Chaia Heller avec la psychologie dans Désir, nature et société (Ecosociété). Un travail bénéfique car il enrichit cette pensée et lui permet d’évoluer, et qui rappelle aussi, s’il le fallait, que cette pensée ne se limitait pas seulement à Murray Bookchin, et qu’elle n’est pas morte avec lui.
On notera cependant que s’il apporte la vue anthropologique au sein du corpus de l’écologie sociale, Dan Chodorkoff fait aussi, et sans doute surtout, l’inverse : amener l’écologie sociale au sein de l’anthropologie. L’article « Toward a reconstructive Anthropology » (1982, et inédit jusque-là) en particulier va dans ce sens, en questionnant, au travers de son propre parcours, le rôle de l’anthropologie aujourd’hui. Il y décrit comment lui, et plusieurs, ont abandonné l’étude des sociétés pré-littéraires pour replacer le champ d’étude au sein du monde moderne, et notamment la ville, avec une implication plus directe de l’anthropologue.
Cela nous amène au deuxième grand apport de ce livre, le plus important à notre sens : la présentation de réalisations concrètes de la pensée de l’écologie sociale. La plupart des ouvrages publiés jusque-là (à quelques exceptions près, notamment le livre de Marcel Sévigny sur son expérience de conseiller municipal à Montréal) au sein de ce courant de pensée sont surtout des ouvrages théoriques, prenant surtout appuis sur des exemples historiques. Dan Chodorkoff vient donc combler un manque important en décrivant l’exemple de Loisaida, quartier portoricain pauvre de New York ou de quelques réalisations de l’ISE. Dans « Alternative Technology and Urban Reconstruction », il explique comment le quartier de Loisaida a commencé à se revitaliser et réutilisant des bâtiments délaissés, abandonnés et en les rendant fonctionnels dans le sens d’une aide à la communauté. Construction de panneaux solaire et de moulins à vent sur les toits, mise en place d’aquaculture, d’un centre de recyclage des déchets, etc. : l’endroit, alors abandonné à lui-même par les pouvoirs publics, a ainsi pu améliorer sa qualité de vie par l’action de ses habitants et d’associations de soutien locales. Dan Chodorkoff raconte notamment le combat des habitants contre la « gentrification » (l’arrivée d’habitants plus aisés, changeant l’ambiance et petit à petit faisant monter les loyers et quitter les moins pourvus). Un combat malheureusement perdu et qui mit finalement fin à l’expérience. Mais l’expérience est un bon exemple des possibilités que peu représenter les principes de l’écologie sociale en milieu urbain, avec ce rôle d’éducation populaire et de mise en place d’une démocratie directe locale fonctionnelle.
On le comprend, beaucoup des exemples concrets décrits dans ces articles sont issus de la propre expérience de Dan Chodorkoff. On sent ce vécu au travers des lignes et cela ne fait que renforcer la pertinence des propos et la confiance qui leur est accordée. « J’offre ces essais dans un esprit d’humilité. Ce ne sont pas des essais universitaires, ce sont des réflexions et des analyses personnelles » nous dit l’auteur dans son introduction, et on ne peut que lui donner raison d’avoir fait ce choix.
Dans ces autres essais, critiquant la vision moderne du développement (« Redefining Development »), l’éducation scolaire (« Education for Social Change ») ou son commentaire sur le mouvement Occupy (« Occupy your Neighborhood »), Dan Chodorkoff replace l’écologie sur les questions de communautés, qualité de vie et de vie de tous les jours. Une écologie, sociale évidemment, mais très terre à terre, qui parle aux gens un langage qui est le leur et celui de leur aspiration (utopique, comme l’auteur s’en revendique, mais dans le bon sens du terme).
On finira par citer l’article « Social Ecology : An Ecological Humanism », bon résumé de cette pensée et qu’on espère voir traduire en français dans les mois à venir…
Dan Chodorkoff, The Anthropology of Utopia: on social ecology and community development, éd. New Compass, 2014, 190 PP.
http://new-compass.net/publications/anthropology-utopia-0
Table des matières :
Introduction
Social Ecology and Community Development
Redefining Development
Toward a Recontructive Anthropology
Alternative Technology and Urban Reconstruction
The Utopian Impulse
Social Ecology: An Ecological Humanism
Education for Social Change
Occupy Your Neighborhood
Publication: Brian Tokar – « Toward Climate Justice »

Brian Tokar – Toward Climate Justice
Il y a quatre ans, Brian Tokar sortait Toward Climate Justice : Perspectives on the Climate Crisis and Social Change. Le contexte politico-écologique était alors à l’analyse des grands rassemblements internationaux, conférence de Copenhague en tête, avec la montée du mouvement dit de « justice climatique » dans lequel l’auteur s’est passablement impliqué. Ce livre vient y apporter son analyse, de l’intérieur et selon l’optique de l’écologie sociale.
Militant écologiste de la première heure, Brian Tokar s’était déjà précédemment fait l’auteur de The Green alternative (1987) et Earth for Sale : Reclaiming Ecology in the Age of Corporate Greenwash (1997) et de bon nombre d’articles (d’ailleurs justement à l’origine de ce nouveau livre) et a connu un long engagement au sein des militants verts américains. Il a participé aux campagnes anti-nucléaires dans les années 70 puis à la fondation du parti Vert américain – ainsi qu’à sa critique. Actuel directeur de l’Institute for Social Ecology (ISE) dans le Vermont, il traite ici du rôle actuel, et potentiel, du mouvement écologiste au sein des débats contemporains.
Il y a dans le propos de Brian Tokar tout d’abord un constat : on a beau parler largement de la crise écologique, les solutions proposées se montrent généralement d’ordre technique, visant à modifier les conséquences engendrées par notre développement industriel et économique. Mais on ne parle pas des causes, ni de changer la société en profondeur. Plaçant, comme l’avait fait Bookchin, une différence entre environnementalistes et écologistes sociaux, Tokar montre que pour les premiers, les problèmes écologiques sont de nature technique, alors que pour les seconds, ils sont de nature politique et sociale.
Avec comme conséquences la promotion par les premiers de « solutions » techniques, comme le nucléaire, les biofuels, le « geoengineering » ou encore l’utilisation des outils du marché libre pour réduire les émissions CO2 (les droits d’émissions de carbone promu par le Protocole de Kyoto). A l’opposé, Brian Tokar appelle à des aspirations « utopiques », sous-entendu à une volonté de transformation radicale. « Plutôt que de rejeter la faute de nos problèmes sociaux sur les villes ou la technologie en tant que telle, il est impératif de travailler à imaginer des éco-technologies et des éco-communautés qualitativement nouvelles qui nous aident à créer une société radicalement transformée, et plus humaine. »
Brian Tokar est néanmoins conscient que pour beaucoup, cette voie « utopique » est aujourd’hui discréditée. Narrant les origines du mouvement, il rappelle que dans les années 60 quand elle voit le jour, l’écologie est encore vue comme subversive, ainsi que la caractérisait Paul Sears. Mais de nombreux débats ont émaillé la question, notamment au sein du parti Vert américain (avec la création de factions alternatives, promouvant la décentralisation plutôt qu’un parti national centralisé, mais c’est les tenants de cette seconde voie qui finalement l’emportèrent). Mais aussi au sein du monde militant, avec la montée d’une génération désabusée, nihiliste sous bien des aspects et plus attirée par le « no futur » punk et le néo-primitivisme que par les possibilités de mettre sur pied un mouvement radical organisé. Le message de l’écologie politique radicale s’en est trouvé dilué, mis de côté.
Au final, Brian Tokar décrit dans le chapitre « L’écologie sociale et le futur des mouvements écologiques » huit aspects qui caractérisent l’écologie sociale aujourd’hui et qu’on peut résumer ainsi :
1) Elle défie les structures de pouvoir issues du capitalisme et de l’Etat-nation (et cherche à se confronter ainsi aux causes profondes et structurelles de la crise écologique).
2) Sa longévité offre une vue large des mouvements sociaux depuis la fin des années 50 jusqu’à maintenant (avec leurs avantages et défauts, leurs réussites et leurs échecs), apportant par la des enseignements et des leçons utiles aux débats d’aujourd’hui.
3) Elle offre un traitement très large des origines de la domination sociale et ses liens historiques avec les abus perpétrés sur les écosystèmes.
4) Elle présente une structure pour comprendre l’émergence de la conscience et de la raison humaine à partir d’un contexte biologique (liant la philosophie de la nature aux sciences modernes sur l’évolution).
5) Elle offre une vue stratégique et historique sur le potentiel de la démocratie directe (au niveau du débat, de l’organisation, etc.).
6) Son analyse des luttes passées (voir le cycle de livres de Bookchin The Third Revolution) rappelle les sources du radicalisme occidental dans les luttes rurales et agrariennes. Plutôt que de rester dans un passé idéaliser, les mouvements paysans modernes offrent une voie pratique pour une vie meilleure.
7) Elle offre une politique alternative cohérente face au réductionnisme économique, aux politiques identitaires et aux autres courants qui dominent la gauche progressive.
8) Elle associe l’activité politique d’opposition à la reconstruction d’un futur écologique.
Un livre riche d’enseignements, notamment sur l’histoire passée de l’écologie sociale et sur comment celle-ci s’insère dans des débats très actuels.
Cette nouvelle édition apporte quelques changements par rapport à la première parution. Outre une nouvelle préface de l’auteur, l’ensemble des informations ont été mises à jour en lien avec les récents développements sur la science et la politique environnementale. C’est aussi, et surtout, la division et la composition des chapitres qui a été revue, avec notamment le chapitre « The UN Climate Justice and Beyond », qui a été renommé et déplacé plus tôt dans la présentation. Au final, presque 50 pages de plus pour cet ouvrage qui trouve là une nouvelle cohérence (moins un agencement d’articles et plus un livre avec une ligne claire), sans altérer son propos.
Brian Tokar, Toward Social Justice, éd. New Compass, 2ème édition, 2014, 182 PP.
http://new-compass.net/publications/toward-climate-justice-2nd-edition
Table des matières :
Foreword, par Eirik Eiglad, de New Compass
Préface à l’édition révisée
1. Global Warming and the Struggle for Justice
2. The UN Climate Negotiations and Beyond
3. Toward a Movement for Climate Justice
4. Carbon Trading and Other False Solutions
5. On Utopian Aspirations in the Climate Movement
6. Social Ecology and the Future of Ecological Movements
Du municipalisme libertaire au Kurdistan
Cet article a été traduit par XYZ/OCL Libertaire. L’original peut être retrouvé ici.
Par Rafael Taylor, 17 août 2014
[ROARmag – Reflections on a Revolution].
À mesure que la perspective de l’indépendance kurde devenait de plus en plus imminente, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’est transformé en une force luttant pour la démocratie radicale.

Exclus des négociations et trahis par le Traité de Lausanne de 1923 par les Alliés de la Première Guerre mondiale qui leur avaient promis leur propre État après la partition de l’Empire ottoman, les Kurdes sont la plus grande minorité sans État dans le monde. Mais aujourd’hui, à l’exception d’un Iran têtu, il ne reste plus que quelques obstacles à l’indépendance kurde de jure dans le nord de l’Irak. La Turquie et Israël ont promis leur soutien, tandis que les mains de la Syrie et de l’Irak sont liées par les progrès rapides de l’État islamique (anciennement EIIL).
Avec le drapeau kurde flottant sur tous les bâtiments officiels et les peshmergas [forces armées du Gouvernement régional du Kurdistan dans le Kurdistan irakien. NdT] maintenant les islamistes à la porte du Kurdistan grâce à une aide militaire américaine attendue depuis longtemps, le sud du Kurdistan (Irak) rejoint leurs camarades du Kurdistan occidental (Syrie) en tant que deuxième région autonome de facto du nouveau Kurdistan. Ils ont déjà commencé à exporter leur propre pétrole et ont repris la région riche en pétrole de Kirkouk, ils ont leur propre parlement élu et laïc et leur société pluraliste. Ils ont fait leur demande de reconnaissance comme État à l’ONU et il n’y a rien que le gouvernement irakien puisse faire –ou que les États-Unis veuillent faire sans le soutien d’Israël – pour l’arrêter.
La lutte des Kurdes, cependant, est loin d’être étroitement nationaliste. Dans les montagnes au-dessus d’Erbil, dans le cœur historique du Kurdistan qui serpente à travers les frontières de la Turquie, de l’Iran, de l’Irak et de la Syrie, une révolution sociale est née.

Image : Carte actuelle de la Syrie et de l’Irak. En jaune dans le nord de la Syrie sont les zones contrôlées par les Kurdes de Syrie, en vert dans le nord de l’Irak sont les zones contrôlées par les Kurdes irakiens (source : Wikimedia Commons).
La théorie du confédéralisme démocratique
Au tournant du siècle, alors que le radical étatsunien Murray Bookchin avait échoué dans sa tentative de revitaliser le mouvement anarchiste contemporain avec sa philosophie de l’écologie sociale, Abdullah Öcalan, le fondateur et dirigeant du PKK, était arrêté au Kenya par les autorités turques et condamné à mort pour trahison. Dans les années qui suivirent, le vieil anarchiste gagnait un improbable adepte chez le militant endurci, dont l’organisation paramilitaire – le Parti des travailleurs du Kurdistan – est largement considérée comme une organisation terroriste pour mener une guerre violente de libération nationale contre la Turquie.
Dans ses années de confinement solitaire – le leader du PKK se trouve derrière les barreaux depuis que sa peine a été commuée en réclusion à perpétuité – Öcalan a adopté une forme de socialisme libertaire si obscure que bien peu d’anarchistes en avaient entendu parler : le municipalisme libertaire de Bookchin. Öcalan a ensuite modifié, atténué et rebaptisé la vision de Bookchin sous le nom de « confédéralisme démocratique » avec le résultat que l’Union des Communautés du Kurdistan (Koma Civakên Kurdistan ou KCK), l’expérience territoriale du PKK d’une société libre basée sur la démocratie directe, est restée largement un secret pour la plupart des anarchistes, et plus encore, pour le grand public.
Bien que la conversion d’Öcalan a été le point décisif, la renaissance plus large d’une littérature de gauche libertaire et indépendante a commencé à souffler dans les montagnes et à passer de main en main parmi la base du mouvement après l’effondrement de l’Union soviétique dans les années 1990. « (Ils) ont analysé des livres et des articles de philosophes, de féministes, de (néo)anarchistes, communistes libertaires, communalistes et écologistes sociaux. C’est ainsi que des écrivains comme Murray Bookchin (et d’autres) ont attiré leur attention », nous dit le militant kurde Ercan Ayboga.

Öcalan s’est lancé, dans ses écrits de prison, dans un profond réexamen et une autocritique de la terrible violence, du dogmatisme, du culte de la personnalité et de l’autoritarisme qu’il avait favorisé : « Il est devenu clair que notre théorie, notre programme et notre praxis des années 1970 n’a rien produit d’autre qu’un séparatisme et une violence vaines, et, ce qui est pire encore, que le nationalisme auquel nous aurions dû nous opposer, nous a tous infestés. Même si nous étions opposés à ses principes et à sa rhétorique, nous l’avons néanmoins accepté comme inévitable ». Une fois que le leader incontesté, Öcalan a estimé que le « dogmatisme prospère sur des vérités abstraites qui deviennent des façons courantes de penser. Dès que vous mettez ces vérités générales en mots, vous vous sentez comme un grand prêtre au service de son dieu. C’est l’erreur que j’ai commise. »
Öcalan, athée, a en fin de compte écrit comme un libre penseur, libéré de la mythologie marxiste-léniniste. Il a indiqué qu’il était à la recherche d’une « alternative au capitalisme » et d’un « remplacement du modèle en ruine du…‟socialisme réellement existant” » quand il a rencontré Bookchin. Sa théorie du confédéralisme démocratique s’est développée à partir d’une combinaison d’inspiration intellectuelle communaliste, de « mouvements comme les zapatistes » et d’autres facteurs historiques issus de la lutte au Kurdistan du Nord (Turquie). Öcalan a proclamé lui-même qu’il était un étudiant de Bookchin, et après l’échec d’une correspondance électronique avec le vieux théoricien, qui était à son grand regret trop malade en 2004 pour poursuivre un échange épistolaire depuis son lit de mort, le PKK lui a rendu hommage en déclarant qu’il était « l’un des plus grands chercheurs en sciences sociales du XXe siècle » à l’occasion du deuxième anniversaire de sa mort.
La pratique du confédéralisme démocratique
Le PKK a apparemment suivi son chef, non seulement en adoptant l’étiquette spécifique de Bookchin de l’éco-anarchisme, mais aussi en intériorisant activement cette nouvelle philosophie dans sa stratégie et sa tactique. Le mouvement a abandonné sa guerre sanglante pour la révolution stalinienne/maoïste et les méthodes de terreur qui l’accompagnaient, et a commencé à examiner une stratégie largement non-violente visant à une plus grande autonomie régionale.
Après des décennies de trahisons fratricides, de cesser le feu manqués et sans lendemains, de détentions arbitraires et de reprises des hostilités, le 25 avril de cette année, le PKK a annoncé un retrait immédiat de ses forces de Turquie et leur redéploiement dans le nord de l’Irak, mettant ainsi fin à un conflit de 30 ans avec l’État turc. Le gouvernement turc s’est engagé simultanément dans un processus de réforme constitutionnelle et juridique devant consacrer les droits humains et culturels de la minorité kurde à l’intérieur de ses frontières. C’est là le dernier volet d’une négociation tant attendue entre Öcalan et le Premier ministre turc Erdogan, faisant partie d’un processus de paix qui a commencé en 2012. Il n’y a pas eu de violence de la part du PKK pendant une année et des appels raisonnables ont été lancés pour que le PKK soit retiré de la liste mondiale des organisations terroristes.
Il reste, cependant, une sombre histoire attachée au PKK : des pratiques autoritaires qui ne cadrent pas avec sa nouvelle rhétorique libertaire. À divers moments, ses branches ont été accusées ou soupçonnées de collecte de fonds par le trafic d’héroïne, d’extorsion, de recrutement forcé et de racket à grande échelle. Si cela est vrai, il n’y a aucune excuse pour ce genre d’opportunisme mafieux, malgré l’ironie évidente que l’État turc génocidaire était lui-même en grande partie financé par le monopole lucratif sur l’exportation légale vers l’Occident de produits opiacés ‟médicaux” cultivés par l’État, et rendu possible par le service militaire obligatoire et par les impôts pour un énorme budget anti-terroriste et ses forces armées surdimensionnées (la Turquie possède la deuxième armée de l’OTAN après les États-Unis).

Il en est ainsi de l’hypocrisie habituelle dans la guerre contre le terrorisme : lorsque les mouvements de libération nationale imitent la brutalité de l’État, ce sont invariablement les non représentés qui sont désignés comme terroristes. Öcalan lui-même décrit cette période honteuse comme celle des « gangs au sein de notre organisation et des pratiques ouvertement de banditisme, [qui] organisaient des opérations dangereuses, inutiles, en envoyant en masse des jeunes gens à la mort ».
Des courants anarchistes dans la lutte
Comme signe supplémentaire qu’il abandonne ses orientations marxistes-léninistes, le PKK a commencé à faire des ouvertures explicites à l’anarchisme international, accueillant même un atelier lors de la Rencontre internationale anarchiste de Saint-Imier, en Suisse en 2012, qui a provoqué confusion, désarroi et discussions en ligne, mais qui est passé largement inaperçu dans la presse anarchiste au sens large.
Janet Biehl, veuve de Bookchin, est l’une des rares anarchistes occidentales qui a étudié le KCK sur le terrain et a beaucoup écrit au sujet de ses expériences sur le site Internet New Compass, partageant également des entretiens avec des radicaux kurdes impliqués dans les opérations au jour le jour des assemblées démocratiques et des structures fédérales, ainsi que la traduction en anglais et la publication de la première étude anarchiste d’envergure sous la forme d’un livre sur le thème : L’autonomie démocratique dans le Nord du Kurdistan : Mouvement des Conseils, Libération de Genre et Écologie (2013) [Democratic Autonomy in North Kurdistan : The Council Movement, Gender Liberation, and Ecology].
La seule autre voix anarchiste anglophone est le Forum anarchiste du Kurdistan (KAF), un groupe pacifiste de Kurdes irakiens vivant en Europe et qui revendiquent ne pas avoir « de lien avec d’autres groupes de gauche ». Tout en soutenant un Kurdistan fédéral, le KAF déclare qu’il « ne soutiendra le PKK que lorsqu’il aura abandonné complètement la lutte armée, participera à l’organisation des mouvements populaires de base pour la satisfaction des exigences sociales de la population, dénoncera et démantèlera ses modes de lutte centralisés et hiérarchiques et deviendra plutôt une fédération de groupes locaux autonomes, coupera tous liens et relations avec les États du Moyen-Orient et de l’Occident, dénoncera la politique du pouvoir charismatique, et se convertira à l’anti-étatisme et l’anti-autoritarisme, alors seulement nous serons heureux de coopérer pleinement avec eux. »
En suivant Bookchin dans le texte
Ce jour-là (excepté le pacifisme) pourrait ne pas être loin. Le PKK/KCK semble suivre l’écologie sociale de Bookchin à la lettre, avec presque tout, jusque et y compris sa participation contradictoire à l’appareil d’État par les élections, tel que l’a prescrit l’anarchiste américain dans ses écrits.
Comme l’écrivent Joost Jongerden et Ahmed Akkaya, « le travail de Bookchin fait la distinction entre deux conceptions de la politique, le modèle grec et le modèle romain », c’est-à-dire la démocratie directe et la démocratie représentative. Bookchin voit sa forme de néo-anarchisme comme une renaissance pratique de l’ancienne révolution athénienne. « Le modèle d’Athènes existe comme un contre-courant et un courant souterrain, trouvant son expression dans la Commune de Paris de 1871, les conseils (soviets) dans les débuts de la révolution de 1917 en Russie et la révolution espagnole de 1936 ».
Le communalisme de Bookchin contient une approche en cinq étapes :
- Autonomiser les municipalités existantes par le biais de la loi afin de localiser le pouvoir décisionnel.
- Démocratiser ces municipalités à travers des assemblées de base.
- Unir les municipalités « dans des réseaux régionaux et des confédérations plus larges […] travailler à remplacer progressivement les États-nations par les confédérations municipales », tout en s’assurant que « les niveaux les plus élevés de la confédération soient principalement des fonctions de coordination et d’administration ».
- « Unir les mouvements sociaux progressistes » pour renforcer la société civile et établir « un point focal commun pour les initiatives et les mouvements de tous les citoyens » : les assemblées. Cette coopération n’est pas conçue « parce que nous nous attendrions à trouver toujours un consensus harmonieux mais, au contraire, parce que nous croyons au désaccord et à la délibération. Une société se développe par les débats et les conflits ». En outre, les assemblées doivent être laïques, lutter « contre les influences religieuses sur la politique et le gouvernement » et doivent devenir « une arène de la lutte des classes. »
Afin de réaliser sa vision d’une « société sans classes basée sur le contrôle politique collectif des moyens socialement importants de la production », il est fait appel à la « municipalisation de l’économie » et à la mise en place d’une « allocation confédérale des ressources pour assurer l’équilibre entre les régions ». En termes simples, cela équivaut à une combinaison de l’autogestion et de la planification participative afin de répondre aux besoins sociaux : une économie anarchiste classique.
Comme l’a dit Eirik Eiglad, ancien éditeur de Bookchin et analyste de la KCK :
Une importance particulière est la nécessité de combiner les idées des mouvements féministes et écologistes progressistes avec les nouveaux mouvements urbains et les initiatives de citoyens, ainsi que celles des syndicats, des coopératives et des collectifs locaux…
Nous pensons que les idées communalistes d’une démocratie basée sur les assemblées peuvent contribuer à rendre possible cet échange progressif des idées sur une base plus permanente, et avec des conséquences politiques plus directes. Pourtant, le communalisme n’est pas seulement un moyen tactique pour unir ces mouvements radicaux. Notre appel à la démocratie municipale est une tentative de mettre de la raison et de l’éthique à l’avant-poste des débats publics.
Pour Öcalan, le confédéralisme démocratique signifie une « société démocratique, écologique et libérée en matière de genre », ou simplement « la démocratie sans l’État ». Il oppose explicitement la « modernité capitaliste » et la « modernité démocratique », dans laquelle « les trois anciens éléments de base : le capitalisme, l’État-nation et l’industrialisme » sont remplacés par « une nation démocratique, une économie communale et une industrie écologique ». Cela implique « trois projets : un pour la république démocratique, un pour le confédéralisme démocratique et un pour l’autonomie démocratique » ;
Le concept de ‟république démocratique” se réfère essentiellement à l’obtention, longtemps niée, de la citoyenneté et des droits civils des Kurdes, y compris la capacité de parler et d’enseigner librement dans leur langue. L’autonomie démocratique et le confédéralisme démocratique font à la fois référence aux « capacités autonomes des personnes et à une forme de structure politique plus directe, moins représentative ».
Pendant ce temps, Jongerden et Akkaya soulignent que « le modèle du municipalisme libre vise à réaliser l’approche de bas en haut (‟bottom-up”) dans la conception et le fonctionnement d’un organe administratif participatif, du local au provincial ». Le « concept de citoyen libre (ozgur yarttas) [est] un point de départ » qui « comprend les libertés civiles fondamentales comme la liberté d’expression et d’organisation ». Les unités de base du modèle sont les assemblées de quartier ou ‟conseils” comme on les appelle indifféremment.
Il y une participation populaire dans les conseils, y compris de la part de personnes non-kurdes, et tandis que les assemblées de quartier sont fortes dans plusieurs provinces, « à Diyarbakir, la plus grande ville du Kurdistan turc, il y a des assemblées presque partout. » Par ailleurs, « dans les provinces d’Hakkari et de Sirnak… il y a deux autorités parallèles [le KCK et l’État], parmi lesquelles la structure confédérale démocratique est la plus puissante dans la pratique. » La KCK en Turquie « est organisé au niveau du village (köy), du quartier urbain (mahalle), du district (ilçe), de la ville (kent), et de la région (bölge), qui est appelée « Kurdistan du Nord ».
Le niveau le ‟plus élevé” de la fédération au Kurdistan du nord, le DTK (Congrès de la Société Démocratique) est un mélange de délégués de base élus par leurs pairs avec mandats révocables, qui constituent 60% de l’ensemble et des représentants de « plus de cinq cents organisations de la société civile, syndicats et partis politiques », qui composent les 40% restants, dont environ 6% sont « réservés aux représentants des minorités religieuses, des universitaires ou autres spécialistes et d’autres personnes ayant un point de vue particulier. »
La proportion au sein des 40% de ceux qui sont pareillement délégués directement des groupes de la société civile démocratique et non-étatiste comparé à ceux qui n’ont pas été élus ou sont choisis par les bureaucraties des partis politiques n’est pas claire. Le chevauchement d’individus entre mouvements kurdes indépendants et partis politiques kurdes, ainsi que l’intériorisation de nombreux aspects de la procédure de démocratie directe par ces partis, compliquent encore plus la situation. Toutefois, le consensus informel qui se dégage parmi les observateurs est que la majorité des prises de décision correspond à des procédures de démocratie directe d’une manière ou d’une autre ; que la plupart de ces décisions sont prises au niveau local ; et que les décisions sont prises à partir de la base, selon la structure fédérale.
Du fait que les assemblées et le DTK sont coordonnées par la KCK illégale, dont fait partie le PKK, ils sont désignés comme ‟terroristes” par la Turquie et la soi-disant communauté internationale (UE, États-Unis et autres). Le DTK sélectionne aussi les candidats du BDP, le parti pro-kurde (Parti pour la paix et de la démocratie), pour le Parlement turc, qui propose « l’autonomie démocratique » pour la Turquie, une combinaison de démocratie représentative et de démocratie directe. Conformément au modèle fédéral, il propose la création d’environ 20 régions qui autogouverneraient directement (selon le schéma anarchiste, pas la Suisse) « l’éducation, la santé, la culture, l’agriculture, l’industrie, les services sociaux et de sécurité, les questions des femmes, de la jeunesse et des sports », avec l’État continuant de conduire « les affaires étrangères, les finances et la défense. »
La révolution sociale prend son envol
Pendant ce temps, sur le terrain, la révolution a déjà commencé. Dans le Kurdistan turc, il y a un mouvement éducatif indépendant des ‟académies” qui organise des forums de discussion et des séminaires dans les quartiers. Dans la municipalité de Sûr à Amed [nom kurde de Diyarbakır, NdT], où une avenue s’appelle ‟Rue de la Culture”, le maire Abdullah Demirbas se félicite de la « diversité des religions et de systèmes de croyance » et déclare que « nous avons commencé à restaurer une mosquée, une église catholique chaldéo-araméenne-, une église orthodoxe arménienne et une synagogue juive ».
Jongerden et Akkaya signalent ailleurs que « les municipalités DTP ont lancé un ‟service municipal multilingue”, qui a suscité des débats houleux. Des panneaux indicateurs municipaux ont été érigés en kurde et en turc, et des commerçants locaux ont suivi le mouvement ».

La libération des femmes se poursuit par les femmes elles-mêmes à travers les initiatives du Conseil des femmes du DTK, qui établit de nouvelles règles de « quotas de femmes de quarante pour cent » dans les assemblées. Si un fonctionnaire bat sa femme, son salaire est reversé directement à la femme battue afin de maintenir sa sécurité financière et son usage comme bon lui semble. « À Gewer, si le mari prend une deuxième épouse, la moitié de sa succession ira à la première. »
Il existe des « Villages de la Paix », des communautés de coopératives, nouvelles ou transformées, appliquant leur propre programme complètement en dehors des contraintes logistiques de la guerre kurdo-turque. La première de ces communautés a été construite dans la province d’Hakkari, limitrophe de l’Irak et de l’Iran, où « plusieurs villages » ont rejoint l’expérience. Dans la province de Van, « un village écologique de femmes » est en construction pour abriter les victimes de la violence domestique, auto-suffisant « pour toute ou presque toute l’électricité nécessaire. »
La KCK tient des réunions deux fois par an dans les montagnes avec des centaines de délégués de chacun des quatre pays, avec comme priorité à son agenda, la menace de l’État islamique envers l’autonomie du Kurdistan du sud et de l’ouest. Les partis iraniens et syriens affiliés à la KCK, le PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan) et le PYD (Parti de l’union démocratique) mettent en avant également le confédéralisme démocratique. Le parti irakien de la KCK, le PÇDK (Parti pour une solution démocratique du Kurdistan) est relativement peu important car le Parti démocratique du Kurdistan (PDK, centriste) au pouvoir et son chef Massoud Barzani, président du Kurdistan irakien, n’a que récemment cessé de le harceler et commencé à le tolérer.
Mais, dans les régions montagneuses du Kurdistan irakien plus au nord, là où se trouvent la plupart des guérilleros et guérilleras du PKK et du PJAK, la littérature radicale et les assemblées s’épanouissent, avec l’intégration de nombreux Kurdes de la montagne après des décennies de déplacements. Au cours des dernières semaines, ces militant-e-s sont descendus des montagnes du nord pour combattre aux côtés des peshmergas irakiens contre l’EIIL, sauvant 20 000 yézidis et chrétiens dans les montagnes de Sindjar et ont reçu la visite de Barzani dans un affichage public de gratitude et de solidarité, mais surtout pour mettre la Turquie et les États-Unis dans l’embarras.

Le PYD syrien a suivi l’exemple du Kurdistan turc dans la transformation révolutionnaire de la région autonome sous son contrôle depuis l’éclatement de la guerre civile. Après les « vagues d’arrestations » de la répression baasiste, avec « 10.000 prisonniers, dont des maires, des chefs locaux du parti, des élus, cadres et militants […] les forces du PYD kurde ont renversé le régime du parti Baas dans le nord de la Syrie, ou Kurdistan occidental, [et] des conseils locaux ont éclos partout. » Des Comités d’auto-défense ont été improvisés pour fournir « la sécurité après la chute du régime baasiste » et « la première école enseignant la langue kurde » a été établie en même temps que les conseils intervenaient dans la distribution équitable du pain et de l’essence.
Dans le Kurdistan de Turquie, de Syrie, et dans une moindre mesure dans le Kurdistan irakien, les femmes sont désormais libres de se dévoiler et fortement encouragées à participer à la vie sociale. Les anciens liens féodaux sont brisés, les gens sont libres de suivre une religion ou aucune et les minorités ethniques et religieuses coexistent pacifiquement. S’ils sont capables de contenir le nouveau califat, l’autonomie du PYD dans le Kurdistan syrien et l’influence de la KCK au Kurdistan irakien pourrait bien servir de ferment pour une explosion encore plus profonde de culture et de valeurs révolutionnaires.
Le 30 juin 2012, le Comité national de coordination pour le changement démocratique (NCB), la plus grande coalition de la gauche révolutionnaire en Syrie, dont le PYD est le groupe principal, a adopté « le projet d’autonomie démocratique et le confédéralisme démocratique comme un modèle possible pour la Syrie ».
Défendre la révolution kurde face à l’État islamique
La Turquie, quant à elle, a menacé d’envahir les régions kurdes si « des bases terroristes étaient installées en Syrie », au moment où des centaines de combattants de la KCK (y compris du PKK) de tout le Kurdistan traversaient la frontière pour défendre Rojava (l’ouest) face à l’avancée de l’État islamique. Le PYD affirme que le gouvernement islamiste modéré de la Turquie est déjà engagé dans une guerre par procuration contre eux, en facilitant le transit des djihadistes internationaux à travers la frontière pour qu’ils combattent aux côtés des islamistes.
Au Kurdistan irakien, Massoud Barzani, dont la guérilla a combattu aux côtés de la Turquie contre le PKK dans les années 1990 en échange de l’accès aux marchés occidentaux, a appelé à un « front uni kurde » en Syrie à travers une alliance avec le PYD. Barzani avait signé en 2012 avec Salih Muslim, leader du PYD, l’‟Accord d’Erbil” formant le Conseil National Kurde et reconnaissant que « toutes les parties sont sérieuses et déterminées à continuer à travailler ensemble ».
Pourtant, alors que l’étude et la pratique des idées socialistes libertaires parmi la direction et les bases de la KCK est assurément un développement positif, il reste à voir dans quelle mesure cette influence est suffisamment sérieuse pour qu’ils abandonnent leur passé autoritaire sanglant. Le combat kurde pour l’autodétermination et la souveraineté culturelle est une lueur d’espoir au milieu des sombres nuages qui s’amoncellent au-dessus de l’État Islamique et des guerres sanglantes inter-fascistes entre l’islamisme, le baasisme et le sectarisme religieux qui leur a donné naissance.
Une révolution pan-kurde socialement progressiste et laïque, avec des éléments socialistes libertaires, unifiant les Kurdes irakiens et syriens et revitalisant les luttes en Turquie et en Iran peut encore être une perspective. Pendant ce temps, ceux d’entre nous qui apprécient l’idée de civilisation doivent reconnaître leur gratitude aux Kurdes, qui combattent en première ligne jour et nuit contre les djihadistes du fascisme islamiste en Syrie et en Irak, en défendant de leur vie les valeurs de la démocratie radicale.
« Les Kurdes n’ont pas d’amis sauf les montagnes »
– Proverbe kurde
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Rafael Taylor est un militant socialiste libertaire et un journaliste indépendant résidant à Melbourne. Il est également animateur de l’émission de radio “Floodgates Of Anarchy”, membre de l’ASF-IWA (AIT) et coordinateur de l’Alliance de la gauche libertaire à Melbourne.
Source : http://roarmag.org/2014/08/pkk-kurd…
Traduction : XYZ / OCLibertaire

Murray Bookchin et la Décroissance
Parution de « Murray Bookchin, pour une écologie sociale et radicale » aux éditions Le passager clandestin, dans la collection des Précurseurs de la Décroissance dirigée par Serge Latouche. Rédigé à quatre mains par Floréal Romero et Vincent Gerber, l’ouvrage fait une présentation de l’écologie sociale de Murray Bookchin en lien avec les idées de la décroissance. Les points communs ainsi que des critiques sont présentées sur la première moitié du livre, tandis que la deuxième est composée d’extraits de textes de Bookchin en lien avec la décroissance.
Bookchin remet en cause les fondements même de la société dans laquelle nous vivons ; particulièrement le capitalisme, accompagné de son inséparable « poisson-pilote » : la croissance. « Bien que rarement citée par les partisans de la décroissance, l’écologie sociale partage un grand nombre de points communs avec ce courant de pensée. Réduction de la taille des villes, critique de la société de consommation, mais aussi de la technologie (à propos de laquelle Bookchin avait une vue plus nuancée que l’image qui est généralement faite de lui), réduction du temps de travail, création de biens durables, promotion d’un mode de vie alternatif et plus humain… (…) Bookchin entend arriver au développement d’une société organique – c’est-à-dire faite d’interrelations d’échanges et d’entraides profitables pour chacune des parties –, non dominatrice, répondant aux aspirations et aux besoins humains – matériels, mais aussi psychiques et physiologiques – autant qu’à ceux de l’environnement » (Vincent Gerber et Floréal Romero).
Les cinq extraits présentés sont issus de :
– Ecologie et pensée révolutionnaire (1964)
– Pour une technologie libératrice (1965)
– Une société à refaire (1989)
– Mort d’une petite planète (1989) [inédit en français]
– Qu’est-ce que l’écologie sociale ? (1993) [inédit en français]
Sortie le 16 octobre 2014.
Collectif Direct: Le municipalisme libertaire
Ce texte a été reproduit via
un logiciel de reconnaissance de texte,
des erreurs peuvent subsister.
Collectif Direct!, Du réformisme libertaire, 1999.
Le Municipalisme libertaire
Janet Biehl, Le Municipalisme libertaire, Ecosociété, 1998, 293 p.
Il faut tout de suite dire que derrière ce livre se trouve Murray Bookchin, et l’auteure de ce texte ne s’en cache pas. Son idée est de livrer un « résumé » aussi exact que possible des théories de celui-ci. Toutefois, il est bien clair que les dimensions d’un tel ouvrage ne sont pas propres à contenir les dizaines d’années de réflexion et de travail de Bookchin. Aussi, ce livre souffre-t-il d’une certaine tendance à la simplification et au raccourci. Ces défauts, difficilement évitables dans ce genre d’exercice, permettent tout de même de se faire une bonne idée de ce qu’est le municipalisme libertaire.
Bookchin est certainement un des principaux penseurs anarchistes de ce siècle. Après avoir été un syndicaliste très actif dans les années trente aux États-Unis, il s’intéresse à partir des années soixante à l’écologie et aux destructions causées à l’environnement par le capitalisme. Pour lui, comme pour Marx avant lui, « le capitalisme est un système qui doit nécessairement détruire la société à cause de son principe directeur de production pour la production, de croissance pour la croissance ». La solution est pour Bookchin la mise en place d’une société rationnelle communiste libertaire qui articule au mieux les intérêts des individus et la préservation de l’environnement naturel. Il est notable qu’à la différence de certains écologistes radicaux dits « profonds », il ne se défie pas de la technologie et, qu’il compte, au contraire, sur sa mise en œuvre bienfaisante, notamment pour tendre à supprimer les travaux les plus pénibles.
Bookchin a profondément étudié l’histoire de l’organisation politique des sociétés humaines. Sa conclusion est que c’est la Cité qui doit servir de base à la transformation sociale. Cette « histoire des Cités » est certainement un des aspects les plus intéressants du travail de Bookchin. Il observe qu’avec l’apparition de la Cité, c’est le champ politique qui s’ouvre et, sonnant la fin des appartenances tribales et claniques, permet l’émergence de l’espace public. Son idée est que l’existence de l’État n’est pas une fatalité et que dans son histoire il s’est vu confronté à la Cité. Un de ses modèles est celui des cités médiévales (Xe au XIIIe siècle), rencontrées par exemple dans le nord de l’Italie, dont il démontre l’opposition au modèle féodal en vigueur. Une opposition qui, d’ailleurs, ne cessera de croître, et se traduira par une volonté d’autonomie manifestée par les communes auprès et contre les seigneurs féodaux. Pour lui, le politique ne se confond pas forcément avec l’État, et la Cité offre des possibilités pour des pratiques de démocratie directe.
Il relève d’ailleurs que l’État-nation, hégémonique à l’heure actuelle, ne peut se construire qu’au détriment des unités municipales. Pour autant, on ne trouve trace chez lui d’aucune complaisance à l’égard des modèles qu’il a étudiés. Il reconnaît toute l’étendue de leurs lacunes, comme à Athènes ou dans les cités médiévales qui ne conféraient aucun droit politique aux femmes, et ne conféraient pas le statut de citoyen aux plus pauvres.
Malgré cela, Bookchin estime qu’il y a là source à inspiration pour une organisation sociale libertaire. Pour lui l’espace de la ville et, encore plus, celui du quartier permettent de mettre en relation des individus sur des sujets qui les concernent également : environnement, éducation, transport. La base de l’organisation municipaliste libertaire sera donc l’assemblée populaire souveraine. On trouvera une assemblée pour chaque ville ou partie de ville pour les plus grandes, qui seront reliées entre elles sur le modèle de la confédération. Concernant le fonctionnement de ces institutions, des garde-fous directement empruntés aux idées anarchistes seront mis en place afin d’éviter que l’apparition d’une classe politique. Ainsi, le pouvoir décisionnel reviendra en toute chose à l’assemblée, et ses représentants seront désignés pour dire ou faire ce pour quoi l’assemblée les aura mandatés. Toute cette réalité future du municipalisme libertaire est longuement présentée dans ce livre, mais les exemples concrets sont peu très peu nombreux, ce qui n’aide pas à rendre l’ensemble clair.
Comme dans toute théorie révolutionnaire, une des colles qui est posée est celle de la transition, c’est-à-dire des actions à mener et des structures à mettre en place en vue d’un changement radical de société. Bookchin envisage de participer aux élections municipales dans le but d’utiliser la campagne pour faire connaître les idées municipalistes, et d’avoir des représentants à l’assemblée municipale, où ils pourraient faire valoir leurs idées et influencer la politique municipale. Cette proposition est pour le moins étonnante de la part d’un anarchiste, lorsque l’on sait la défiance – justifiée! – de ces derniers à l’égard des élections. En effet, qu’est-ce qui va garantir que les élus se tiendront au programme de leur groupe, et qu’aucuns de ceux-ci ne va accepter une place dans l’exécutif (ce contre quoi Bookchin met pourtant en garde) ? Selon lui, la force de caractère et de conviction des militants. Cette réponse n’est bien sûr pas satisfaisante, et cette idée d’intégrer, ne fut-ce qu’au niveau local, le jeu électoral apparaît comme le plus sûr moyen de se dissoudre dans le système.
Bookchin préconise aussi de mettre en place dès aujourd’hui des assemblées municipalistes libertaires, lieux d’apprentissage pour les militants, parallèlement aux institutions classiques, qui n’auront certes, aucun réel pouvoir, mais qui en se renforçant deviendront de fait (accroissement du nombre de membres, action directe) des interlocuteurs obligés pour les autorités. Mais la question se pose de la tolérance par ces dernières de telles structures, si d’aventure celles-ci parviennent à dépasser le stade de la discussion pour avoir un impact effectif sur leur réalité. Pour Bookchin, cette confrontation est inévitable et même souhaitable, car, le but est selon lui, d’en arriver à créer une situation révolutionnaire, mais ce livre nous dit peu de choses sur la façon de se comporter lors de telles « crises ».
Mais la plus grande objection qui est à faire à la théorie de Bookchin c’est qu’elle ignore quasi totale ment, du moins dans la version de Janet Biehl, la dimension économique. On sait certes que l’économie, une fois faite la révolution municipaliste libertaire, sera municipalisée, c’est-à-dire que la gestion de la production sera entre les mains des assemblées de citoyens. Il nous est aussi dit que les travailleurs auront aussi leur avis à donner en tant que citoyens mais que comme travailleurs, ils ne sauraient avoir le contrôle de la production car cela pourrait faire renaître la concurrence entre usines. Ce problème peut effectivement se présenter, mais on peut aussi imaginer que les assemblées de citoyens en viennent à faire preuve d’autoritarisme à l’endroit de certaines catégories de travailleurs peu représentés en leur sein, car Bookchin signale que la participation aux assemblées ne sera pas obligatoire. Si l’économie municipaliste libertaire est peu définie, c’est qu’il l’écarte d’entrée d’un processus qui est fondamentalement politique. Ainsi, pour maintenant rien n’est dit concernant la lutte contre le pouvoir des capitalistes dont l’action ne cesse de dégrader les conditions de vie des individus. Là-contre, ni les assemblées citoyennes parallèles et symboliques, ni quelques élus municipaux, même fidèles, ne pourront rien faire. De même, il n’est guère tenu compte du fait que, si les problèmes de la ville et du quartier peuvent rapprocher les gens, les mêmes personnes ne continuent pas moins à occuper des places différentes dans l’organisation sociale et économique et de disposer de moyens différents (argent, temps). A ces conditions, des disparités difficilement surmontables risquent d’apparaître dans une assemblée qui ne prendra pas en compte cette réalité. A la question qui est posée à Bookchin en fin d’ouvrage concernant le temps et les possibilités qui manquent aux citoyens les plus défavorisés pour « se présenter à une assemblée publique », il répond : « si les gens veulent devenir des êtres humains plutôt que des organismes qui ne font que survivre, je prétends qu’il faut faire quelques compromis. » Cette réponse brutale – c’est un euphémisme ! – semble ignorer que beaucoup sont aujourd’hui dans des situations de survie auxquelles seule une amélioration de leur situation économique peut remédier. Pour cela, un projet révolutionnaire doit intégrer le vécu économique des personnes.
Oslo conference 2014 (anglais)
Voici l’annonce officielle de la conférence d’Oslo sur l’écologie sociale, portée entre autres par le groupe de New Compass.
Elle aura lieu du 25 au 27 septembre et portera sur le thème des défis écologiques.
Welcome to Ecological Challenges
Oslo 2014 Conference
25-27 September 2014
The ecology movement deals with the greatest social and political challenge of our time: climate change. How should we meet this challenge? Some claim that democracy is to slow to solve the climate crisis, and that authoritarian measures are necessary to create a greener future. At the conference we will explore the idea of participatory democracy as a counter argument to this claim. How do differences in scale (from the local to the global) decide the ways in which we confront environmental challenges? And what does this mean in terms of strategies for the ecology movement?
Our conference, Ecological Challenges, aims to provide a space where different schools of the ecology movement and various researchers can come together to discusss the future of our cities, environmental ethics and the social dimension of ecology. This conference is a rare event in that it involves both academics who are working on these themes, as well as activists from the ecology movement. The conference sets out to strengten our common goals for an ecological society and will set new important directions for ecological politics.
Ecological Challenges is organized by New Compass and the Department of Sociology and Human Geography at the University of Oslo. We organize the event on the assumption that activists from the ecology movements can benefit from a theoretical reflection on its positions and practice, and that academics can benefit from discussing their research with movement actors from and contend with their perspectives. Still, we raise the question: how this can happen in practice?
Register today and join our discussions!
See here: http://new-compass.net/2014conference
See you in Oslo in September!
Critiques du municipalisme libertaire
Il a été pris le parti de rassembler ici un certain nombre de critiques formulée (principalement dans la presse) du municipalisme libertaire. Le but n’est pas de prétendre à l’exhaustivité (la sélection se limite aux critiques publiées et en français), mais de rendre accessible en un même endroit les textes et réactions occasionnées, notamment dans la presse alternative, suite au développement de ce projet politique. La page sera tenue à jour et enrichie et au fur et à mesure des articles retrouvés.
La question d’y répondre s’est posée. Il y a néanmoins un certain malaise à le faire tant d’années après. Les auteurs n’ont pas forcément les mêmes positions aujourd’hui. Il a été choisi de se limiter à des résumés et commentaires succincts.
N’hésitez pas à nous contacter pour nous signaler des articles non référencés.
– Paul Boino, « Municipalisme ou communalisme« , Alternative Libertaire N°236 fév 2001.
-> repris dans Le quartier, la commune, la ville, des espaces libertaires, édition du Monde libertaire, 2001.
Critique de l’analyse de la diminution du poids de la lutte des classes faites par Bookchin (il faudrait en réalité plutôt parler de récupération des basses classes par la société de consommation). Selon Boino, on ferait plutôt face à une métamorphose du prolétariat (dont la nature serait à redéfinir) plutôt que sa disparition en tant que classe consciente (et lutteuse). Il dénonce également le peu de pouvoir des communes aujourd’hui et donc leur incapacité à peser pour mener un changement radical à partir de là.
– Denis, « L’illusion d’un municipalisme libertaire », OCL, Janvier 2001.
– Marianne Enckell, « Agitation communale ou municipalisme libertaire« , in Le quartier, la commune, la ville, des espaces libertaires, édition du Monde libertaire, 2001.
Rappel historique de l’idée de l’action communale, et critique de la perspective électorale (notamment de l’incompatibilité du système avec le mandat impératif).
– Le Municipalisme Libertaire, in Aujourd’hui, N°27, octobre 1998.
-> repris dans L’affranchi, printemps-été 1999.
->repris dans Collectif direct, « Du réformisme libertaire », 1999.
– Philippe Pelletier, « Municipalisme libertaire ou Socialisme anarchiste« , in IRL N°68-69, été 1986.
Longue critique, dont les points principaux portent sur l' »essence libertaire » attribué par Bookchin à la ville/commune (lieu de vie) face à l’usine (lieu de travail) ; la critique de la participation d’anarchistes aux conseils communaux ; la réfutation de la diminution du prolétariat (si on prend les chiffres mondiaux plutôt que des seuls USA). Au final, pour Pelletier, Bookchin s’écarte de l’anarchisme.
Rencontres écosocialistes de Genève – janvier 2014
(Petit) écho des rencontres européennes écosocialistes de Genève
24-26 janvier 2014
Le groupe écosocialiste du parti de gauche genevois solidaritéS a organisé à Genève les premières rencontres écosocialistes européennes (http://alterecosoc.org). Une rencontre internationale pour amener les partisans de cette mouvance à former des liens et un réseau, en échangeant sur leurs luttes et les actions du moment.
[N.B. N’ayant pu assister qu’au dernier jour, je n’ai pas pu avoir une vue d’ensemble des débats qui y ont eu lieu.]
La conférence de Maxime Combes (d’ATTAC) en plénière le dimanche matin a intéressé passablement de monde. J’ai particulièrement apprécié son approche très humble du sujet. Maxime Combes n’a ainsi pas caché les limites de ses connaissances ou de son exposé sur les « Enjeux et luttes européennes ». Il y retraçait un petit tour d’horizon des différentes formes de conflits (qui ont tendance à se régionaliser), de leur nature (souvent défensive : contre les grands projets inutiles, contre le gaz de schiste, etc.) et la nécessité de créer un mouvement pour fédérer ces luttes, notamment au niveau européen.
Le débat qui a suivi a beaucoup focalisé sur le milieu syndical français. Connaissant mal ce milieu et les débats qui s’y tiennent, j’ai été surpris d’apprendre cette opposition à l’intérieur du mouvement syndical entre défense des emplois et défense de l’environnement. On prend conscience du long chemin à parcourir quand on annonce que « le grand progrès fait dans le milieu syndical est l’intégration de l’existence de la crise climatique » (si j’ai bien compris), mais que le besoin de sauvegarder les emplois amène encore beaucoup de centrales syndicales a adopter des postures anti-écolo (que ce soit pro-nucléaire, pro-gaz de schiste, etc.). Une volonté pragmatique de sauvegarder les emplois à tout prix que les écosocialistes rejettent, pointant plutôt un besoin de changer de paradigme. Mais à les entendre, le combat est loin d’être gagné d’avance et l’inclusion des syndicats dans la lutte pour l’environnement a encore beaucoup de chemin à faire.
Des ateliers qui ont suivi cette présentation, j’ai assisté à celui sur « La planification écologique, le contrôle démocratique et l’autogestion », animé par Mathieu Agostini et Fanny, membre d’Alternative Libertaire (qui a, j’imagine, remplacé Manuel Gari annoncé sur le programme). Celle dernière a commencé par présenter des thèmes importants dans la question d’une planification et répartition de la production (qui était un peu le thème central de l’atelier), avec un point de vue libertaire. On y retrouve :
– la relocalisation de l’économie
– un rééquilibrage entre les villes et les campagnes
– le développement d’un système fédéral coordinateur, avec mandat impératif et tournant
– la participation des citoyens aux décisions sur ce qui concerne les besoins fondamentaux
– la nécessité de limiter l’agression sur le monde naturel (éviter l’épuisement des ressources)
– la recherche d’une unité du territoire dans le domaine de la gestion, notamment pour éviter les oppositions comme producteur vs consommateurs, et reconnaître que chacun est potentiellement autant producteur que consommateur.
La question du « comment » n’a malheureusement que peu été abordée dans l’exposé et a amené bon nombre de questions dans l’assistance. Quelqu’un a ainsi très vite interpellé sur la manière (autoritaire ou non) d’amener ce rééquilibrage entre la ville et la campagne. Ce auquel la présentatrice a un peu maladroitement répondu « s’ils veulent manger, il faudra bien qu’ils aient à la campagne », ce qui a évidemment provoqué un certain remous dans la salle. Sa pensée sur le sujet n’a malheureusement pas pu être clarifiée.
Mathieu Agostini a lui parlé plus de la réappropriation des moyens de production par les travailleurs, dans des termes marxistes assez classiques. Avec l’exemple d’une usine de voitures qui serait nationalisée, avec des ouvriers amener à s’autogérer et qui commenceraient à remettre en question sa production, voir si elle pourrait produire autre chose, autrement, etc. Et les difficultés qui en ressortent. J’avoue m’être questionné sur la manière de présenter ce projet d’émancipation où, finalement, tout le processus (nationalisation, autogestion, proposition de la production – à nouveau, sa planification) est présenté comme venant du haut, avec « quelqu’un » (l’Etat ? les citoyens ? les consommateurs ?) venait les « libérer » et leur demandait ce qu’ils pouvaient faire, plutôt qu’une remise en question venant de l’intérieur qui ensuite s’élargirait.
Dans le débat, la question ville/campagnes a amené les premières discussions. Si la question de la décentralisation est pertinente, j’ai l’impression que le mouvement écologiste y a répondu depuis pas mal d’années déjà et je pensais cela ne faisait plus tellement débat. Que ce soit au travers de Bookchin, des théoriciens des Cité-jardin, des Villes en Transition et de plusieurs autres (écoquartiers, villes lentes, villes utopiques de Luc Schuiten, etc.), on peut aisément trouver des pistes pour amener à un rééquilibrage entre la ville et la campagne. Et cela sans directives autoritaires. Il est assez évident que bon nombre de citadins aujourd’hui déjà préféreraient vivre à la campagne, tout comme une écrasante majorité souhaiteraient plus d’espace naturels en ville. Rien qu’en suivant les aspirations individuelles, ainsi qu’en procédant à un rééquilibrage et une homogénéisation des lieux dédiés au travail, à la culture, au commerce et à l’habitation (car le point central du problème est bien celui-là), on peut amener à la création de lieux mixtes, qui allient les caractéristiques des villes et des campagnes, dans une fusion organique bénéfique à l’être humain comme à la nature. C’est surtout une question d’urbanisation, qui peut être décidé par un contrôle démocratique en considérant les besoins de chacun. Mais point de débat ici sur ces questions, on en est resté aux seuls prémisses.
Le deuxième point de débat a pointé une dichotomie apparente entre les deux présentations initiales. alors que Fanny d’Alternative Libertaire parle de relocalisation, Mathieu parle de nationalisation, tous les deux avec des visées de planification « soft » de la production (sous-entendu, se limiter à planifier les éléments de base – énergie, alimentation, etc. – mais pas toute la production). Un retour au socialisme coopératif des débuts, avant la grande centralisation et bureaucratisation de l’expérience soviétique, comme cela a été fait remarquer dans l’assistance.
A ce niveau, plusieurs ont mis en évidence autant l’impasse du localisme que celle du nationalisme. Le « local vs national » a semblé être le point d’achoppement pour beaucoup, notamment vis-à-vis de « qui décide », « à quel niveau », « on ne peut pas tout décider ni tout produire au niveau local », etc. Et là encore, j’ai eu le sentiment d’une méconnaissance de toutes les théories et les expériences faites, notamment par les anarchistes, sur le confédéralisme. Avec aussi peut-être une importante différence entre les militants français, vivant un système très centralisé, et les militants suisses, qui au travers du fédéralisme n’ont aucune peine à concevoir un modèle à plusieurs étages où les décisions se prennent au niveau où elles sont le plus pertinentes (locale, régionale, nationale, etc.). Et quand un membre québécois annonce qu’entre le système de planification nationaliste dans lequel s’inscrivait Mathieu et le modèle localisé anarchiste, presque autonome, qu’il lui a semblé comprendre dans la présentation de Fanny, il s’est interrogé (à juste titre à mon avis) sur la possibilité d’avoir un entre deux. La clé paraît effectivement être là, et cela encore j’aurais cru au consensus là-dessus dans ce milieu, plutôt qu’un débat, finalement stérile, entre le tout national et le tout local.
Au final, beaucoup de questions posées lors de cet atelier, mais peu de réponses ou d’échanges de points de vue, tant les interventions sont restées isolées et ne se répondaient pas forcément. On a posé les base du problème, mais personne n’a eu l’occasion d’y répondre, malheureusement, laissant passablement de frustration. Ce qui pousse d’ailleurs à remettre en question cette forme de débat-discussion, où trop souvent la discussion ne se fait pas et se résume à une addition d’avis et d’interrogations personnelles. Un problème qui revient souvent dans ce genre de débats.
Mon sentiment en définitive sur cette matinée allait dans plusieurs directions :
– Il y a encore (et toujours bien ancré) malheureusement une reconnaissance de la valeur sacrée du travail, notamment dans les milieux syndicaux. On se bat encore beaucoup pour les places de travail, alors qu’il faudrait se battre pour réduire la place allouée au travail. « La société civilisée s’acharne à créer du travail, alors qu’elle dispose de toutes les ressources nécessaires pour bien vivre avec moins de travail qu’auparavant. » analysait très justement Jean-Pierre Gallou dans son Petit traité utopique (éd. Ecosociété, p.39) Un principe suivi par la posture officielle des écosocialistes d’ailleurs, un des intervenants ayant ainsi rappelé qu’on pourrait ne travailler que deux heures par jour. Il y a là vraiment quelque chose à revendiquer et des mythes à briser, notamment à gauche, si on veut relancer le projet socialiste.
– les écologistes sociaux, les libertaires et les écologistes radicaux, de par leur recherche sur le confédéralisme, le localisme, ont beaucoup à apporter au débat écosocialiste. Il y a des liens à faire pour présenter les moyens de gestion qui existent dans le but de gérer une société sans système étatique bureaucratique et sans créer des îlots locaux autonomes et autosuffisants. Le modèle confédéral est un moyen pour permettre de gérer démocratiquement (et même en démocratie directe) une société entière, en décentralisant la gestion globale des moyens de production et de prise de décision politique. Cela par le rassemblement, effectivement, des producteurs et consommateurs, c’est-à-dire de toutes les personnes concernées par une décision quelle qu’elle soit. Cela a été expérimenté, il faut le rappeler, mais doit l’être encore et la question ne devrait pas se poser sur le « national ou le local », mais sur un modèle à niveau et des moyens de décentraliser ces éléments dans le contexte actuel.
– Sur la forme enfin, il y a une réflexion à avoir sur le déroulement des ces débats : comment limiter les interventions (« la démocratie, c’est laisser les autres parler » a lancé quelqu’un, avant malheureusement de lui aussi tenir un peu longtemps le micro) ? Comment faire en sorte qu’ils se répondent, c’est-à-dire qu’on avance dans les débats ? Toutes les propositions sont ici bonnes à prendre. Ici, il est certain que la grande affluence – bien plus nombreuse qu’escomptée pour ces rencontres – a amené trop de gens dans les ateliers et est en partie responsable du phénomène. Mais en dehors de la taille, d’autres pistes sont à voir. Au Québec par exemple, dans les milieux progressistes, il est de coutume assez répandue de faire alterner les orateurs masculins et féminins lors des questions, cela pourrait aussi être une avancée que ce ne soit pas toujours les mêmes qu’on entend. Il pourrait y avoir un rapporteur, ou quelqu’un mandaté pour synthétiser les propos tenus, forçant indirectement ceux qui prennent la parole à s’adresser aussi à lui et donc de devoir être clair et synthétique. Et sûrement d’autres choses à creuser, pour permettre une réponse rapide à un propos tenu, ou pour favoriser ceux qui veulent rebondir sur quelque chose avant de partir sur d’autres thèmes.
Hormis ces détails, ces journées ont visiblement été un succès, notamment au vu du travail important fourni par les organisateurs, et la rapidité avec laquelle cette manifestation a été mise en place. Une nouvelle édition a été annoncée en fin de séance en Espagne pour 2015. Affaire à suivre.
Pour aller plus loin sur le sujet : Laure Devleeshouwer, « Ecosocialisme ou écologie sociale ?« .
Réédition : « Le municipalisme libertaire », de Janet Biehl
C’était annoncé depuis un moment et c’est maintenant d’actualité : l’excellent livre de Janet Biehl, Le municipalisme libertaire (trad. de The Politicis of Social Ecology) a été réédité chez Ecosociété. Une bonne chose, car le livre était épuisé depuis longtemps ! Il est sorti en octobre 2013 au Québec et en décembre en Europe.
Ce livre est un peu le manifeste politique de l’écologie sociale. Il résume les idées de Bookchin à ce sujet et les expose d’une manière claire et engageante (ce qui n’enlève rien). Il peut être considéré comme un résumé de Urbanization Without Cities.
Une édition revue avec une nouvelle préface d’Annick Stevens, de la revue Réfractions.
Les annexes, dont l’interview de Bookchin et le programme politique des Verts de Burlington ont été conservés. Tant mieux !
Quatrième de couverture :
« Projet politique élaboré par le philosophe Murray Bookchin (1921-2006) pour donner une armature institutionnelle à son programme d’écologie sociale, le municipalisme libertaire propose une solution de rechange radicale à nos démocraties représentatives en déliquescence : une démocratie participative, directe, exercée au niveau local grâce à une profonde décentralisation du pouvoir. En quinze courts chapitres, Janet Biehl présente avec clarté cet ambitieux projet, dans ses aspects tant théoriques que pratiques.
À la différence de beaucoup d’anarchistes, Bookchin reconnaît un rôle aux institutions politiques, du moment qu’elles favorisent la liberté. Les municipalités recèlent selon lui un tel potentiel. Celles d’aujourd’hui ne sont qu’un pâle reflet des fières cités qui, de la polis athénienne aux towns anglo-américains en passant par les villes médiévales, ont fait le pari de l’autogestion citoyenne. Janet Biehl en retrace l’histoire, à la recherche non pas de modèles, mais de matériaux pour reconstruire un champ politique dynamique dans le cadre d’une confédération de municipalités, la « commune des communes ». Elle détaille ensuite les défis concrets qui attendent un mouvement municipaliste, notamment l’opposition inéluctable du système capitaliste et de l’État-nation.
Comme le souligne la philosophe Annick Stevens en préface de cette édition révisée, « Janet Biehl nous aide à ancrer la quête de l’autonomie politique dans la meilleure part de notre héritage historique, à anticiper toutes les difficultés qui ne manqueront pas d’accompagner ce long processus, et surtout à retrouver l’énergie et l’enthousiasme sans lesquels il n’est pas de changement radical possible ». »