Archives de catégorie : Actualités

Appel du réseau ESC

Nous relayons ici l’appel issu du réseau ESC, visant à regrouper les mouvements et personnalités évoluant autour des idées de l’écologie sociale.

FEUILLE DE ROUTE DU RÉSEAU E.S.C.

Le constat

L’effondrement de la biodiversité et l’intoxication des milieux auxquels nous assistons depuis quelques décennies font directement écho à l’appauvrissement des relations humaines dans leur diversité et de tout ce qui fait sens commun.

Tel est le triste aboutissement du capitalisme, grand ordonnateur du travail aliéné, de l’industrialisation agro-alimentaire et de la marchandisation mondialisée, ainsi que de la dévitalisation du politique.

Il a provoqué une économie de crise permanente, assortie de misères multiformes qui suscitent toujours plus d’indignation et de flambées émeutières à travers le monde. Ces colères légitimes risquent de se muer en haine de l’autre et d’alimenter la croyance illusoire dans des partis qui prônent l’État-Nation et confisquent la souveraineté populaire.

Loin de combattre le capitalisme, le régime des partis n’a qu’un objectif : la rivalité pour la conquête de l’État. Une fois aux commandes, ils entérinent la logique destructrice du capitalisme et nous dépossèdent de notre puissance collective.

La démocratie représentative, visage rassurant du système, se présente comme un horizon démocratique indépassable. Elle est pourtant à bout de souffle, comme en témoigne l’abstention récurrente aux élections. Les partis politiques ne font plus rêver, et heureusement. La gauche électoraliste ayant définitivement perdu son âme, deux grands courants traversent le paysage politico/médiatique : une technocratie néo-libérale tendant toujours plus vers l’autoritarisme et la surveillance généralisée ; et un bloc réactionnaire, identitaire et raciste, dont les idées n’ont jamais autant été banalisées par les médias de masse.

Ce désastre nous laisse face à un manque de perspectives, au vide politique que les illusions de la gauche ont laissé derrière elles quand il est devenu évident qu’elle était fascinée par les pratiques néo-libérales et ne prétendait qu’à les humaniser…

Dans le même temps, on voit pourtant se manifester un fort désir d’émancipation et d’alternatives dans lesquelles il serait possible de mener une vie qui ait du sens. Des réseaux associatifs naissent un peu partout, en ville comme à la campagne, et recréent du lien. On voit émerger des luttes qui articulent l’écologie et la question sociale (contre les projets inutiles, contre la disparition des services publics en milieu rural, contre l’agriculture industrielle, contre les politiques éducatives, énergétiques, de la santé, des transports, contre le patriarcat…). Elles sont nombreuses à prôner la fin du capitalisme. Mais comment vivra la majorité des gens si rien n’a été fait pour préparer le monde d’après le capitalisme ?

L´écologie sociale comme pas de côté

L’Écologie sociale est née de ce constat, considérant que les problèmes écologiques ont pour origine les injustices sociales et les logiques de domination qui les alimentent. C’est dans ce cadre que nous inscrivons nos champs d’intervention et nos principales perspectives. Tout en sortant progressivement des logiques capitalistes, l’Ecologie sociale propose comme horizon une décentralisation de la société et une réintégration des communautés humaines dans des activités ancrées localement, en équilibre dynamique avec les milieux naturels et reliées entre elles par des confédérations.

Le communalisme comme outil politique

De ce constat naît la nécessité de s’organiser de manière à susciter la plus grande participation possible de la population de la commune aux délibérations et aux décisions qui la concernent.

Nous appelons ce mode d’organisation politique “communalisme”, car il est fondé sur une confédération de communes libres.

Le projet communaliste, théorisé par Murray Bookchin s’est utilement inspiré de la longue et riche histoire des mouvements révolutionnaires qui ont visé l’émancipation populaire. Cette approche libertaire défend une société décentralisée, l’abolition de toutes formes de domination et d’exploitation et pense ses rapports avec les milieux naturels depuis une perspective locale, sans pour autant s’enfermer dans un localisme chauvin ni dans le survivalisme.

La question politique et sociale est ainsi indissociable de celle de l’écologie. L’option communaliste se pose clairement dans un dépassement des pratiques des partis et de la démocratie représentative par la démocratie directe, en tension avec les institutions étatiques. Elle s’affirme dans les marges, à travers les pratiques, sur des territoires restreints, dans les communes et partout où des groupes humains cherchent à reprendre le contrôle de leurs vies (logement, luttes paysannes, santé, production énergétique et de biens essentiels, vie artistique, etc.). Aucun projet alternatif en sera en mesure d’aboutir si, conjointement, on ne construit pas un mouvement regroupant les luttes contre les dominations et pour la dignité, mais aussi les alternatives concrètes qui cherchent consciemment à se projeter hors du capitalisme. Dès lors, il est nécessaire de multiplier les échanges entre ces espaces, de créer des liens de solidarité, dans et entre les communes, les régions et internationalement.

Fortes de cette culture et de ces pratiques communalistes, les nombreuses expériences en cours autour de la pédagogie sociale, les enseignements alternatifs, l’éducation populaire, les habitats et lieux partagés, les productions autogérées, les fermes collectives, les luttes anti-patriarcales, les luttes féministes, les solidarités actives avec les migrants, les ZAD, peuvent participer à enrichir cette dynamique politique consistant à partir du local pour se fédérer sur un territoire (ex : commune, quartier en ville, vallée ou bassin-versant en montagne…).

L´appel :

La construction de l’Écologie sociale et du Communalisme ne repose ni sur un décret ni sur une quelconque prise de pouvoir. Nous ne pouvons ni souhaitons attendre le Grand Soir. Nous devons dès maintenant par la mise en relation d’une multitude d’initiatives collectives concrètes. C’est au tissage discret de ces liens sur les bases énoncées ci-dessus, à la croissance de ce mycélium que nous vous proposons de participer. Que vous soyez investi(e)s dans des syndicats, des associations, des collectifs informels, des Amap, des coopératives intégrales où simplement à titre individuel dans la lutte contre la domination marchande.

Partant de ces mouvements sociaux, nous ne voulons plus déléguer notre pouvoir politique mais nous en saisir directement à l’intérieur de nos assemblées populaires et décisionnelles. C’est sur ce processus que nous misons pour construire nos propres auto-institutions communales en tension avec l’État. C’est à partir de ces assemblées devenues des espaces de reconstruction et d’apprentissage de la communalité que nous pourrons identifier nos besoins réels. Il s’agira, dans un premier temps, d’y forger un contre-pouvoir capable de contraindre les pouvoirs municipaux actuels à mettre en place les propositions des assemblées communalistes. Car l’objectif est d’aller vers une démocratie directe et effective. C’est aussi de recréer une politique structurée par nos diversités et par nos liens avec les milieux naturels. Par cette démarche consciente et déterminée, nous voulons créer les conditions d’une sortie définitive du capitalisme et d’une écologie sociale. A nous toutes et tous de créer ce mouvement émancipateur porteur d´espoir, localement, puis à l’échelle des régions et au-delà.

Cette feuille de route ne constitue que le premier pas vers l´élaboration collective d’une stratégie qui continuera à s´élaborer au fur et à mesure de notre avancée. Le chemin se fait en marchant ; marchons en nous questionnant; transformons en nous transformant !!

Contact France: echoreclus@riseup.net

Conférence TRISE 2021

Le Transnational Institute of Social Ecology, basé en Grèce, verra sa nouvelle conférence internationale se tenir cette année du 30 au 31 octobre 2021. Le programme vient d’être dévoilé, toute les informations sur la page du site trise.org :

http://trise.org/conference-2021/

Appel : AFSP ST24 “Le communalisme comme projet politique”

Nous relayons l’appel de la Section Thématique “Le communalisme comme projet politique” qui aura lieu dans le cadre du Congrès de l’Association Française de Science Politique, du 5 au 7 juillet 2022 à Lille. La réunion porte sur “le communalisme comme ensemble de théories et de pratiques visant à donner le pouvoir au peuple par son auto-organisation au niveau local et à faire de la commune la base de l’agencement politique d’une société.”

Le communalisme, qui connaît depuis quelques années une nouvelle vigueur, vise à se ressaisir du pouvoir de décision sur les affaires publiques par le biais d’assemblées d’habitants destinées à discuter et décider ensemble de ce qui est souhaitable pour la communauté.  Si la pensée de Murray Bookchin est centrale pour la réflexion collective que nous proposons, nous souhaitons toutefois faire de cette Section Thématique l’occasion de décloisonner le communalisme en rapprochant sa version bookchinienne d’autres pensées proches, comme celles s’inspirant de la démocratie directe proposée par Castoriadis, les réflexions liées autour du conseillisme, des communs ou encore de la communalité. 

Dans cette perspective, nous encourageons autant la soumission de propositions de communication portant sur le passé que sur le présent. De fait, une vision scientifique des modalités de dépassement du capitalisme peut efficacement se nourrir d’un regard porté sur les expériences passées pour rompre avec les présuppositions de la société actuelle. En outre, nous encourageons la soumission d’études de cas communalistes à travers le monde, tant dans le Nord que le Sud global. Ces études de cas peuvent par ailleurs porter sur une expérience communaliste tant dans sa dimension locale que confédérale. 

Vous trouverez l’appel à communications complet ici, notre section thématique étant la n° 24.

Les propositions de communication devront être envoyées par courriel à chacune des responsables scientifiques de la ST avant le 2 novembre 2021 : paula.cossart[at]univ-lille.fr et sixtine.vanoutryve[at]uclouvain.be.

Télécharger le détail de l’appel

Réactions à « Murray Bookchin & Edward Abbey », sur Pièces et main-d’œuvre.

On nous a écrit récemment concernant la courte présentation (anonyme) placée en introduction des pièces 16 et 17 de la bibliothèque verte du site Pièces et main d’œuvre, dédiée à Murray Bookchin et Edward Abbey et suivie d’une présentation plus détaillée des deux auteurs par Renaud Garcia. Nous reproduisons ici ce court texte introductif, choquant à plusieurs points de vue, et présentons deux réactions, par Daniel Blanchard et Vincent Gerber.


Murray Bookchin et Edward Abbey – Notre Bibliothèque Verte (n°16 & 17)

On a rencontré notre premier « municipaliste », il y a deux ans, lors d’une réunion d’opposants au « développement » (industriel et économique). Sévère, excédé, le type nous faisait la leçon avec un brin d’agacement comme s’il était fâché d’être là et de perdre son temps avec nous. Allez savoir, c’est peut-être ce qui marche avec les Kurdes du Rojava, nous on respecte les différences culturelles. Après on a compris que le type, comme tous les militants, copiait le maître – Murray Bookchin (1921-2006) – un authentique judéo-bolchevique de la bonne époque (quoique né à New York), longuement et stupidement communiste, stalinien puis trotskyste, avant de virer anarchiste (hum) et d’étendre à la dégradation du monde et de ses habitants, une analyse anticapitaliste mâtinée d’anti-industrialisme. Aujourd’hui, on dirait « écosocialisme » et il s’agit toujours de théoriciens marxistes et/ou trotskystes (Michael Löwy, Daniel Tanuro, Razmig Keucheyan, Andreas Malm, etc.), faisant grand tapage autour du « Capitalocène », afin de taire le Technocène.

Ceci dit, mis à part ses pulsions hégémonistes (on ne se remet jamais tout-à-fait d’un dressage bolchevique), Bookchin a eu son moment d’utilité lorsqu’il a publié Notre environnement synthétique (juin 1962) – une percée anti-industrielle qui a précédé de quelques mois le Printemps silencieux de Rachel Carson – avant de sombrer finalement dans les illusions d’une technologie émancipatrice – c’est-à-dire émancipée du capitalisme. Le bonhomme a fait aussi des entrechats dialectiques entre nature et culture qui devraient lui valoir les faveurs des néo-animistes, farouches ennemis de ces dualismes qui nous ont fait tant de mal.

Bref, si vous voulez rire, lisez plutôt Edward Abbey (1927-1989), son contemporain et double moqueur. Egalement anarchiste – et même fin connaisseur, mais indemne de toute séquelle communiste, plutôt dans la veine beatnick, genre Bukowski élevé à la ferme, lecteur de Whitman, ivrogne, coureur, bourlingueur, écrivain, prof de fac et inspirateur des éco-saboteurs d’Earth First !

Bookchin est à l’est. Abbey est à l’ouest. Bookchin veut mettre le prolétariat aux commandes de la Machine. Abbey veut détruire la Machine – et le prolétariat. Abbey défend la sauvagerie parce qu’il éprouve comme nous le lien entre nature et liberté. C’est la servitude volontaire qu’il combat, tout autant que l’amour du pouvoir. Que celui-ci s’achève dans le capitalisme ou le communisme l’indiffère, puisque dans tous les cas c’est le système technocratique qui s’étend. Bookchin (et les bookchinistes), a beaucoup fulminé et vitupéré contre Abbey : raciste, sexiste, arrogant, grossier, etc. Abbey a beaucoup ri, et fait rire, de Bookchin (notamment dans Le retour du gang). Ils se sont aussi retrouvés quelquefois à la même table et autour de quelques idées. A vous de faire le tri.


Deux réponses au texte

On savait que « Pièces et main-d’œuvre » cultivait une technophobie aussi fanatique et bornée que la technolâtrie qu’ils combattent, mais pour ma part, du moins, je ne les situais pas dans une extrême-droite – anti-sémite ? Outre les mensonges (« Bookchin veut mettre le prolétariat aux commandes de la machine ») ou les semi-mensonges (Bookchin n’a été membre d’une organisation du PC que brièvement pendant son adolescence) on appréciera le « judéo-bolchévique »… Ça pue, non ?

Je veux croire que R. Garcia n’avait pas lu ce préambule lorsqu’il a fourni sa copie à la « bibliothèque verte » de P&M-O…

Daniel Blanchard


Difficile de ne pas réagir à un tel texte, si caricatural et condescendant. Caricature de Bookchin, présenté comme « longuement et stupidement communiste, stalinien puis trotskyste » alors qu’il a quitté le PC étasunien à la fin de l’adolescence et qu’il prend ses distances avec le trotskisme dès le milieu des années 40, achevant la rupture dans les années 50. Il a alors la trentaine et va largement faire sa propre autocritique (fait assez rare dans le milieu militant…) et celle du communisme. Mépris également pour le peuple kurde en lutte, avec cette formule choquante de condescendance : « Allez savoir, c’est peut-être ce qui marche avec les Kurdes du Rojava ». Absence d’arguments dans les prétendues « pulsions hégémonistes »… Not last but least, je m’associe à Daniel Blanchard sur la remarque affligeante de « un authentique judéo-bolchevique de la bonne époque ». Le débat gagnerait à sortir des caricatures, des attaques personnelles et des commentaires inutilement provocateurs et rance.

Quant à la célébration d’Edward Abbey et de ses romans « qui font rire », légitime-t-elle de passer sous silence ses propos contre l’immigration (notamment mexicaine aux USA, dans la pure lignée trumpienne) ? Des immigré.e.s qu’il s’agit d’accueillir à la frontière du Mexique le fusil à la main (qui rigole, vraiment ?). La question écologique semble moins préoccuper Abbey dans un texte de la fin des années 801 et cité dans le papier de Garcia que leur « mode de vie étranger qui – soyons honnête à ce sujet – n’attire pas la majorité des Américains. ».  « How many of us, truthfully, would prefer to be submerged in the Caribbean-Latin version of civilization? » nous demande ce « double moqueur » de Murray Bookchin, dont l’écologie, aussi juste soit-elle sur la question d’un déséquilibre naturel flagrant, n’a pas grand-chose de sociale…

La jeunesse de Bookchin nous paraît moins critiquable en soi que Abbey dans la force de l’âge et on peine à comprendre comment, par honnêteté intellectuelle, on peut condamner l’un et absoudre l’autre. Bookchin ne « glapit » pas (comme cité cette fois dans la description de Garcia) par simple opportunisme ou mauvais caractère, mais parce qu’Abbey décrit les immigrants comme « moralement, culturellement et génétiquement inférieurs »2.

Abbey n’a pas à être applaudi comme « anarchiste indemne de toute séquelle communiste ». Ses séquelles, malheureusement, sont bien d’un autre bord. Oui, Edward Abbey a eu d’autres textes plus intéressants que celui cité ici et on reconnaîtra leurs apports, mais sans chercher à le faire passer pour un gai luron et rire avec lui de ses critiques. On reconnaîtra de même à Bookchin ses défauts, ses changements idéologiques (aussi une preuve d’intelligence), la caricature de ses opposants, sa condescendance parfois. Mais Bookchin n’a jamais perdu son humanisme en chemin et a pris sur lui de s’opposer ouvertement à qui oubliait ces fondements sociaux. La réputation qu’on lui fait a beaucoup pâti de ses coups de gueule, c’est un fait. Mais ont-ils été pourtant toujours vains et dénués de fondements ?

Sur le fond comme sur la forme, la présentation introductive, partielle et partiale, à ces deux pièces est entachée de honte. Oui, Bookchin a critiqué Abbey, et il a bien fait. D’autres auraient dû et devraient encore lui emboîter le pas comme face à toute vision écologiste qui tendrait vers les dérives les plus immondes.

Vincent Gerber

1 Edward Abbey, “Immigration and Liberal Taboos”,https://compassrosebooks.blogspot.com/2009/10/edward-abbey-on-immigration.html Les citations de cet article se retrouvent dans ce texte d’Abbey.

2Ibid. Les mots originaux sont : « hungry, ignorant, unskilled, and culturally-morally-genetically impoverished people. » Il y a une différence avec la version citée par Renaud Garcia dans son texte, elle-même tirée de la version publiée dans One Life at a Time, Please, qui mentionne « generically » au lieu de « genetically », qui a amené Renaud Garcia à traduire « de manière générale, démunis sur les plans culturel et moral ».
N’ayant pas accès à la source première, parue dans le New Times de Phoenix en 1983, il est difficile d’attester de la version originale. Reste que la mention de « génétiquement inférieurs » est reprise par de nombreux commentaires au texte avant 1988, y compris dans l’introduction américaine de Steve Chase au livre Quelle écologie radicale ?, éd. ACL, page 32 dans la première édition. On peut imaginer qu’Abbey ait reconnu son erreur et modifié son propos pour la republication en recueil, ou que l’éditeur ait demandé cette modification. Il est possible également qu’une mauvaise transcription reprise un peu partout ait obscurci les mots d’Abbey. Nos excuses quoi qu’il en soit à Renaud Garcia pour avoir lancé une polémique qui n’aurait pas dû toucher son propos.
A noter que Wikipedia aborde ce débat dans la partie « Talk » de l’article dédié à Edward Abbey: « generically » a été remplacé par « genetically » en 2015 (se basant sur une version de l’article, publiée en 1996, dans The Serpents of Paradise), avant de voir « generically » réintroduit en 2018, à nouveau sur la base de One Life at a Time, Please.

Technologies partout, démocratie nulle part

Si on compte aujourd’hui pléthore d’ouvrages critiques de la technologie, ceux qui s’intéressent à un pilotage démocratique de celle-ci comme piste de solution demeurent rares. C’est très à propos que Yaël Benayoun et Irénée Regnauld en font le thème central de leur livre Technologies partout, démocratie nulle part (éd. FYP). Deux auteurs déjà à l’origine de l’association Le Mouton numérique, qui a pour vocation d’attirer l’attention sur les enjeux sociaux et politiques, mais aussi environnemental, des nouvelles technologies, et qui développent ici le propos défendu par l’association.

Technologies partout, démocratie nulle part débute par plusieurs constats. Les premières pages montrent que « le lien entre progrès technologique et progrès social n’est plus une évidence » (p.20). Les nouvelles technologies mises sur le marché aujourd’hui répondent à d’autres impératifs, notamment mercantiles, que celui de proposer une avancée pour le genre humain. D’où une montée des contestations face à ce progrès qu’on nous impose et qu’on nous vend. Le second constat est que la technologie est devenue autonome du politique et du social (p.37). Elle se développe essentiellement au sein de groupes privés, ce qui explique en grande partie les raisons de cette distanciation évoquée du progrès social. Alors que ces technologies influencent notre quotidien, modèlent notre façon de travailler, de communiquer, d’interagir les uns avec les autres, nous sommes dénués de tout pouvoir (de choix, de gestion et même de contrôle), en ce qui les concerne. Il n’y a pas d’illusion à avoir sur le poids du consommateur.trice en ce qui concerne l’orientation technologique. Les auteurs appellent donc à la prise de conscience de l’ascendant hiérarchique pris par la technologie (devenue « innovation ») sur les autres secteurs de nos sociétés, mais aussi de l’accélération induite sur toute la société et ses interactions sociales. Une accélération et une multiplication à laquelle le psychisme humain ne peut s’adapter.(p.43)

Prise de conscience, mais pas seulement. Ce que recherchent Yaël Benayoun et Irénée Regnauld, c’est substituer une critique politique à l’opposition stérile entre technophiles et technophobes. Le débat n’est pas « pour ou contre le progrès », mais bien quel progrès, qui le détermine, sur quels principes… Pour l’illustrer, le livre va s’intéresser à plusieurs combats actuels, comme les oppositions à la 5G, le développement des caméras et de la reconnaissance faciale, les « smartcity » ou celui des caisses autonomes dans les supermarchés.

Le lien entre réseau et militantisme est passablement développé au travers des pages. Après un état des lieux des mouvements de résistance aux nouvelles technologies, les deux auteurs constatent que, d’une manière générale, les mobilisations nées des réseaux peinent à traduire leurs revendications à un niveau politique : « On observe ainsi une forme d’individualisation de l’engagement, un manque de structuration de ces groupements politiques et une certaine distanciation pour les luttes menées (finalement tout le monde est pour, mais personne n’est réellement responsable). » (p.74) L’enjeu du moment pourrait ainsi avant tout consister à se redonner les moyens d’agir. On retrouve là une critique faite en son temps par Bookchin (et il n’était pas le seul) sur l’absence d’organisation des mouvements modernes, voire le rejet de celle-ci. C’était avant l’irruption des réseaux sociaux dans le milieu militant et ceux-ci n’ont fait qu’accentuer l’illusion du « groupe » destructuré. Force est de constater aujourd’hui que face à l’individuation que provoquent les réseaux, la réponse doit passer par une réaffirmation du lien social, affectif, solidaire passant par le face-à-face plutôt que médiatisé par des écrans.

Comme souvent dans ce genre d’ouvrages, c’est dans les derniers chapitres, touchant aux propositions, que l’on attend les auteurs. Car il s’agit de dépasser la critique et de donner des pistes face au problème posé. Yaël Benayoun et Irénée Regnauld établissent différents préceptes qui doivent permettre une démocratisation des choix technologiques. Cinq « inspirations pour changer de progrès » sont notamment avancées : renoncer à certains futurs, c’est-à-dire aux technologies aujourd’hui déjà en porte-à-faux avec les enjeux écologiques à venir (objets connectés, modernisation sans fin des appareils électroniques, etc.) et revenir aux approches low-tech, des systèmes décentralisés et respectueux de l’écologie. Avec vision également sont réaffirmés également certains principes évoqués en leur temps par Ivan Illich (des outils avec lesquels travailler et non qui travaillent à notre place) ou Richard Sclove (voir notre chronique de son ouvrage Choix technologiques, choix de société, avec notamment sa mise en avant des jury citoyens). Il s’agit bien d’émettre des critères qui doivent fixer des limites au développement technologique par un contrôle démocratique.

En avons-nous les moyens actuellement ? Pas forcément. C’est pourquoi la mesure principale envisagée reste la mise sur pied d’un contre-pouvoir citoyen. Le peuple doit affirmer un droit regard et, en définitive, de contrôle sur le développement des technologies. Le développement de la forme coopérative, qui aujourd’hui encore possède un grand potentiel de développement, est promue comme une voie devant permettrait une démocratisation de secteurs de l’économie. Les coauteurs font aussi référence pour y parvenir au projet municipaliste libertaire de Bookchin ainsi qu’à sa promotion de technologies libératrices : « Une caractéristique intéressante du modèle municipaliste tient dans sa vision de la technique, qui doit être mise au service de la participation citoyenne. » (p.220)

Cette mention du municipalisme se fait en ayant bien conscience du pouvoir limité des exemples participatifs s’en revendiquant actuellement (Barcelone, Saillans, etc.). On ne peut qu’adhérer à cette précision importante faite par les deux auteurs et qui pose clairement que le mouvement municipaliste libertaire, s’il entend peser sur la technologie, doit avoir une autre ampleur que celui des villages et cités isolées, gagnées le plus souvent par voies électorales et demeurant dans le champ de la politique officielle : « Pour s’assurer que les transformations opérées ne soient pas superficielles, ces expériences du municipalisme libertaire devraient être soutenues et accompagnées par des changements majeurs aux échelles nationales, et à l’échelle européenne. Seules, ces initiatives se retrouvent confrontées à des difficultés structurelles qui sortent de leur champ de compétences. » (p.223).

Au final, un livre clair, qui pose des questions fondamentales pour notre époque. Benayoun et Régnauld montrent combien le développement technologique représente un sujet à enjeux multiples, aussi bien démocratique que social, sans passer sous silence l’important pouvoir économique des groupes qui aujourd’hui ont la main-mise sur ce développement. On concluera avec eux que « Aucune protection sociale, aucun nouveau droit ne pourra compenser le fait de reléguer les humains au rang d’appendices de la machine. C’est un enjeu pour l’ensemble de la société. La forme que prend le travail conditionne la capacité des individus à participer à la vie politique et démocratique, autant qu’elle reflète les rapports de force qui aujourd’hui ne permettent pas une production de richesses compatibles avec la réalisation des besoins fondamentaux. » (p.172) L’enjeu est énorme, la nécessité de le relever l’est tout autant.

Yaël Benayoun, Irénée Régnauld, Technologies partout, démocratie nulle part, plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous, éd. FYP, 2020, 240 PP.

Vincent Gerber

Le Municipalisme libertaire – préface de la première édition

Nous republions ici, en accord avec l’auteur et l’éditeur, la préface de Marcel Sévigny à l’ouvrage de Janet Biehl, Le municipalisme libertaire. Bien qu’abordant le contexte montréalais, le propos s’adresse bien plus largement à toutes celles et ceux qui, citadins ou non, constatent que le changement politique doit s’initier de la base, au niveau local. La réserve émise par l’auteur sur la question d’armer le peuple est également pertinente aujourd’hui encore.



Source : Le municipalisme libertaire,
éd. Ecosociété, 1ère édition, Montréal, 1998.


Article retranscrit par reconnaissance de texte.
Des erreurs peuvent subsister.

Même si nous vivons dans une grande ville, toutes et tous, nous souhaitons avoir un milieu de vie agréable. Nous cherchons à satisfaire un certain nombre de besoins dans notre entourage immédiat ou à proximité. C’est souvent ce qui détermine la notion de communauté locale pour la majorité des citoyennes et des citoyens, et ce qui façonne l’ensemble des rapports sociaux qu’entretiennent les gens. Or ce tissu de relations que tentent de maintenir, de modifier ou de construire les citoyennes et les citoyens dans leur milieu est quotidiennement battu en brèche par les pouvoirs de domination politiques et économiques. Ce sont les milieux de vie qui sont le plus directement affectés et dans ces milieux, les personnes les plus vulnérables – celles qui souvent n’ont d’autre choix que les ressources humaines ou communautaires locales pour assurer leur survie matérielle et morale – sont de plus en plus marginalisées par les brisures sociales.

Les repères d’identité territoriale que les résidentes et les résidents des villes, des quartiers, des villages, des pâtés de maisons, du voisinage trouvent si importants pour le maintient, mais aussi pour le développement des communautés locales sont mis à rude épreuve par les effets de la centralisation des pouvoirs institutionnels. Mais depuis que, ici même à Montréal, la mondialisation de l’économie est devenue le bréviaire du « gratin du monde », y compris des politiciennes et politiciens municipaux qui ne jurent que par le « Montréal international », les communautés locales sont littéralement assiégées et font face à la désintégration. Le libéralisme économique et ses valeurs de concurrence et de domination, soutenus par les institutions étatiques, minent complètement les possibilités de développement de la vie collective, communautaire et associative à l’échelon local. Il emprisonne les minces possibilités de développement de rapports sociaux égalitaires.

Nous sentons que les moyens de résister efficacement à ces agressions, qui se font ouvertement, nous échappent de plus en plus. Nous voyons le pouvoir étatique, hier encore susceptible de nous protéger, jouer le jeu du laissez-faire, sans que nous ne puissions nous forger une véritable capacité de résistance et un contre-pouvoir. Les politiciennes et politiciens parlent de décentralisation, mais nous savons intuitivement, et parfois très consciemment, que c’est pour mieux gérer les transformations structurelles que le développement économique mondial impose aux gouvernements nationaux, que nos élites politiques cautionnent et encouragent ces tendances à une prétendue décentralisation. Comment résister ? Comment retourner contre les agresseurs les notions et les idées de la décentralisation qui nous permettraient de rebâtir nos communautés dévastées et surtout, de créer de nouvelles institutions politiques sous le contrôle des citoyennes et citoyens ?

C’est de ces possibilités que nous entretient le livre de Janet Biehl. En résumant admirablement la pensée de l’écologiste américain Murray Bookchin, elle nous propose, à travers le projet du municipalisme libertaire, un guide pratique pour la mise en application des idées du philosophe du Vermont et des actions à entreprendre pour que les citoyennes et les citoyens reprennent en main, dans leurs villes, leurs quartiers et leurs villages, le pouvoir d’organiser leur vie afin d’en arriver à une société où chacun puisse s’épanouir dans le respect mutuel et l’harmonie avec la nature.

Le milieu de vie saisi dans sa globalité – c’est-à-dire le lieu de résidence, les coopératives d’habitation ou de consommation, la bibliothèque locale, la piscine municipale, la maison de la culture, le dépanneur du coin ou le coiffeur, l’école du quartier, la clinique médicale communautaire, la garderie populaire, le lieu de travail parfois, etc. – ce milieu complet de vie composé d’espaces où peut s’organiser la résistance à la décomposition sociale doit se transformer en outil potentiel et réel pour la recomposition d’un pouvoir populaire. Nombre de citoyennes et de citoyens sont très sensibles à la protection et à l’amélioration de leur milieu de vie, dans leur quartier. Pourquoi alors ce milieu de vie ne deviendrait pas un lieu privilégié pour la reconquête de la démocratie, sa radicalisation et peut-être davantage, un lieu unique de transformation sociale profonde ? Pourquoi ne pas faire de la communauté l’espace où pourrait s’inventer de nouvelles institutions politiques et sociales, contrôlées par les citoyennes et les citoyens, et à partir desquelles de nouveaux rapports entre communautés locales et régionales pourraient se tisser et où la notion de décentralisation aurait une tout autre signification que celle qu’on prétend instituer aujourd’hui. C’est le rôle que pourraient jouer les assemblées publiques que préconise Janet Biehl afin de redonner toute leur valeur éducative aux débats et aux discussions politiques face à face sur des enjeux locaux.

Nous n’avons pas d’autre choix que celui de résister et c’est ce que comprennent des dizaines de communautés locales au Québec qui font face à la perte de services essentiels (bureau de poste, école, CLSC etc.), à cause de la « rationalisation » de l’économie. C’est l’existence même de plusieurs d’entre elles qui est en jeu. Ces milliers de petites initiatives locales qui cherchent à contrer le phénomène qui mène à la désintégration sociale recèlent une puissante volonté de résistance. Mais cette résistance se mue rarement en solution de remplacement politique ou en de nouvelles formes de contre-pouvoir. Il faudra bien un jour y arriver pourtant.

C’est dans ce but que Janet Biehl insiste dans ce livre afin que se regroupent des individus au sein d’un mouvement municipaliste libertaire, identifié comme tel dans la communauté, et dont la dimension éducative serait au cœur de l’action politique. Cette conception de l’organisation politique locale rejoint mes propres préoccupations et une grande partie de ma pratique politique dans mon quartier. Le municipalisme libertaire que nous propose ici Janet Biehl vient appuyer ma conception qui veut faire du lieu principal de notre vie, notre quartier ou notre communauté, le site de la résistance à la domination, mais aussi celui de la mise en place parallèle, ou simplement la reconquête, d’institutions locales qui pourraient agir, d’une part, comme contre-pouvoir à celui de l’État et des autres instances hiérarchiques et, d’autre part, comme outils de développement et d’émancipation sociale, politique, économique et culturelle. Devant la naissance d’un contre-pouvoir et la mise en place d’institutions de remplacement, l’État réagira afin d’étouffer la montée du pouvoir populaire. En prévision de ce combat, l’auteure insiste fortement sur la nécessité d’armer le peuple. Ici, il me faut émettre une réserve importante, Janet Biehl ne manque pas, dans son avant-propos, de nous rappeler qu’elle appartient à la culture des États-Unis et que chacun doit comprendre le municipalisme libertaire à travers le prisme de sa propre culture. Les Québécois que nous sommes avons appris, depuis 240 ans que nous résistons à l’assimilation, que « patience et longueur de temps font plus que force et que rage ». La non-violence fait partie de nos mœurs et même si nous avons, nous aussi, cédé à l’occasion à la lutte armée, je crois qu’une longue expérience nous dicte la défense active non violente.

Je ne voudrais pas créer l’illusion que la mise en œuvre du municipalisme libertaire soit chose facile. L’apathie quasi générale des citoyennes et citoyens devant le défi du changement est un phénomène bien réel qu’il nous faut combattre. Elle est entretenue sciemment par des forces sociales, politiques et économiques, en grande partie étrangères à nos réalités sociales, qui trouvent là un terrain propice pour continuer à se partager le pouvoir et les profits. Mais à tous ceux et celles qui se disent que « nous n’avons pas le choix », qu’il nous faut briser le cercle de la dépendance aux institutions étatiques et à toutes les hiérarchies, ce livre dira qu’il faut agir localement pour développer un projet individuel et collectif de réappropriation de nos vies, projet d’action accessible à toutes et tous.

Parce que j’ai acquis la conviction que l’action sociale et politique à l’échelon local est le socle sur lequel on peut élever un projet politique durable, et parce qu’il me semble possible que les citoyennes et les citoyens puissent, à cet échelon, intervenir directement dans la prise de décisions touchant leur communauté et leur société, j’en suis venu à la conclusion que l’essentiel des initiatives civiques et politiques doit naître à l’échelon local. Ainsi, l’articulation d’un projet politique fondé sur le municipalisme libertaire, tel que Janet Biehl nous le présente, cadre à merveille avec mon engagement dans les luttes urbaines depuis 25 ans, c’est-à-dire que l’essentiel de l’action se mène à partir de la ville, des quartiers, des villages, et que la philosophie organisationnelle repose sur l’activité des citoyennes et des citoyens, l’autogestion, la démocratie directe et participative.

Comme le définit Janet Biehl, le municipalisme libertaire veut ressusciter la politique dans le sens primitif du terme : la construction et l’expansion de la démocratie directe locale, de telle façon que les simples citoyennes et citoyens puissent prendre les décisions pour leur communauté et pour leur société dans son ensemble. Tous conviennent que la politique municipale est ce qui est le plus près du citoyen. C’est donc là que doit se concentrer l’action politique. Ce n’est pas, et cela doit être bien compris, nous dit l’auteure, une tentative pour étendre l’engagement des citoyennes et des citoyens dans les processus de l’État dit « démocratique » ou en faveur de la démocratisation de l’État. Il ne s’agit pas, bien sûr, de rejeter les réformes qui peuvent être obtenues dans le cadre de l’État (par exemple, l’introduction de la représentation proportionnelle ou le droit d’initiative par les citoyenne et les citoyens), mais ces réformes ne sont pas du ressort du pouvoir afin de changer la société par la radicalisation de la démocratie. Personnellement, je crois que la reprise en main du contrôle de nos vies, de nos communautés, de l’organisation et de la prise de décisions politiques sur les bases de la démocratie directe et participative signifie nécessairement lutter contre l’État et les hiérarchies.

Il faut que les citoyennes et les citoyens, organisés ou non, reprennent l’initiative, radicalisent l’action démocratique et la démocratie elle-même. Ainsi, Montréal ne doit pas devenir un simple lieu d’affaires ou d’amusement pour celles et ceux qui ont les moyens de consommer. Montréal doit demeurer partout, une ville où il est possible de vivre. Pour cela, il faut que Montréal protège la vie de quartier. Et les seules personnes qui, pour l’essentiel et sans s’isoler du reste du monde, peuvent protéger et améliorer la vie de leur quartier, leur communauté et, par conséquent, leur ville, sont celles et ceux qui y habitent, qui y vivent tous les jours. Nous ne pouvons plus remettre notre responsabilité individuelle et collective à une cinquantaine d’élus municipaux qui s’appuient sur un système bureaucratique et technocratique pour faire vivre cette ville. Il faut que, de plus en plus, les citoyennes et les citoyens retrouvent le goût de la citoyenneté active et ce n’est qu’à l’échelon local que cet apprentissage pourra se faire.

En ce sens, le projet politique du municipalisme libertaire que nous propose ce livre arrive à point pour tous ceux et toutes celles qui n’ont pas cessé de croire que la société peut fonctionner selon une autre logique que celle du capitalisme, de la hiérarchie et de la domination, et qui, malgré la conjoncture, ont conservé l’espoir de reprendre le contrôle sur leurs vies. Je suis convaincu qu’il s’agit d’un livre important, car le municipalisme libertaire réussit à proposer un débouché politique concret, une autre conception de la politique municipale beaucoup plus compatible avec l’esprit de ces milliers de petites initiatives de résistance sociale, économique et culturelle de nos milieux de vie.

Marcel Sévigny
Conseiller municipal indépendant
Montréal
Août 1998.

Floreal Romero, sur le communalisme en France

Nous publions ici une interview inédite, transmise par Floréal Romero.

– Depuis les dernières élections municipales, plusieurs listes affichant une volonté d’établir un nouveau rapport à la démocratie locale sont arrivées au pouvoir, à Strasbourg, Bordeaux ou Marseille. Quel crédit accordes-tu à ces promesses ?

Avec l´irruption de 400 listes citoyennes participatives dans la dernière campagne des élections municipales de 2020 en France et 66 à être arrivées en têtes, nombre de chercheurs en science politique, en sont venu à parler de « la fin d´un cycle de la démocratie électorale », voire de « Révolution démocratique ». « Ainsi, Martial Foucault, directeur du Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po)1affirme qu’il faut relier ce phénomène à l’émergence du mouvement des gilets jaunes en novembre 2018. Ces listes constituent une autre forme expérimentale de la démocratie. C’est à dire qu’un unique rendez-vous tous les 6 ans ne suffit pas, et que les enjeux démocratiques ne doivent plus être traités par le haut, qu’il soit national ou supranational. En ce sens, il n’y a pas de désenchantement ou d’épuisement de la politique, mais un ré-enchantement. » Mais peut-on parler de ré-enchantement de la politique avec un taux d´abstention de 58,4% ?

Malgré cette exaltation feinte ou réelle, le désenchantement général vis-à-vis de la politique persiste. Le citoyen reste assimilé à celui ou celle qui vote pour son représentant, tous les quatre ou six ans, en lui déléguant les affaires le ou la concernant. Grosso modo, tout comme pour les élections aux autres niveaux politiques, il y a les bons et les mauvais représentants, lesquels ne sont pas élus pour leur programme mais contre celui dont on ne veut pas ou plus. Et, comme le signalait déjà Guy Debord en 1971 : « c’est justement parce qu’il est l’électeur, celui qui assume, pour un bref instant, le rôle abstrait qui est précisément destiné à l’empêcher d’être par lui-même. » Ainsi la politique, pour l´électeur n´est plus qu´une coquille vide et reste confinée à la société du spectacle, même au niveau local et même si, le nombre d´acteurs augmente et que les couleurs des participants sont plus vives et variées.

Beaucoup d´analystes et politologues cernent assez bien les enjeux de cette course électorale au pouvoir local. Ainsi les expressions « Citoyen-washing », de « Listes cosmétiques », « Marketing politique », sont assez parlantes quant aux limites de la supposée indépendance de ces listes vis-à-vis des partis et de leur autonomie. Dans de nombreux cas, les membres de ces listes citoyennes sont encartés dans des partis de gauche, qui s’offrent ainsi une virginité politique. En tout cas peut-on parler d´un changement de paradigme si dans « environ 50% des cas », la victoire électorale de la liste citoyenne n’a pu être possible que grâce à un jeu d’alliance avec les partis ? Et les partis quels qu´ils soient, ne voient-ils pas les municipales, uniquement comme consolidation régionale puis nationale de leur force de frappe ? Dans le fond, les partis ne sont que de petites machines de guerre pour la conquête suprême, celle de l´État et sont structurés verticalement, comme ce dernier.

La Gauche en général, en pensant pouvoir s´appuyer sur l´État, a commis une erreur d´analyse fondamentale. Les effets historiques de cette erreur se sont incarnés, parfois de façon dramatique, tout au long de l´histoire des luttes sociales et politiques et des révolutions, étendant leur ombre jusque dans le présent, au point de renoncer au socialisme et se résoudre à une meilleure gestion du Capital. Les écologistes parlementaires n´ont fait que leur emboîter le pas. Ces partis s´accordent bien sur le fait que l´État actuel sert de bras armé au Capital et à la classe qui le représente. Mais tous sont intimement convaincus qu´en leur main, ce même État, pourrait être mis au service du peuple et même qu´il nous sauvera du désastre écologique. Or, comme instance surplombant la société, l´État, loin d´être un outil neutre au service de qui s´en empare, est au contraire, un rouage essentiel de l´exploitation capitaliste. Il est le garant d´une des bases structurelles essentielles de ce dernier : la propriété privée des moyens de production à l´origine des conflits de classe. De là son rôle crucial, destiné coûte que coûte, par la carotte ou le bâton, à maintenir la paix sociale : celle de la domination de la classe des possédants sur celle des dépossédés. En revanche, l´État doit son existence au bon fonctionnement du marché et à la valorisation de la valeur que créent les entreprises dans une recherche constante de la baisse des coûts de production pour être compétitifs sur le marché. C´est cette valorisation de la valeur, obtenue qui lui permet de maintenir à flot la reproduction sociale. Lui et le marché, constituent donc les deux pôles inséparables du capitalisme. C´est pourquoi les appellations : « État démocratique » tout comme « Démocratie représentative » ne sont que des oxymores et en ce sens font toutes deux office de décors du règne de l´argent et du mythe de la liberté. Et lorsque l´État fait tomber son masque il n´hésite pas à se montrer tel qu´il est, et sans équivoque : le bras armé absolu du capital. La Chine restant le modèle et l´aspiration de bien de ces « sous-officiers » du capitalisme.

On ne peut néanmoins balayer d´un revers de manche la volonté réelle d´une partie de la population, à se détourner de cette logique de partis, et de sa ferme résolution à reprendre en main son pouvoir de décision sur leur vie et la politique locale. Le mouvement des gilets jaunes a eu effectivement un rôle déterminant dans cette défiance envers les partis et cette volonté de souveraineté politique, en exprimant sa « rage contre le règne de l´argent »2 et la verticalité du pouvoir, Toutefois cette volonté à elle seule est loin de garantir un renouvellement du politique et encore moins celle d´une « révolution démocratique ».

Les Listes citoyennes, déjà présentes en 2014, en France, se constituent en partie en réaction à ces politiques politiciennes ne débouchant sur rien, si ce n´est reproduire les mêmes impasses. Ainsi elles aspirent à un partage plus équitable du pouvoir municipal et articulent la question sociale avec la question démocratique, voire écologique. Mais derrière ces aspirations au changement, quelle est la marge de manœuvre ? De l´aveu même du directeur du Cevipof:«Elles sont corsetées, avec un cadre qui empêche le maire de légiférer pour les grandes transformations écologiques et sociales». Quoi de plus logique ? N´agissent-elles pas, elles aussi dans le carcan de l´État ? L´Institution municipale dans un régime étatique ne peut qu´être au service de l´État. Elle en constitue la première cellule structurelle de base, elle le nourrit et, comme extrémité de son système nerveux, c´est elle qui transmet ses ordres. Et que dire de ces Listes se présentant dans le gigantisme de ces mégapoles, comme Barcelone, Grenoble, comme autant de pôles stratégiques de la finance en compétition entre elles ?

La bonne volonté et la sincérité ne suffisent donc pas tant que notre analyse reste superficielle voir confuse. Nous continuerons à nous bercer d´illusion, convaincus «des chances des candidats sincères de percuter le système à travers les urnes et ses règles du jeu édictées par les pouvoirs dominants.»3 Or ces candidats sincères, membres d´un parti ou pas, ou comme candidature élargie, (Listes citoyennes), loin de «percuter le système», ne pourront au mieux que s´adonner à meilleure gestion de l´entreprise municipale, afin d´assurer sa solvabilité. Au final, cette bagarre électorale autour des municipales aura eu pour effet, de désenchanter le politique et décourager la mise en place d´une véritable démarche collective radicale et émancipatrice.

– Dans la plupart des cas, ces listes n’affichent pas une affiliation directe au citoyennisme, au municipalisme ou au communalisme. Comment expliques-tu cette confusion ambiante ?  

La confusion ambiante règne en effet et désormais à tous les niveaux concernant nos vies. Voulue ou pas, elle arrange bien les gardiens du temple, mais confond assurément tout projet émancipateur.

A ce stade de Capitalisme avancé nous conduit là où il devait assurément le faire, par la logique même de sa nature profonde de “croître tous azimuts ou mourir” comme l´avaient déjà prévu certains visionnaires comme Bookchin et plus précisément, pour ce qui est de l´actualité, Guy Debord en 1971: “Une société toujours plus malade, mais toujours plus puissante, a recréé partout concrètement le monde comme environnement et décor de sa maladie, en tant que planète malade.»4 Des lors, comment donner crédit à ces « sous-officiers » du capital qui, soudainement, semblent s´être épris mondialement du peuple de préférence à la marche de l’accumulation du capital?

Ainsi, dans cette société malade, agitant la sacro-sainte Santé, telle une icône prophylactique (toutefois en version rentable et donc, à l´opposé-même de l´art de vivre favorisant les vrais facteurs de santé) et sous prétexte de nous épargner le chaos, cet épisode dont on ignore la durée, pourrait bien augurer la dystopie du contrôle total par objets interconnectés qui éclipseront nos relations humaines. Ces dernières étant remplacées par des relations virtuelles entre porteurs de données.

Mais comment s´y retrouver ? Comment voir clair dans ce brouillage de pistes ? Le déficit informationnel, nous a pendant longtemps empêché d´agir efficacement et souvent, même conduit à l´inhibition de l´action. Actuellement le bombardement d’informations subit et que, de surcroît, nous croyons générer nous-même via les réseaux sociaux, nous dirige tout autant vers une l’inefficacité de l’action. Vérités, demies vérités, mensonges, publicités, slogans nous inondant perpétuellement, il nous est ainsi impossible de les sélectionner, de les classer, de les situer dans les niveaux d’organisation qui les englobent (et qu’elles englobent en retour). Tout ceci finissant par provoquer aussi un véritable sentiment d´impuissance et de mal-être. Alors, il devient plus aisé de fuir la réalité, de se laisser guider par les « tutos » et se laisser distraire par des séries et des apéros WhatsApp. Vivant pour la plupart hors sol, nous sommes dépossédés de nos moyens de subsistance et désormais détournés des activités de la vie première, celles des relations de proximité, d´échange, de transmissions de savoirs, de l´agriculture, de la santé, du soin des enfants et des personnes âgées, des récits, de l´artisanat, de l´art en général et de notre histoire. Ainsi, réduits à subir et choisir à l´étalage, il devient plus aisé de payer pour tout laisser aux mains de spécialistes, à commencer par les politiciens professionnels, suivis des « comités scientifiques » veillés par des « commissions d’éthique », tutelles de l´Etat.

Et pourtant ce sont les boucles de rétroaction de l’action sur le milieu qui permettent de maintenir le bien-être de notre organisme et ainsi de préserver sa structure. C’est ce que Claude Bernard appelait « le rétablissement de la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur », ce que Walter Cannon a nommé « homéostasie » et ce que Sigmund Freud a désigné par « principe de plaisir ».

Dans ces conditions, et étant donné le peu de différence séparant les programmes du « politiquement correct » situé sur le vecteur de la démocratie représentative, obligatoirement inféodée aux Etats, et l´imaginaire politique s´y recroquevillant, comment s´étonner que l´on ignore tout, ou presque, de l´origine et la nature de nos filiations politiques ? Par ailleurs, le confusionnisme, devenu une stratégie sciemment entretenu se situe dorénavant à tous les niveaux idéologiques afin de « noyer le poisson » et le ferrer, ainsi, plus facilement. Pour exemple, Alain Soral édite une œuvre de l´anarchiste Pierre Kropotkine, auteur de « Paroles d´un révolté ». De la même façon, Alain de Benoît, idéologue de la droite extrême, se pare des habits de la critique de la valeur et de Marx. Enfin, Ada Colau quant à elle, surfant sur la puissante histoire de l´anarchisme espagnol, se revendique simultanément de deux de ses activistes les plus en vue : Federica Montseny et Murray Bookchin. Ainsi tout comme Soral peut conjuguer, en même temps, entraide et « guerre des races » en oubliant le communisme libertaire de Kropotkine, il devient possible d’en arriver à penser en même temps, communautés libertaires et survivalistes d´extrême droite pour « certains » collapsologues. Pourtant, faire passer Bookchin pour un simple adepte des élections municipales, devient une réelle trahison lorsque l´on feint d’oublier plus ou moins sciemment sa radicalité et toute l´étendue, la complexité de son œuvre et de ses propositions communalistes.

Plus que jamais d´actualité, reprenons à notre compte l´urgence de Guy Debord: «Et jamais la conscience historique n’a eu autant besoin de dominer de toute urgence son monde, car l’ennemi qui est à sa porte n’est plus l’illusion, mais sa mort.»

Existe-t-il aujourd’hui des bastions du municipalisme libertaire en France ?

D´un point de vue strictement politique, il est certain que les petites municipalités offrent un cadre plus adéquat pour des expérimentations de municipalisme libertaire ou communalisme. Le fait de se présenter aux élections municipales, pour ce dernier n´est pas synonyme de prendre les rênes de la Mairie, loin s’en faut ! Le but est fondamentalement de faire connaître les propositions communalistes et de constituer des contre-pouvoirs basés sur des assemblées de démocratie directe en tension avec les Institutions de l´Etat. Dans le cadre rural actuel où le pouvoir est surtout aux mains du préfet, considérée jusqu’ici comme simple courroie de transmission de l’exécutif, l’échelle communale, ne pourrait-elle pas ainsi être retournée et transformée en espace d´apprentissage en vue d´une émancipation politique et sociale ?

Il en est ainsi du petit village de Ménil La Horgne, près de Commercy dans la Meuse, et héritier direct de la lutte des Gilets jaunes du coin, également porteurs du projet de « Commune des communes ». Loin d´être un bastion du communalisme, et pourtant gagnée à sa cause, cette municipalité devient un lieu et où l´on va s´exercer aux vertus civiques et éducatives (au sens de la paideia grecque) de la pratique politique en assemblée.

Pas question pour autant de pratiquer du localisme. Certaines dimensions (par exemple, la question énergétique, les échanges, la gestion des déchets.) excèdent l’échelon communal.

Il ne s´agit pas non plus de créer des lieux exemplaires, emblématiques qui comme Marinaleda, Saillans et bien d´autre finissent par s´éteindre ou, s´ils vont trop loin, s´affrontent directement aux forces répressives de l´État. L’exemple de Notre Dame des Landes, entre autres, montre suffisamment que ce dernier ne compte accepter aucune forme organisationnelle qui lui soit extérieure ; qu’il fera tout pour réduire ces expériences dès qu’elles commenceront réellement à se concrétiser sur le territoire. Ces tentatives, assez nombreuses en effet, ne peuvent donc actuellement exister que sur un mode discret. Toutefois elles se multiplient et tentent de prendre leçon de leurs expériences respectives.

L’option communaliste qui est la nôtre se pose clairement dans un dépassement de ces structures, dans un « work in progress » qui ne peut s’élaborer actuellement que dans les marges à travers les pratiques, en des territoires restreints, de groupes humains cherchant à reprendre le contrôle de leurs vies. L´urgence étant, des lors, de multiplier des échanges entre ces espaces, de créer des liens de solidarité, sachant de la sorte qu´aucun projet alternatif ne sera réellement abouti sans le développement d´un mouvement qui regroupe tant les luttes pour la dignité que les alternatives en vue de sortir du capitalisme.

Tu as évoqué dans d’autres papiers les renoncements du municipalisme à Barcelone, d’Ada Colau et de son réseau des « Fearless cities », auquel la ville de Grenoble est affiliée. Quel jugement portes-tu sur l’action de la municipalité grenobloise ?  

Dire qu´à Barcelone, il y a eu « renoncements », de la part d´Ada Colau, au Municipalisme libertaire n´a jamais été mon propos. J´aurais pu l´affirmer si, dès le départ, son parti « Barcelona en Comú », avait adopté, non seulement le nom en entier mais également les thèses du municipalisme libertaire, proposé par Murray Bookchin. La confusion s´installe surtout lorsque ce parti, tout comme son « internationale » se revendiquent de la pensée de ce dernier. Un simple regard suffit pour s´apercevoir que cette filiation affichée, n’est, en fait, qu´une opération de marketing. Celle-ci est encore plus ridicule concernant la version de réseau international « Fearless cities », pire encore quand des métropoles en arrivent à s´autoproclamer « villes rebelles » voire « villes révolutionnaires ». Comme je l´affirme dans mon livre « Agir Ici et Maintenant » publié en Octobre 2109, il s´agissait bien plus de promouvoir une tactique électorale populiste ayant pour leader charismatique Ada Colau, elle-même. C´est cette dernière opération qui lui ouvrit les portes de la Mairie de Barcelone en 2015, en surfant sur les mouvements sociaux de Barcelone majoritairement de tendance libertaire. En 2019, ce seront les votes de Manuel Valls qui lui permettront de garder son poste ! Après environ cinq ans de gouvernance nous pouvons affirmer que le municipalisme en général, et celui de Barcelone en particulier, ne sont en fait qu´une vaste opération d´enfumage, et ce, malgré la bonne volonté de nombreux activistes s´y étant impliqué avec enthousiasme.

Voici ce qu´en dit l´anthropologue Manuel Delgado Ruiz dans une étude de 2018 : « …l’accès apparent au pouvoir municipal des militants et des théoriciens du mouvement anti-mondialisation, de la lutte pour un logement décent et des campements indignés implique le démantèlement de ce qui étaient des mouvements sociaux, dont on pourrait bien dire qu’ils ont cessé d’exister à Barcelone, c’est-à-dire d´être actifs. Et ce malgré le fait que les injustices dans la ville soient les mêmes, sous Ada Colau. » (Le nouveau municipalisme et l´assaut des citoyens sur la ville. Le cas de la « Barcelone post-modèle)5. Et de conclure : « …la grande dynamique de rentabilité capitaliste de l’espace…qui, face à sa décrépitude, est rajeunie grâce au « nouveau municipalisme », dont la caractéristique est sa capacité d´enfariner le pillage et la tristesse des villes avec des invocations mélodieuses à la mystique des droits et des opportunités. »

Comme mégapole appartenant au réseau des “Fearless cities”, Barcelone partage bien des similitudes avec Grenoble. Le maillon le plus visible étant cette aspiration incantatoire à devenir les meilleures technopoles sur le marché. Toujours selon Manuel Delgado: “Barcelone a continué à s’offrir au monde en tant que capitale des « villes intelligentes », avec la célébration, en 2016 et 2017, du congrès mondial Smart City Expo, qui a été utilisé… à dynamiser et à internationaliser l’écosystème novateur de Barcelone et à favoriser les opportunités commerciales que génère la transformation numérique des villes »…. « Dans le même sens d’exaltation des nouvelles technologies, en ignorant leur impact social négatif, Barcelone a continué à accueillir le Mobile World Congress, qui avait été tellement répudié par ces mêmes mouvements sociaux dont est issue la nouvelle maire, Ada Colau.»6

Rattraper Grenoble comme « ville intelligente » et interconnectée est un pari difficile à tenir car si la Mairie de Barcelone se situe bien dans la continuité d´une « grande dynamique de rentabilité de l´espace », Grenoble quant à elle, hérite d´une indubitable tradition technologique réputée « écolo-compatible ». C´est précisément cette symbiose qui est la caractéristique de Grenoble en tant que technopole, bien plus que son allégeance municipaliste. Eric Piolle l´exprime d’ailleurs ainsi : « Du fait de ma carrière de cadre dirigeant dans l’industrie, je sais qu’innover au bon moment est la clé de la réussite économique. […] De la révolution numérique aux recherches sur l’infiniment petit, à chaque fois Grenoble est en avance… c’est dans son ADN ! […] Tout le bassin de vie accueillerait décideurs et investisseurs internationaux pour accélérer nos projets […] »7. C´est ainsi que Piolle se situe lui aussi dans la tradition des maires techno-progressistes de Grenoble depuis des dizaines d´années. Ainsi du Rose nous sommes passés au vert pâle, et donc, sans rien changer de fondamental. C´est ce qu´un politicien français bien connu nomma un jour le “Changement dans la continuité”.

Ainsi, Grenoble, ville connectée, est devenue une smart city à vitesse accélérée sous la direction des Verts. Encore plus qu´à Barcelone, l´écocitoyenneté est assistée par ordinateur. Tous les citoyens peuvent prendre leur bus avec leur smartphone. Ils sont filmés et captés sur la voie de covoiturage pour s´assurer qu´ils en roulent pas seuls dans leur voiture. Pourtant Eric Piolle, comme vous le signalez vous-mêmes, dans le numéro de Politis nº 1120, consacrée aux dévots de la tech, est bien signataire avec d´autres personnalités politiques, d´une tribune plaidant pour un moratoire sur le déploiement de la 5G ! C’est pourtant encore lui qui se félicitait, à l’occasion du salon SemiCon Europe 2016 consacré à l’Internet des objets (IoT ou « Internet Of Things »), que Grenoble ait : « l’histoire et les savoir-faire pour permettre à l’Europe de capter la valeur de ces nouveaux marchés, pour rassembler IoT et semi-conducteurs ». D´ailleurs dans le cadre ces règles du jeu bien acceptées, comment résister réellement à la compétition de la mise en place partout ailleurs de la 5G ?

Le Dauphiné Libéré annonce le 9 Octobre la nomination de Grenoble comme « Capitale Verte 2022 » au grand dam de Dijon. (Concurrence oblige !) S´il restait un doute quant au projet des administrateurs de la technopole, la déclaration suivante d’Éric Piolle, lors de l´annonce de la Communauté européenne, le dissipe aisément : « parce que d’abord, c’est une victoire. Ensuite parce qu’il s’agit d’un très bon projet sociétal et économique. (…) Le monde économique travaille avec l’image de sa ville ; or en termes de marketing territorial, ce titre élimine le bashing, créera du business et nous positionne en avance”8.

Ainsi donc, comme je l´ai écrit par ailleurs9: «Barcelona en Comú» avec l´extension de l´usage du numérique pour « les prises de décision en commun»5, tout comme celui de Grenoble, est tout à fait soluble dans le capitalisme moderne du Green New Deal, tel que le propose par exemple Rifkin : «La gouvernance de la ville multipolaire est complexe. Il s’agit maintenant de gouverner à distance, d’influencer plutôt que diriger (Epstein, 2005). Le pouvoir y est distribué entre au moins quatre types d’acteurs : les décideurs centraux (de niveau étatique ou territorial), les décideurs locaux (élus), les acteurs associatifs, et les acteurs privés détenteurs de capitaux ». Finalement à toute chose, malheur est bon. Que soit donc bénie la pandémie qui vient tombée du ciel, pour booster ce divin progrès !

Après ce constat accablant, tournons le dos à ces formes de social-démocratie renouvelée en démocratie radicale, en révolution municipale verte10. Cessons d´écouter les cantiques, les mots magiques sans aucun ancrage dans la réalité concrète : « participation », « transparence », « gestion efficace », « honnêteté », « démocratie territoriale », « décentralisation », « droit à la ville », « écologie », « ville intelligente ». Cessons de croire que ces incantations puissent être autre chose qu’un vernis inodore, incolore et sans saveur réelle.

« Soit un mouvement capable de pousser l’humanité se fera jour, soit la dernière grande opportunité historique d’accéder à une émancipation complète de l’humanité périra dans une autodestruction sans frein. » Murray Bookchin.

Prêtons plutôt attention aux suggestions discrètes mais chargées d´espoir et de bon sens (sentido común en espagnol) de Pascal Nicolas-Le Strat, tirées de son ouvrage « Le travail du commun » : « Qu’est-ce qui se produit quand les laissés-pour-compte entrent en mouvement et prennent la parole ? Est-ce inéluctable que leur parole se délite progressivement, faute de cadres institutionnels capables de l’accueillir durablement et de lui permettre de s’élaborer, ou se corrompt dans la concurrence électorale ou la « publicité » médiatique qui caractérise l’espace public institutionnalisé ? Les paroles rebelles doivent inventer leurs propres dispositifs institutionnels afin de pouvoir s’exprimer avec force et authenticité. » Propos qui nous ouvrent la porte à la dernière question.

On a évoqué dans notre entretien le livre de Laval et Dardot sur le Commun. De quelle manière la notion des communs, pourrait s’appliquer à la gouvernance d’une métropole ? L’échelle de ces villes n’est-elle pas déjà trop large ?  

Les lutte conjointes contre les mégaprojets et pour le droit au logement mettent le doigt sur l’un des maillons constitutifs de la logique capitaliste d´accumulation et de sa concentration accélérée dans les mégapoles : celle qui part de la propriété privée des moyens de production portée jusqu’à sa sacralisation. Dans ce contexte, la notion du commun, le poids de son histoire et ce qu´il en reste s’acharnent et résistent au diktat capitaliste, ne serait-ce qu’au fond de nos imaginaires, de nos inconscients et ce, depuis des siècles.

Ce qui complique la reconnexion avec cet héritage, c´est qu´historiquement, il se produit, d’abord, un violent changement dans le régime des communs ruraux pourvoyant à nos besoins basiques : la confiscation au nom d´une gouvernance populaire de type autogestionnaire. Nous passons, de fait, à des espaces publics qui ne pourvoient plus désormais aux besoins de base autrefois satisfaits par le régime de biens communs. Ce glissement de l’administration des communs par l’État pour le compte de la collectivité, nous mène à la « propriété publique », Il existe encore un autre glissement qui finit de corrompre les communs et la vision historique à laquelle nous pourrions tenter de nous relier. L’État étant devenu lui-même une entreprise dans le grand tout du marché globalisé, le domaine public cesse d’être inaliénable comme il le fut, par exemple, au temps de l’Empire romain. La propriété publique devient une marchandise quantifiable et, comme telle, elle est privatisable par l’État lui-même. Ainsi l’économie des biens publics entre dans une relation de miroir avec celle des biens privés. »…. 

« Si la globalisation est l’enclosure ultime des communs – notre eau, notre biodiversité, notre nourriture, notre culture, notre santé, notre éducation –, récupérer les communs est le devoir politique, économique et écologique de notre temps », nous dit Vandana Shiva

C´est bien la raison pour laquelle : « dans le contexte social qui est le nôtre, nous devons nous appuyer sur cette force que représente ce qui reste des communs. Celle-ci nous offre encore la possibilité de dépasser l’opposition entre la propriété privée et la propriété publique. En effet, cette force des communs réside en ce qu’elle nous ouvre un ensemble de riches perspectives pour l’imaginaire en général mais aussi pour notre projet politique plus immédiat. »

Et c’est là que notre proposition communaliste trouve sa place car c’est le principe même du commun qui en émane. Le communalisme se définit tout d’abord comme une politique faisant du commun le principe de la transformation sociale, de façon à faire converger les activités les plus diverses dans la direction du commun. Mais le communalisme ne se décrète pas, il est en premier lieu un processus de délibération, une mise en commun des paroles et des pensées par laquelle des femmes et des hommes réfléchissent et s’efforcent de déterminer leur action politique. Cette action commune tire toute sa force des émotions partagées lors des luttes sociales, la construction d’alternatives ou la défense d’un territoire, mais aussi de l’engagement et de la détermination politiques à la recherche du bien commun. L’action commune devient ainsi prioritaire devant même le bien commun en soi, car il le précède et constitue sa source vive.

C’est ainsi que l’institutionnalisation du commun possède en elle-même toute la potentialité pour faire émerger les institutions du communalisme partant de la pratique commune. Une fois la propriété privée des moyens de production et celle de l’État reprise par la commune, elles sont instituées comme propriété d’usage et allouées par les assemblées décisionnelles, autant à des personnes qu’à des collectifs dans le but de réaliser le bien commun. Contrairement aux institutions de l’État, ces auto-institutions sont éminemment vivantes. C’est la pratique qui les soutient dans le temps et les autorisent à modifier les règles qu’elles ont établies au départ en fonction de leur maturité, de l’évolution des rapports internes quand bien même ils seraient de nature conflictuelle. C’est cette pratique de gouvernement du commun par les collectifs qui donne vie à ce que Dardot et Laval nomment « praxis instituante ».11

Bien entendu, nous ne pouvons éluder la question de poids posée au départ, concernant la gouvernance communaliste d´une métropole, et constituant sans doute une de nos plus grands défis. Le communalisme, stipulant une souveraineté quant à nos besoins primaires et une démocratie directe de face à face, les métropoles, comme tous les gigantismes et les projets démentiels inutiles, conséquence de la logique d´accumulation capitaliste, sont voués au démantèlement. Mais ce démantèlement et cette décentralisation se construisent et requièrent donc du dévouement et du temps. Partant de la base, des rues même, il nous faudra commencer par diviser politiquement la ville en quartiers afin que puissent se prendre des décisions, en démocratie directe et face à face, lors de nos assemblées décisionnelles. Mais ce sera une conséquence, le résultat de tout un mouvement qu´il nous faut mettre en place également par ailleurs, hors de métropoles, dans les espaces ruraux. Ces actions se mèneront en concert et nous en avons déjà des ébauches dans les réalisations alternatives, tout autant à la campagne que dans les villes. Ainsi par exemple ces liens villes-campagnes créés par les AMAPs, ou les tentatives de recréer des communs où que l´on se trouve. Ainsi sont mises sur pied des formules juridiques de façon à exclure la propriété privée et éviter la spéculation et ne retenir que la propriété d´usage en se dotant de formes juridiques comme les « fonds de dotation ». Nous en avons des exemples tout autant dans les villes, par exemple à Nancy ou Marseille pour le foncier, tout comme à la campagne comme à NDDL. Reste à unir politiquement toutes ces initiatives dans un mouvement comprenant les luttes pour la dignité contre toute domination, la verticalité et la confiscation du pouvoir, soutenus par le règne de l´argent. Ce qui constitue le premier pas pour le communalisme.

Nous avons ouvert la parenthèse des communs pour en arriver au commun et au communalisme avec Pascal Nicolas-Le Strat et c´est avec lui que nous pouvons la refermer et clore cette entrevue : « Mais qu’il relève d’un « commun naturel » ou d’un « commun produit », ce commun ne prend véritablement sens que s’il est constitué et administré sur un mode radicalement démocratique, en commun pour le commun. « Commun » est donc fondamentalement le nom d’une passion pour le faire ensemble et d’un projet de démocratie radicale. » Ce qui ne fait qu´entériner le projet communaliste, à l´image de ce que nous offre l´expérience zapatiste et ce, depuis 1994, sur un territoire grand comme la Belgique.

Floréal M. Romero en collaboration avec Steka

1David Pauget publié dans l´Express, le 14/02/2020.

2 Je recommande la lecture de ce livre de John Holloway paru aux éditions Libertalia en septembre 2019

3 Corinne Morel Darleux, du Parti de Gauche et siégeant au Conseil Régional Rhône-Alpes. « Reporterre » du 15/02/2020. Elle est auteure du livre « Plutôt couler que flotter sans grâce » (Ed. Libertalia) et qui, en alliant anarchisme et politique politicienne, reflète assez bien le confusionnisme ambiant.

4 Guy Debord : “La planète malade”

5 https://www.academia.edu/39644129/

6 Idem mais aussi : https://www.todoporhacer.org/asaltados-y-asaltantes/se référant à la participation citoyenne de l´aveu d´Ada Colau : « Et maintenant que davantage de citoyens sont mobilisés, il me suffit d’ouvrir le portail de participation citoyenne de mon conseil municipal, qui compte quelque 200 000 personnes, et de constater que les propositions n’atteignent même pas 400 voix »

7 « Présence, magazine » de la Chambre de commerce et d´industrie, 11 Mars 2019

8 Le Dauphiné Libéré du 9 Octobre 2020

9 Voir article  Floréal M. Romero: « Municipales, citoyennisme, munipalisme et communalisme » sur le site : http://institutecologiesociale.fr/ . Je recommande aussi la lecture de Guillaume Faburel: « Les métropoles barbares » Editions du Passager Clandestin 2019.

10 C´est ce qui a poussé, dans une honnêteté tout à son honneur, l´ex députée de EELV, Isabelle Attard, à démissionner du parti et rejeter toute politique politicienne. Voir son livre : « Comment je suis devenue anarchiste » Editions Gallimard, Octobre 209. Elle a aussi rédigé la postface de mon livre. « Agir ici et maintenant ».

11 Floréal M. Romero: « Agir Ici et maintenant. Penser l´écologie sociale de Murray Bookchin ». Editions du Commun. Oct. 2019

L’organisation communale, selon Paul Reclus

Dans la famille anarchiste des Reclus, on connaissait les frères Elisée et Elie, il faudra désormais inclure le fils de ce dernier, Paul. Dans une série d’articles réédités dans la collection « géographie(s) » des éditions Héros-Limite, on découvre avec intérêt la vision d’une « organisation communale » fédérale. On s’y intéressera ici car elle mérite d’être mise en parallèle avec le municipalisme libertaire proposé par Murray Bookchin quelques décennies plus tard.

Précisons que Paul Reclus n’est pas réellement un inconnu au sein de l’anarchisme. Il a notamment participé à l’édition de L’Homme et la Terre avec son oncle, assurant notamment la publication posthume des volumes II à VI. Reste que peu de ses écrits, principalement publiés en revue, ont eu l’occasion d’être réédités. Personnage visiblement modeste, se déclarant « ni orateur, ni écrivain habile, ni pamphlétaire », on le découvre dans Plus loin que la politique comme un auteur sensible à la pratique anarchiste, intéressé par ce qu’elle peut représenter au plus proche des gens.

Les textes retenus par Alexandre Chollier datent de 1913 à 1939. L’auteur ne cache pas dans ceux-ci son ambition de « reprendre l’œuvre de la Commune de Paris », qu’il a connu très jeune, et de « l’adapter à nos conceptions modernes ». Si l’écologie sociale au travers de Bookchin s’est principalement consacre dédiée au milieu citadin, propre à la 2ème moitié du 20ème siècle, Paul Reclus analyse en premier lieu la campagne, et comment celle-ci pourrait s’organiser en marge de l’État et de son administration :

« Des circonstances nées de la guerre m’ont amené à vivre à la campagne depuis 1920 et à m’intéresser à la vie locale de la bourgade que j’habite, puis, de proche en proche, à me demander comment pourraient être appliquées nos idées d’initiative individuelle et de liberté à la satisfaction des besoins de chacun dans une petite communauté. Étant admis que, de pays à pays, de région à région, les groupes humains ont des besoins différents, résultats de leurs activités différentes et liées elles-mêmes aux différences géographiques, il me semble pourtant possible d’esquisser à grands traits une organisation communale libertaire. »

La démocratie municipale communale qu’il esquisse invite ses membres à s’auto-organiser ici et maintenant, « en dehors de l’État, de la loi, des droits de la commune », sans s’occuper des entraves administratives officielles. [p.79] Il envisage la création de conseils, comités et autres commissions dédiées à des thèmes pratiques (l’instruction, l’approvisionnement, le logement, l’agriculture, les relations extérieures, etc.), prenant des initiatives et dès que possible dotées d’un budget dédié à leurs réalisations. [p.72] Des budgets à terme financés par des contribution volontaires et aspirant à remplacer l’impôt national, qui se verrait réduit et communalisé.

La commune doit ainsi garantir l’accès aux besoins de base de ses membres. Pour cela, Paul Reclus envisage l’abolition de la propriété individuelle au profit d’une propriété collective [pp.62-64], en premier lieu des terres et bâtiments. Au niveau économique, des syndicats et des coopératives de production auront pour tâche de « régler toutes les difficultés journalières et annuelles dans chaque commune ; le Conseil communal n’a pas besoin d’intervenir quand tout marche normalement, et l’anormal seul attirera son attention. » [p.144] Proposition originale : les conflits entre les syndicats et les assemblées communales se verraient réglés par un syndicat d’arbitres – une vision pragmatique moins âpre finalement que la résolution par le vote à la majorité.

Les différents groupes communaux constitués, ouverts et transparents, prendront leurs décisions par étapes : D’abord une réunion avec libre expression des opinions par les membres de la communauté, puis le choix des délégués (avec un mandat limité et devant représenter les opinions divergentes du débat) pour se pencher sur la question retenue. Ces derniers mettront alors au point un projet ou deux, soumis à nouveau à l’approbation de l’assemblée. S’ensuit un vote et une remise pour exécution à un agent responsable. [p.37]

Ces communes se verraient fédérées entre elles selon des « frontières flottantes et différentes selon les œuvres à accomplir, des groupements successifs qui s’englobent les uns dans les autres ; villages formant des cantons […] des cantons confédérés en ‘pays’ géographiques […] puis des régions […], la nation (question de langue surtout), le genre humain. » [p.94] On est proche de ce qui a été mis en place au Rojava avec le système de comités thématiques d’une part et géographique de l’autre, tandis que Bookchin tendait plutôt à privilégier une assemblée lié à une géographie précise et au champ d’action très étendu. Paul Reclus dresse d’ailleurs un certain garde-fou contre tout risque de centralisation, demandant à ces commissions d’éviter de se réunir au même endroit et de fusionner, par crainte de voir ressurgir un gouvernement [p.99]. Une crainte souvent formulée face au municipalisme libertaire justement.

Reclus voit un potentiel révolutionnaire à cette forme d’organisation politique, par le développement grandissant de l’autonomie communale. A l’instar de ce qu’imaginait Bookchin, il espère voir de telles communes confédérées élargir leur emprise dans une voie extra-parlementaire, jusqu’à ce qu’elles puissent se mettre dans une situation « telle que la Révolution ne fasse que parfaire une évolution déjà en bonne route ». Et que les communes organisées entre elles puissent dire à l’État « fiche-moi la paix ! » et se passer de lui. Et l’auteur d’ajouter, lucidement : « Certes, nous n’en sommes pas encore là, mais l’esprit de cette propagande serait peut-être plus utile que celle dont le but est de déléguer des révolutionnaires au Parlement. » [p.78]

C’est avec un certain plaisir qu’on lit Paul Reclus aujourd’hui, en particulier pour l’humilité de sa démarche. Très pratique, l’homme ne fait pas de grandes théories, et renonce à se projeter « au-delà du Grand Soir » pour plutôt tenter de voir « ce qui peut être fait dès l’heure actuelle en dehors de l’État, quelle propagande peut être poursuivie pour des buts immédiats » [p.89]. Reclus a l’intelligence de prendre pour exemple ce qu’il connaît et observe autour de lui : les paysans, les écoles (la question de l’enseignement lui tenait visiblement à cœur et est largement développée), les services publics, les syndicats et comment ceux-ci pourraient fonctionner dans une société libertaire communaliste. On n’y trouvera pas la précision d’un système, pas plus de solutions toutes faites ; la prétention n’est pas là. Certain-e-s regretteront sans doute un certain flou dans certaines propositions. Après tout, « cette suite d’articles a surtout pour but de poser des questions, de suggérer des solutions, et je m’en voudrais qu’elle pût ressembler à une proposition concrète, à une étude dogmatique. J’espère être critiqué et contredit. » [p.115] Tout est dit.

Dans une perspective d’écologie sociale, ce livre a l’avantage d’élargir le champ du communalisme, montrant quelles peuvent en être les variantes. Elle ancre un peu plus ce projet politique dans le corpus des idées libertaires modernes. Paul Reclus en replace le projet politique face aux défis concrets qui lui font face avec une certaine lucidité face à la tâche que ces changements représentent. Il y avait Elisée, Elie, il y a dorénavant Paul. On connaissait les travaux de Bookchin, Öcalan, Fotopoulos… on les enrichira d’une touche de Reclus.

Paul Reclus, Plus loin que la politique, éd. Héros-Limite, coll. géographie(s), 200 pages. Edition et préface par Alexandre Chollier, illustrations de Marfa Indoukaeva.

Deux conférences audio sur l’écologie sociale au CAD Montpellier

Le 24 octobre 2019, Renaud Garcia est venu parler de Kropotkine (dont il est fin connaisseur, avec notamment un livre publié au Passager Clandestin) et de Bookchin (qu’il connaît bien également, avec plusieurs traductions dans le récent Pouvoir détruire, pouvoir de créer, dans une soirée dédiée à l’écologie sociale, notamment face aux théories de l’effondrement.

Conférence de Renaud Garcia le 24.10.2019

Vers la fin, une remarque est faite concernant le besoin d’un livre retraçant le parcours de Murray Bookchin et notamment ses changement idéologiques. En français, ce travail a été fait (en partie) dans Murray Bookchin et l’écologie sociale. En anglais, on trouve plusieurs approfondissement de cet aspect, et notamment les changements opérés par Bookchin dans les rééditions de ses livres, dans le livre de Damian White, Murray Bookchin, A critical Appraisal, éd. Pluto Press.
Il est également question à la fin d’un enregistrement de la conférence donnée par Bookchin en 1985 à Montpellier. Nous essaierons de la relayer sur ce site également dès sa mise en ligne.

Le 11 mars 2020, c’est Xavier Crépin qui est venu présenter Changer sa vie sans changer le monde, livre de Bookchin dont il est le traducteur. Une conférence sur le thème de « La révolution et les révolutionnaires aujourd’hui ».

Conférence du 11.2.2020 – Xavier Crépin

Appel aux groupes d’écologie sociale : questionnaire

Nous relayons ici un appel d’un groupe de militant.e.s de l’écologie sociale cherchant à créer des liens entre les différents groupes et initiatives existantes dans le monde francophone.

Suite à la publication de Agir Ici et Maintenant, Penser l’écologie sociale de Murray Bookchin de Floréal M. Romero s’est manifestée dans différents collectifs et chez certaines individualités, une forme de dynamique prometteuse. Nous pensons qu’il serait bon de lui donner prolongement et contenu à travers une forme organisationnelle qui reste à définir.

Notre petit groupe de militant.e.s s’est formé au gré de rencontres et de débats et a été motivé à se réunir pour réfléchir aux outils à mettre en place pour développer les contacts avec des groupes ou personnes qui sont dans des dynamiques concrètes et se sentant proches de l´écologie sociale. Dans ce but, nous avons mis en place un questionnaire en ligne https://framaforms.org/pour-lecologie-sociale-un-questionnaire-pour-reflechir-1595585588 destiné à permettre à tout groupes/collectifs/personnes d’y répondre pour ensuite essayer de nouer le dialogue.

Personne n’ignore certainement à quel point notre isolement et nos manques de liens sont constitutifs de notre impuissance à faire avancer notre conception d’un devenir possible, au-delà du capitalisme et ses logiques mortifères. Nous appelons donc toutes les personnes esquissant des projets ou agissant déjà dans des pratiques autogestionnaires, localement ou en réseau, et se reconnaissant pleinement dans l’écologie sociale, à réfléchir sérieusement à comment franchir le pas et s´affirmer socialement mais aussi politiquement en tant que projet global de société.

Que nos pratiques autogestionnaires se déroulent à la ville ou à la campagne, qu´elles s´assimilent davantage à des luttes qu´à des pratiques sociales ou politiques concrètes, il s´agit de nous reconnaître, nous concerter et commencer à ébaucher des liens. A leur tour ces liens devraient nous permettre à moyen terme de commencer à tisser ce mouvement communaliste pour atterrir, sortir du capitalisme dévastateur et nous réinsérer dans le milieu naturel. C´est cette union dans la diversité, voire dans le dissensus, comme il est dit dans ce livre, qui va donner visibilité et crédibilité à nos pratiques autogestionnaires et de démocratie directe. Envisagées dans leur radicalité, ces pratiques mises en lien et en réseau, localement, territorialement et au-delà, grâce à cet horizon commun, sèmeront les graines permettant l´éclosion d’un authentique mouvement communaliste fédérateur. Mais il nous faut nous y atteler dès à présent et réfléchir ensemble.

De nombreuses questions se posent auxquelles nous souhaitons donner ici l’amorce ; chacun et chacune étant naturellement libre d’y rajouter celles qui lui semblent pertinentes et d’y apporter ses propres réponses : ajouter pour cela dans vos réponses vos propositions de questions, ou contactez-nous à l’adresse pratiques-esc(at)tutanota.com

L’idée est de recevoir les réponses et réfléchir sur la suite à donner aux réponses et réfléchir aux stratégies à mener en vue de la constitution d’un réseau d’échanges et par la suite ouvrir la voie à la constitution d´un mouvement.