Nous relayons l’appel de la Section Thématique “Le communalisme comme projet politique” qui aura lieu dans le cadre du Congrès de l’Association Française de Science Politique, du 5 au 7 juillet 2022 à Lille. La réunion porte sur “le communalisme comme ensemble de théories et de pratiques visant à donner le pouvoir au peuple par son auto-organisation au niveau local et à faire de la commune la base de l’agencement politique d’une société.”
Le communalisme, qui connaît depuis quelques années une nouvelle vigueur, vise à se ressaisir du pouvoir de décision sur les affaires publiques par le biais d’assemblées d’habitants destinées à discuter et décider ensemble de ce qui est souhaitable pour la communauté. Si la pensée de Murray Bookchin est centrale pour la réflexion collective que nous proposons, nous souhaitons toutefois faire de cette Section Thématique l’occasion de décloisonner le communalisme en rapprochant sa version bookchinienne d’autres pensées proches, comme celles s’inspirant de la démocratie directe proposée par Castoriadis, les réflexions liées autour du conseillisme, des communs ou encore de la communalité.
Dans cette perspective, nous encourageons autant la soumission de propositions de communication portant sur le passé que sur le présent. De fait, une vision scientifique des modalités de dépassement du capitalisme peut efficacement se nourrir d’un regard porté sur les expériences passées pour rompre avec les présuppositions de la société actuelle. En outre, nous encourageons la soumission d’études de cas communalistes à travers le monde, tant dans le Nord que le Sud global. Ces études de cas peuvent par ailleurs porter sur une expérience communaliste tant dans sa dimension locale que confédérale.
Vous trouverez l’appel à communications complet ici, notre section thématique étant la n° 24.
On nous a écrit récemment concernant la courte présentation (anonyme) placée en introduction des pièces 16 et 17 de la bibliothèque verte du site Pièces et main d’œuvre, dédiée à Murray Bookchin et Edward Abbey et suivie d’une présentation plus détaillée des deux auteurs par Renaud Garcia. Nous reproduisons ici ce court texte introductif, choquant à plusieurs points de vue, et présentons deux réactions, par Daniel Blanchard et Vincent Gerber.
Murray Bookchin et Edward Abbey – Notre Bibliothèque Verte (n°16 & 17)
On a rencontré notre premier « municipaliste », il y a deux ans, lors d’une réunion d’opposants au « développement » (industriel et économique). Sévère, excédé, le type nous faisait la leçon avec un brin d’agacement comme s’il était fâché d’être là et de perdre son temps avec nous. Allez savoir, c’est peut-être ce qui marche avec les Kurdes du Rojava, nous on respecte les différences culturelles. Après on a compris que le type, comme tous les militants, copiait le maître – Murray Bookchin (1921-2006) – un authentique judéo-bolchevique de la bonne époque (quoique né à New York), longuement et stupidement communiste, stalinien puis trotskyste, avant de virer anarchiste (hum) et d’étendre à la dégradation du monde et de ses habitants, une analyse anticapitaliste mâtinée d’anti-industrialisme. Aujourd’hui, on dirait « écosocialisme » et il s’agit toujours de théoriciens marxistes et/ou trotskystes (Michael Löwy, Daniel Tanuro, Razmig Keucheyan, Andreas Malm, etc.), faisant grand tapage autour du « Capitalocène », afin de taire le Technocène.
Ceci dit, mis à part ses pulsions hégémonistes (on ne se remet jamais tout-à-fait d’un dressage bolchevique), Bookchin a eu son moment d’utilité lorsqu’il a publié Notre environnement synthétique (juin 1962) – une percée anti-industrielle qui a précédé de quelques mois le Printemps silencieux de Rachel Carson – avant de sombrer finalement dans les illusions d’une technologie émancipatrice – c’est-à-dire émancipée du capitalisme. Le bonhomme a fait aussi des entrechats dialectiques entre nature et culture qui devraient lui valoir les faveurs des néo-animistes, farouches ennemis de ces dualismes qui nous ont fait tant de mal.
Bref, si vous voulez rire, lisez plutôt Edward Abbey (1927-1989), son contemporain et double moqueur. Egalement anarchiste – et même fin connaisseur, mais indemne de toute séquelle communiste, plutôt dans la veine beatnick, genre Bukowski élevé à la ferme, lecteur de Whitman, ivrogne, coureur, bourlingueur, écrivain, prof de fac et inspirateur des éco-saboteurs d’Earth First !
Bookchin est à l’est. Abbey est à l’ouest. Bookchin veut mettre le prolétariat aux commandes de la Machine. Abbey veut détruire la Machine – et le prolétariat. Abbey défend la sauvagerie parce qu’il éprouve comme nous le lien entre nature et liberté. C’est la servitude volontaire qu’il combat, tout autant que l’amour du pouvoir. Que celui-ci s’achève dans le capitalisme ou le communisme l’indiffère, puisque dans tous les cas c’est le système technocratique qui s’étend. Bookchin (et les bookchinistes), a beaucoup fulminé et vitupéré contre Abbey : raciste, sexiste, arrogant, grossier, etc. Abbey a beaucoup ri, et fait rire, de Bookchin (notamment dans Le retour du gang). Ils se sont aussi retrouvés quelquefois à la même table et autour de quelques idées. A vous de faire le tri.
Deuxréponses au texte
On savait que « Pièces et main-d’œuvre » cultivait une technophobie aussi fanatique et bornée que la technolâtrie qu’ils combattent, mais pour ma part, du moins, je ne les situais pas dans une extrême-droite – anti-sémite ? Outre les mensonges (« Bookchin veut mettre le prolétariat aux commandes de la machine ») ou les semi-mensonges (Bookchin n’a été membre d’une organisation du PC que brièvement pendant son adolescence) on appréciera le « judéo-bolchévique »… Ça pue, non ?
Je veux croire que R. Garcia n’avait pas lu ce préambule lorsqu’il a fourni sa copie à la « bibliothèque verte » de P&M-O…
Daniel Blanchard
Difficile de ne pas réagir à un tel texte, si caricatural et condescendant. Caricature de Bookchin, présenté comme « longuement et stupidement communiste, stalinien puis trotskyste » alors qu’il a quitté le PC étasunien à la fin de l’adolescence et qu’il prend ses distances avec le trotskisme dès le milieu des années 40, achevant la rupture dans les années 50. Il a alors la trentaine et va largement faire sa propre autocritique (fait assez rare dans le milieu militant…) et celle du communisme. Mépris également pour le peuple kurde en lutte, avec cette formule choquante de condescendance : « Allez savoir, c’est peut-être ce qui marche avec les Kurdes du Rojava ». Absence d’arguments dans les prétendues « pulsions hégémonistes »… Not last but least, je m’associe à Daniel Blanchard sur la remarque affligeante de « un authentique judéo-bolchevique de la bonne époque ». Le débat gagnerait à sortir des caricatures, des attaques personnelles et des commentaires inutilement provocateurs et rance.
Quant à la célébration d’Edward Abbey et de ses romans « qui font rire », légitime-t-elle de passer sous silence ses propos contre l’immigration (notamment mexicaine aux USA, dans la pure lignée trumpienne) ? Des immigré.e.s qu’il s’agit d’accueillir à la frontière du Mexique le fusil à la main (qui rigole, vraiment ?). La question écologique semble moins préoccuper Abbey dans un texte de la fin des années 801 et cité dans le papier de Garcia que leur « mode de vie étranger qui – soyons honnête à ce sujet – n’attire pas la majorité des Américains. ». « How many of us, truthfully, would prefer to be submerged in the Caribbean-Latin version of civilization? » nous demande ce « double moqueur » de Murray Bookchin, dont l’écologie, aussi juste soit-elle sur la question d’un déséquilibre naturel flagrant, n’a pas grand-chose de sociale…
La jeunesse de Bookchin nous paraît moins critiquable en soi que Abbey dans la force de l’âge et on peine à comprendre comment, par honnêteté intellectuelle, on peut condamner l’un et absoudre l’autre. Bookchin ne « glapit » pas (comme cité cette fois dans la description de Garcia) par simple opportunisme ou mauvais caractère, mais parce qu’Abbey décrit les immigrants comme « moralement, culturellement et génétiquement inférieurs »2.
Abbey n’a pas à être applaudi comme « anarchiste indemne de toute séquelle communiste ». Ses séquelles, malheureusement, sont bien d’un autre bord. Oui, Edward Abbey a eu d’autres textes plus intéressants que celui cité ici et on reconnaîtra leurs apports, mais sans chercher à le faire passer pour un gai luron et rire avec lui de ses critiques. On reconnaîtra de même à Bookchin ses défauts, ses changements idéologiques (aussi une preuve d’intelligence), la caricature de ses opposants, sa condescendance parfois. Mais Bookchin n’a jamais perdu son humanisme en chemin et a pris sur lui de s’opposer ouvertement à qui oubliait ces fondements sociaux. La réputation qu’on lui fait a beaucoup pâti de ses coups de gueule, c’est un fait. Mais ont-ils été pourtant toujours vains et dénués de fondements ?
Sur le fond comme sur la forme, la présentation introductive, partielle et partiale, à ces deux pièces est entachée de honte. Oui, Bookchin a critiqué Abbey, et il a bien fait. D’autres auraient dû et devraient encore lui emboîter le pas comme face à toute vision écologiste qui tendrait vers les dérives les plus immondes.
2Ibid. Les mots originaux sont : « hungry, ignorant, unskilled, and culturally-morally-genetically impoverished people. » Il y a une différence avec la version citée par Renaud Garcia dans son texte, elle-même tirée de la version publiée dans One Life at a Time, Please, qui mentionne « generically » au lieu de « genetically », qui a amené Renaud Garcia à traduire « de manière générale, démunis sur les plans culturel et moral ». N’ayant pas accès à la source première, parue dans le New Times de Phoenix en 1983, il est difficile d’attester de la version originale. Reste que la mention de « génétiquement inférieurs » est reprise par de nombreux commentaires au texte avant 1988, y compris dans l’introduction américaine de Steve Chase au livre Quelle écologie radicale ?, éd. ACL, page 32 dans la première édition. On peut imaginer qu’Abbey ait reconnu son erreur et modifié son propos pour la republication en recueil, ou que l’éditeur ait demandé cette modification. Il est possible également qu’une mauvaise transcription reprise un peu partout ait obscurci les mots d’Abbey. Nos excuses quoi qu’il en soit à Renaud Garcia pour avoir lancé une polémique qui n’aurait pas dû toucher son propos. A noter que Wikipedia aborde ce débat dans la partie « Talk » de l’article dédié à Edward Abbey: « generically » a été remplacé par « genetically » en 2015 (se basant sur une version de l’article, publiée en 1996, dans The Serpents of Paradise), avant de voir « generically » réintroduit en 2018, à nouveau sur la base de One Life at a Time, Please.
Si on compte aujourd’hui pléthore d’ouvrages critiques de la technologie, ceux qui s’intéressent à un pilotage démocratique de celle-ci comme piste de solution demeurent rares. C’est très à propos que Yaël Benayoun et Irénée Regnauld en font le thème central de leur livre Technologies partout, démocratie nulle part (éd. FYP). Deux auteurs déjà à l’origine de l’association Le Mouton numérique, qui a pour vocation d’attirer l’attention sur les enjeux sociaux et politiques, mais aussi environnemental, des nouvelles technologies, et qui développent ici le propos défendu par l’association.
Technologies partout, démocratie nulle part débute par plusieurs constats. Les premières pages montrent que « le lien entre progrès technologique et progrès social n’est plus une évidence » (p.20). Les nouvelles technologies mises sur le marché aujourd’hui répondent à d’autres impératifs, notamment mercantiles, que celui de proposer une avancée pour le genre humain. D’où une montée des contestations face à ce progrès qu’on nous impose et qu’on nous vend. Le second constat est que la technologie est devenue autonome du politique et du social (p.37). Elle se développe essentiellement au sein de groupes privés, ce qui explique en grande partie les raisons de cette distanciation évoquée du progrès social. Alors que ces technologies influencent notre quotidien, modèlent notre façon de travailler, de communiquer, d’interagir les uns avec les autres, nous sommes dénués de tout pouvoir (de choix, de gestion et même de contrôle), en ce qui les concerne. Il n’y a pas d’illusion à avoir sur le poids du consommateur.trice en ce qui concerne l’orientation technologique. Les auteurs appellent donc à la prise de conscience de l’ascendant hiérarchique pris par la technologie (devenue « innovation ») sur les autres secteurs de nos sociétés, mais aussi de l’accélération induite sur toute la société et ses interactions sociales. Une accélération et une multiplication à laquelle le psychisme humain ne peut s’adapter.(p.43)
Prise de conscience, mais pas seulement. Ce que recherchent Yaël Benayoun et Irénée Regnauld, c’est substituer une critique politique à l’opposition stérile entre technophiles et technophobes. Le débat n’est pas « pour ou contre le progrès », mais bien quel progrès, qui le détermine, sur quels principes… Pour l’illustrer, le livre va s’intéresser à plusieurs combats actuels, comme les oppositions à la 5G, le développement des caméras et de la reconnaissance faciale, les « smartcity » ou celui des caisses autonomes dans les supermarchés.
Le lien entre réseau et militantisme est passablement développé au travers des pages. Après un état des lieux des mouvements de résistance aux nouvelles technologies, les deux auteurs constatent que, d’une manière générale, les mobilisations nées des réseaux peinent à traduire leurs revendications à un niveau politique : « On observe ainsi une forme d’individualisation de l’engagement, un manque de structuration de ces groupements politiques et une certaine distanciation pour les luttes menées (finalement tout le monde est pour, mais personne n’est réellement responsable). » (p.74) L’enjeu du moment pourrait ainsi avant tout consister à se redonner les moyens d’agir. On retrouve là une critique faite en son temps par Bookchin (et il n’était pas le seul) sur l’absence d’organisation des mouvements modernes, voire le rejet de celle-ci. C’était avant l’irruption des réseaux sociaux dans le milieu militant et ceux-ci n’ont fait qu’accentuer l’illusion du « groupe » destructuré. Force est de constater aujourd’hui que face à l’individuation que provoquent les réseaux, la réponse doit passer par une réaffirmation du lien social, affectif, solidaire passant par le face-à-face plutôt que médiatisé par des écrans.
Comme souvent dans ce genre d’ouvrages, c’est dans les derniers chapitres, touchant aux propositions, que l’on attend les auteurs. Car il s’agit de dépasser la critique et de donner des pistes face au problème posé. Yaël Benayoun et Irénée Regnauld établissent différents préceptes qui doivent permettre une démocratisation des choix technologiques. Cinq « inspirations pour changer de progrès » sont notamment avancées : renoncer à certains futurs, c’est-à-dire aux technologies aujourd’hui déjà en porte-à-faux avec les enjeux écologiques à venir (objets connectés, modernisation sans fin des appareils électroniques, etc.) et revenir aux approches low-tech, des systèmes décentralisés et respectueux de l’écologie. Avec vision également sont réaffirmés également certains principes évoqués en leur temps par Ivan Illich (des outils avec lesquels travailler et non qui travaillent à notre place) ou Richard Sclove (voir notre chronique de son ouvrage Choix technologiques, choix de société, avec notamment sa mise en avant des jury citoyens). Il s’agit bien d’émettre des critères qui doivent fixer des limites au développement technologique par un contrôle démocratique.
En avons-nous les moyens actuellement ? Pas forcément. C’est pourquoi la mesure principale envisagée reste la mise sur pied d’un contre-pouvoir citoyen. Le peuple doit affirmer un droit regard et, en définitive, de contrôle sur le développement des technologies. Le développement de la forme coopérative, qui aujourd’hui encore possède un grand potentiel de développement, est promue comme une voie devant permettrait une démocratisation de secteurs de l’économie. Les coauteurs font aussi référence pour y parvenir au projet municipaliste libertaire de Bookchin ainsi qu’à sa promotion de technologies libératrices : « Une caractéristique intéressante du modèle municipaliste tient dans sa vision de la technique, qui doit être mise au service de la participation citoyenne. » (p.220)
Cette mention du municipalisme se fait en ayant bien conscience du pouvoir limité des exemples participatifs s’en revendiquant actuellement (Barcelone, Saillans, etc.). On ne peut qu’adhérer à cette précision importante faite par les deux auteurs et qui pose clairement que le mouvement municipaliste libertaire, s’il entend peser sur la technologie, doit avoir une autre ampleur que celui des villages et cités isolées, gagnées le plus souvent par voies électorales et demeurant dans le champ de la politique officielle : « Pour s’assurer que les transformations opérées ne soient pas superficielles, ces expériences du municipalisme libertaire devraient être soutenues et accompagnées par des changements majeurs aux échelles nationales, et à l’échelle européenne. Seules, ces initiatives se retrouvent confrontées à des difficultés structurelles qui sortent de leur champ de compétences. » (p.223).
Au final, un livre clair, qui pose des questions fondamentales pour notre époque. Benayoun et Régnauld montrent combien le développement technologique représente un sujet à enjeux multiples, aussi bien démocratique que social, sans passer sous silence l’important pouvoir économique des groupes qui aujourd’hui ont la main-mise sur ce développement. On concluera avec eux que « Aucune protection sociale, aucun nouveau droit ne pourra compenser le fait de reléguer les humains au rang d’appendices de la machine. C’est un enjeu pour l’ensemble de la société. La forme que prend le travail conditionne la capacité des individus à participer à la vie politique et démocratique, autant qu’elle reflète les rapports de force qui aujourd’hui ne permettent pas une production de richesses compatibles avec la réalisation des besoins fondamentaux. » (p.172) L’enjeu est énorme, la nécessité de le relever l’est tout autant.
Yaël Benayoun, Irénée Régnauld, Technologies partout, démocratie nulle part, plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous, éd. FYP, 2020, 240 PP.
Nous republions ici, en accord avec l’auteur et l’éditeur, la préface de Marcel Sévigny à l’ouvrage de Janet Biehl, Le municipalisme libertaire. Bien qu’abordant le contexte montréalais, le propos s’adresse bien plus largement à toutes celles et ceux qui, citadins ou non, constatent que le changement politique doit s’initier de la base, au niveau local.La réserve émise par l’auteur sur la question d’armer le peuple est également pertinente aujourd’hui encore.
Article retranscrit par reconnaissance de texte. Des erreurs peuvent subsister.
Même si nous vivons dans une grande ville, toutes et tous, nous souhaitons avoir un milieu de vie agréable. Nous cherchons à satisfaire un certain nombre de besoins dans notre entourage immédiat ou à proximité. C’est souvent ce qui détermine la notion de communauté locale pour la majorité des citoyennes et des citoyens, et ce qui façonne l’ensemble des rapports sociaux qu’entretiennent les gens. Or ce tissu de relations que tentent de maintenir, de modifier ou de construire les citoyennes et les citoyens dans leur milieu est quotidiennement battu en brèche par les pouvoirs de domination politiques et économiques. Ce sont les milieux de vie qui sont le plus directement affectés et dans ces milieux, les personnes les plus vulnérables – celles qui souvent n’ont d’autre choix que les ressources humaines ou communautaires locales pour assurer leur survie matérielle et morale – sont de plus en plus marginalisées par les brisures sociales.
Les repères d’identité territoriale que les résidentes et les résidents des villes, des quartiers, des villages, des pâtés de maisons, du voisinage trouvent si importants pour le maintient, mais aussi pour le développement des communautés locales sont mis à rude épreuve par les effets de la centralisation des pouvoirs institutionnels. Mais depuis que, ici même à Montréal, la mondialisation de l’économie est devenue le bréviaire du « gratin du monde », y compris des politiciennes et politiciens municipaux qui ne jurent que par le « Montréal international », les communautés locales sont littéralement assiégées et font face à la désintégration. Le libéralisme économique et ses valeurs de concurrence et de domination, soutenus par les institutions étatiques, minent complètement les possibilités de développement de la vie collective, communautaire et associative à l’échelon local. Il emprisonne les minces possibilités de développement de rapports sociaux égalitaires.
Nous sentons que les moyens de résister efficacement à ces agressions, qui se font ouvertement, nous échappent de plus en plus. Nous voyons le pouvoir étatique, hier encore susceptible de nous protéger, jouer le jeu du laissez-faire, sans que nous ne puissions nous forger une véritable capacité de résistance et un contre-pouvoir. Les politiciennes et politiciens parlent de décentralisation, mais nous savons intuitivement, et parfois très consciemment, que c’est pour mieux gérer les transformations structurelles que le développement économique mondial impose aux gouvernements nationaux, que nos élites politiques cautionnent et encouragent ces tendances à une prétendue décentralisation. Comment résister ? Comment retourner contre les agresseurs les notions et les idées de la décentralisation qui nous permettraient de rebâtir nos communautés dévastées et surtout, de créer de nouvelles institutions politiques sous le contrôle des citoyennes et citoyens ?
C’est de ces possibilités que nous entretient le livre de Janet Biehl. En résumant admirablement la pensée de l’écologiste américain Murray Bookchin, elle nous propose, à travers le projet du municipalisme libertaire, un guide pratique pour la mise en application des idées du philosophe du Vermont et des actions à entreprendre pour que les citoyennes et les citoyens reprennent en main, dans leurs villes, leurs quartiers et leurs villages, le pouvoir d’organiser leur vie afin d’en arriver à une société où chacun puisse s’épanouir dans le respect mutuel et l’harmonie avec la nature.
Le milieu de vie saisi dans sa globalité – c’est-à-dire le lieu de résidence, les coopératives d’habitation ou de consommation, la bibliothèque locale, la piscine municipale, la maison de la culture, le dépanneur du coin ou le coiffeur, l’école du quartier, la clinique médicale communautaire, la garderie populaire, le lieu de travail parfois, etc. – ce milieu complet de vie composé d’espaces où peut s’organiser la résistance à la décomposition sociale doit se transformer en outil potentiel et réel pour la recomposition d’un pouvoir populaire. Nombre de citoyennes et de citoyens sont très sensibles à la protection et à l’amélioration de leur milieu de vie, dans leur quartier. Pourquoi alors ce milieu de vie ne deviendrait pas un lieu privilégié pour la reconquête de la démocratie, sa radicalisation et peut-être davantage, un lieu unique de transformation sociale profonde ? Pourquoi ne pas faire de la communauté l’espace où pourrait s’inventer de nouvelles institutions politiques et sociales, contrôlées par les citoyennes et les citoyens, et à partir desquelles de nouveaux rapports entre communautés locales et régionales pourraient se tisser et où la notion de décentralisation aurait une tout autre signification que celle qu’on prétend instituer aujourd’hui. C’est le rôle que pourraient jouer les assemblées publiques que préconise Janet Biehl afin de redonner toute leur valeur éducative aux débats et aux discussions politiques face à face sur des enjeux locaux.
Nous n’avons pas d’autre choix que celui de résister et c’est ce que comprennent des dizaines de communautés locales au Québec qui font face à la perte de services essentiels (bureau de poste, école, CLSC etc.), à cause de la « rationalisation » de l’économie. C’est l’existence même de plusieurs d’entre elles qui est en jeu. Ces milliers de petites initiatives locales qui cherchent à contrer le phénomène qui mène à la désintégration sociale recèlent une puissante volonté de résistance. Mais cette résistance se mue rarement en solution de remplacement politique ou en de nouvelles formes de contre-pouvoir. Il faudra bien un jour y arriver pourtant.
C’est dans ce but que Janet Biehl insiste dans ce livre afin que se regroupent des individus au sein d’un mouvement municipaliste libertaire, identifié comme tel dans la communauté, et dont la dimension éducative serait au cœur de l’action politique. Cette conception de l’organisation politique locale rejoint mes propres préoccupations et une grande partie de ma pratique politique dans mon quartier. Le municipalisme libertaire que nous propose ici Janet Biehl vient appuyer ma conception qui veut faire du lieu principal de notre vie, notre quartier ou notre communauté, le site de la résistance à la domination, mais aussi celui de la mise en place parallèle, ou simplement la reconquête, d’institutions locales qui pourraient agir, d’une part, comme contre-pouvoir à celui de l’État et des autres instances hiérarchiques et, d’autre part, comme outils de développement et d’émancipation sociale, politique, économique et culturelle. Devant la naissance d’un contre-pouvoir et la mise en place d’institutions de remplacement, l’État réagira afin d’étouffer la montée du pouvoir populaire. En prévision de ce combat, l’auteure insiste fortement sur la nécessité d’armer le peuple. Ici, il me faut émettre une réserve importante, Janet Biehl ne manque pas, dans son avant-propos, de nous rappeler qu’elle appartient à la culture des États-Unis et que chacun doit comprendre le municipalisme libertaire à travers le prisme de sa propre culture. Les Québécois que nous sommes avons appris, depuis 240 ans que nous résistons à l’assimilation, que « patience et longueur de temps font plus que force et que rage ». La non-violence fait partie de nos mœurs et même si nous avons, nous aussi, cédé à l’occasion à la lutte armée, je crois qu’une longue expérience nous dicte la défense active non violente.
Je ne voudrais pas créer l’illusion que la mise en œuvre du municipalisme libertaire soit chose facile. L’apathie quasi générale des citoyennes et citoyens devant le défi du changement est un phénomène bien réel qu’il nous faut combattre. Elle est entretenue sciemment par des forces sociales, politiques et économiques, en grande partie étrangères à nos réalités sociales, qui trouvent là un terrain propice pour continuer à se partager le pouvoir et les profits. Mais à tous ceux et celles qui se disent que « nous n’avons pas le choix », qu’il nous faut briser le cercle de la dépendance aux institutions étatiques et à toutes les hiérarchies, ce livre dira qu’il faut agir localement pour développer un projet individuel et collectif de réappropriation de nos vies, projet d’action accessible à toutes et tous.
Parce que j’ai acquis la conviction que l’action sociale et politique à l’échelon local est le socle sur lequel on peut élever un projet politique durable, et parce qu’il me semble possible que les citoyennes et les citoyens puissent, à cet échelon, intervenir directement dans la prise de décisions touchant leur communauté et leur société, j’en suis venu à la conclusion que l’essentiel des initiatives civiques et politiques doit naître à l’échelon local. Ainsi, l’articulation d’un projet politique fondé sur le municipalisme libertaire, tel que Janet Biehl nous le présente, cadre à merveille avec mon engagement dans les luttes urbaines depuis 25 ans, c’est-à-dire que l’essentiel de l’action se mène à partir de la ville, des quartiers, des villages, et que la philosophie organisationnelle repose sur l’activité des citoyennes et des citoyens, l’autogestion, la démocratie directe et participative.
Comme le définit Janet Biehl, le municipalisme libertaire veut ressusciter la politique dans le sens primitif du terme : la construction et l’expansion de la démocratie directe locale, de telle façon que les simples citoyennes et citoyens puissent prendre les décisions pour leur communauté et pour leur société dans son ensemble. Tous conviennent que la politique municipale est ce qui est le plus près du citoyen. C’est donc là que doit se concentrer l’action politique. Ce n’est pas, et cela doit être bien compris, nous dit l’auteure, une tentative pour étendre l’engagement des citoyennes et des citoyens dans les processus de l’État dit « démocratique » ou en faveur de la démocratisation de l’État. Il ne s’agit pas, bien sûr, de rejeter les réformes qui peuvent être obtenues dans le cadre de l’État (par exemple, l’introduction de la représentation proportionnelle ou le droit d’initiative par les citoyenne et les citoyens), mais ces réformes ne sont pas du ressort du pouvoir afin de changer la société par la radicalisation de la démocratie. Personnellement, je crois que la reprise en main du contrôle de nos vies, de nos communautés, de l’organisation et de la prise de décisions politiques sur les bases de la démocratie directe et participative signifie nécessairement lutter contre l’État et les hiérarchies.
Il faut que les citoyennes et les citoyens, organisés ou non, reprennent l’initiative, radicalisent l’action démocratique et la démocratie elle-même. Ainsi, Montréal ne doit pas devenir un simple lieu d’affaires ou d’amusement pour celles et ceux qui ont les moyens de consommer. Montréal doit demeurer partout, une ville où il est possible de vivre. Pour cela, il faut que Montréal protège la vie de quartier. Et les seules personnes qui, pour l’essentiel et sans s’isoler du reste du monde, peuvent protéger et améliorer la vie de leur quartier, leur communauté et, par conséquent, leur ville, sont celles et ceux qui y habitent, qui y vivent tous les jours. Nous ne pouvons plus remettre notre responsabilité individuelle et collective à une cinquantaine d’élus municipaux qui s’appuient sur un système bureaucratique et technocratique pour faire vivre cette ville. Il faut que, de plus en plus, les citoyennes et les citoyens retrouvent le goût de la citoyenneté active et ce n’est qu’à l’échelon local que cet apprentissage pourra se faire.
En ce sens, le projet politique du municipalisme libertaire que nous propose ce livre arrive à point pour tous ceux et toutes celles qui n’ont pas cessé de croire que la société peut fonctionner selon une autre logique que celle du capitalisme, de la hiérarchie et de la domination, et qui, malgré la conjoncture, ont conservé l’espoir de reprendre le contrôle sur leurs vies. Je suis convaincu qu’il s’agit d’un livre important, car le municipalisme libertaire réussit à proposer un débouché politique concret, une autre conception de la politique municipale beaucoup plus compatible avec l’esprit de ces milliers de petites initiatives de résistance sociale, économique et culturelle de nos milieux de vie.
Marcel Sévigny Conseiller municipal indépendant Montréal Août 1998.
Nous publions ici une interview inédite, transmise par Floréal Romero.
– Depuis les dernières élections municipales, plusieurs listes affichant une volonté d’établir un nouveau rapport à la démocratie locale sont arrivées au pouvoir, à Strasbourg, Bordeaux ou Marseille. Quel crédit accordes-tu à ces promesses ?
Avec l´irruption de 400 listes citoyennes participatives dans la dernière campagne des élections municipales de 2020 en France et 66 à être arrivées en têtes, nombre de chercheurs en science politique, en sont venu à parler de « la fin d´un cycle de la démocratie électorale », voire de « Révolution démocratique ». « Ainsi, Martial Foucault, directeur du Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po)1affirme qu’il faut relier ce phénomène à l’émergence du mouvement des gilets jaunes en novembre 2018. Ces listes constituent une autre forme expérimentale de la démocratie. C’est à dire qu’un unique rendez-vous tous les 6 ans ne suffit pas, et que les enjeux démocratiques ne doivent plus être traités par le haut, qu’il soit national ou supranational. En ce sens, il n’y a pas de désenchantement ou d’épuisement de la politique, mais un ré-enchantement. » Mais peut-on parler de ré-enchantement de la politique avec un taux d´abstention de 58,4% ?
Malgré cette exaltation feinte ou réelle, le désenchantement général vis-à-vis de la politique persiste. Le citoyen reste assimilé à celui ou celle qui vote pour son représentant, tous les quatre ou six ans, en lui déléguant les affaires le ou la concernant. Grosso modo, tout comme pour les élections aux autres niveaux politiques, il y a les bons et les mauvais représentants, lesquels ne sont pas élus pour leur programme mais contre celui dont on ne veut pas ou plus. Et, comme le signalait déjà Guy Debord en 1971 : « c’est justement parce qu’il est l’électeur, celui qui assume, pour un bref instant, le rôle abstrait qui est précisément destiné à l’empêcher d’être par lui-même. » Ainsi la politique, pour l´électeur n´est plus qu´une coquille vide et reste confinée à la société du spectacle, même au niveau local et même si, le nombre d´acteurs augmente et que les couleurs des participants sont plus vives et variées.
Beaucoup d´analystes et politologues cernent assez bien les enjeux de cette course électorale au pouvoir local. Ainsi les expressions « Citoyen-washing », de « Listes cosmétiques », « Marketing politique », sont assez parlantes quant aux limites de la supposée indépendance de ces listes vis-à-vis des partis et de leur autonomie. Dans de nombreux cas, les membres de ces listes citoyennes sont encartés dans des partis de gauche, qui s’offrent ainsi une virginité politique. En tout cas peut-on parler d´un changement de paradigme si dans « environ 50% des cas », la victoire électorale de la liste citoyenne n’a pu être possible que grâce à un jeu d’alliance avec les partis ? Et les partis quels qu´ils soient, ne voient-ils pas les municipales, uniquement comme consolidation régionale puis nationale de leur force de frappe ? Dans le fond, les partis ne sont que de petites machines de guerre pour la conquête suprême, celle de l´État et sont structurés verticalement, comme ce dernier.
La Gauche en général, en pensant pouvoir s´appuyer sur l´État, a commis une erreur d´analyse fondamentale. Les effets historiques de cette erreur se sont incarnés, parfois de façon dramatique, tout au long de l´histoire des luttes sociales et politiques et des révolutions, étendant leur ombre jusque dans le présent, au point de renoncer au socialisme et se résoudre à une meilleure gestion du Capital. Les écologistes parlementaires n´ont fait que leur emboîter le pas. Ces partis s´accordent bien sur le fait que l´État actuel sert de bras armé au Capital et à la classe qui le représente. Mais tous sont intimement convaincus qu´en leur main, ce même État, pourrait être mis au service du peuple et même qu´il nous sauvera du désastre écologique. Or, comme instance surplombant la société, l´État, loin d´être un outil neutre au service de qui s´en empare, est au contraire, un rouage essentiel de l´exploitation capitaliste. Il est le garant d´une des bases structurelles essentielles de ce dernier : la propriété privée des moyens de production à l´origine des conflits de classe. De là son rôle crucial, destiné coûte que coûte, par la carotte ou le bâton, à maintenir la paix sociale : celle de la domination de la classe des possédants sur celle des dépossédés. En revanche, l´État doit son existence au bon fonctionnement du marché et à la valorisation de la valeur que créent les entreprises dans une recherche constante de la baisse des coûts de production pour être compétitifs sur le marché. C´est cette valorisation de la valeur, obtenue qui lui permet de maintenir à flot la reproduction sociale. Lui et le marché, constituent donc les deux pôles inséparables du capitalisme. C´est pourquoi les appellations : « État démocratique » tout comme « Démocratie représentative » ne sont que des oxymores et en ce sens font toutes deux office de décors du règne de l´argent et du mythe de la liberté. Et lorsque l´État fait tomber son masque il n´hésite pas à se montrer tel qu´il est, et sans équivoque : le bras armé absolu du capital. La Chine restant le modèle et l´aspiration de bien de ces « sous-officiers » du capitalisme.
On ne peut néanmoins balayer d´un revers de manche la volonté réelle d´une partie de la population, à se détourner de cette logique de partis, et de sa ferme résolution à reprendre en main son pouvoir de décision sur leur vie et la politique locale. Le mouvement des gilets jaunes a eu effectivement un rôle déterminant dans cette défiance envers les partis et cette volonté de souveraineté politique, en exprimant sa « rage contre le règne de l´argent »2 et la verticalité du pouvoir, Toutefois cette volonté à elle seule est loin de garantir un renouvellement du politique et encore moins celle d´une « révolution démocratique ».
Les Listes citoyennes, déjà présentes en 2014, en France, se constituent en partie en réaction à ces politiques politiciennes ne débouchant sur rien, si ce n´est reproduire les mêmes impasses. Ainsi elles aspirent à un partage plus équitable du pouvoir municipal et articulent la question sociale avec la question démocratique, voire écologique. Mais derrière ces aspirations au changement, quelle est la marge de manœuvre ? De l´aveu même du directeur du Cevipof:«Elles sont corsetées, avec un cadre qui empêche le maire de légiférer pour les grandes transformations écologiques et sociales». Quoi de plus logique ? N´agissent-elles pas, elles aussi dans le carcan de l´État ? L´Institution municipale dans un régime étatique ne peut qu´être au service de l´État. Elle en constitue la première cellule structurelle de base, elle le nourrit et, comme extrémité de son système nerveux, c´est elle qui transmet ses ordres. Et que dire de ces Listes se présentant dans le gigantisme de ces mégapoles, comme Barcelone, Grenoble, comme autant de pôles stratégiques de la finance en compétition entre elles ?
La bonne volonté et la sincérité ne suffisent donc pas tant que notre analyse reste superficielle voir confuse. Nous continuerons à nous bercer d´illusion, convaincus «des chances des candidats sincères de percuter le système à travers les urnes et ses règles du jeu édictées par les pouvoirs dominants.»3 Or ces candidats sincères, membres d´un parti ou pas, ou comme candidature élargie, (Listes citoyennes), loin de «percuter le système», ne pourront au mieux que s´adonner à meilleure gestion de l´entreprise municipale, afin d´assurer sa solvabilité. Au final, cette bagarre électorale autour des municipales aura eu pour effet, de désenchanter le politique et décourager la mise en place d´une véritable démarche collective radicale et émancipatrice.
– Dans la plupart des cas, ces listes n’affichent pas une affiliation directe au citoyennisme, au municipalisme ou au communalisme. Comment expliques-tu cette confusion ambiante ?
La confusion ambiante règne en effet et désormais à tous les niveaux concernant nos vies. Voulue ou pas, elle arrange bien les gardiens du temple, mais confond assurément tout projet émancipateur.
A ce stade de Capitalisme avancé nous conduit là où il devait assurément le faire, par la logique même de sa nature profonde de “croître tous azimuts ou mourir” comme l´avaient déjà prévu certains visionnaires comme Bookchin et plus précisément, pour ce qui est de l´actualité, Guy Debord en 1971: “Une société toujours plus malade, mais toujours plus puissante, a recréé partout concrètement le monde comme environnement et décor de sa maladie, en tant que planète malade.»4 Des lors, comment donner crédit à ces « sous-officiers » du capital qui, soudainement, semblent s´être épris mondialement du peuple de préférence à la marche de l’accumulation du capital?
Ainsi, dans cette société malade, agitant la sacro-sainte Santé, telle une icône prophylactique (toutefois en version rentable et donc, à l´opposé-même de l´art de vivre favorisant les vrais facteurs de santé) et sous prétexte de nous épargner le chaos, cet épisode dont on ignore la durée, pourrait bien augurer la dystopie du contrôle total par objets interconnectés qui éclipseront nos relations humaines. Ces dernières étant remplacées par des relations virtuelles entre porteurs de données.
Mais comment s´y retrouver ? Comment voir clair dans ce brouillage de pistes ? Le déficit informationnel, nous a pendant longtemps empêché d´agir efficacement et souvent, même conduit à l´inhibition de l´action. Actuellement le bombardement d’informations subit et que, de surcroît, nous croyons générer nous-même via les réseaux sociaux, nous dirige tout autant vers une l’inefficacité de l’action. Vérités, demies vérités, mensonges, publicités, slogans nous inondant perpétuellement, il nous est ainsi impossible de les sélectionner, de les classer, de les situer dans les niveaux d’organisation qui les englobent (et qu’elles englobent en retour). Tout ceci finissant par provoquer aussi un véritable sentiment d´impuissance et de mal-être. Alors, il devient plus aisé de fuir la réalité, de se laisser guider par les « tutos » et se laisser distraire par des séries et des apéros WhatsApp. Vivant pour la plupart hors sol, nous sommes dépossédés de nos moyens de subsistance et désormais détournés des activités de la vie première, celles des relations de proximité, d´échange, de transmissions de savoirs, de l´agriculture, de la santé, du soin des enfants et des personnes âgées, des récits, de l´artisanat, de l´art en général et de notre histoire. Ainsi, réduits à subir et choisir à l´étalage, il devient plus aisé de payer pour tout laisser aux mains de spécialistes, à commencer par les politiciens professionnels, suivis des « comités scientifiques » veillés par des « commissions d’éthique », tutelles de l´Etat.
Et pourtant ce sont les boucles de rétroaction de l’action sur le milieu qui permettent de maintenir le bien-être de notre organisme et ainsi de préserver sa structure. C’est ce que Claude Bernard appelait « le rétablissement de la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur », ce que Walter Cannon a nommé « homéostasie » et ce que Sigmund Freud a désigné par « principe de plaisir ».
Dans ces conditions, et étant donné le peu de différence séparant les programmes du « politiquement correct » situé sur le vecteur de la démocratie représentative, obligatoirement inféodée aux Etats, et l´imaginaire politique s´y recroquevillant, comment s´étonner que l´on ignore tout, ou presque, de l´origine et la nature de nos filiations politiques ? Par ailleurs, le confusionnisme, devenu une stratégie sciemment entretenu se situe dorénavant à tous les niveaux idéologiques afin de « noyer le poisson » et le ferrer, ainsi, plus facilement. Pour exemple, Alain Soral édite une œuvre de l´anarchiste Pierre Kropotkine, auteur de « Paroles d´un révolté ». De la même façon, Alain de Benoît, idéologue de la droite extrême, se pare des habits de la critique de la valeur et de Marx. Enfin, Ada Colau quant à elle, surfant sur la puissante histoire de l´anarchisme espagnol, se revendique simultanément de deux de ses activistes les plus en vue : Federica Montseny et Murray Bookchin. Ainsi tout comme Soral peut conjuguer, en même temps, entraide et « guerre des races » en oubliant le communisme libertaire de Kropotkine, il devient possible d’en arriver à penser en même temps, communautés libertaires et survivalistes d´extrême droite pour « certains » collapsologues. Pourtant, faire passer Bookchin pour un simple adepte des élections municipales, devient une réelle trahison lorsque l´on feint d’oublier plus ou moins sciemment sa radicalité et toute l´étendue, la complexité de son œuvre et de ses propositions communalistes.
Plus que jamais d´actualité, reprenons à notre compte l´urgence de Guy Debord: «Et jamais la conscience historique n’a eu autant besoin de dominer de toute urgence son monde, car l’ennemi qui est à sa porte n’est plus l’illusion, mais sa mort.»
Existe-t-il aujourd’hui des bastions du municipalisme libertaire en France ?
D´un point de vue strictement politique, il est certain que les petites municipalités offrent un cadre plus adéquat pour des expérimentations de municipalisme libertaire ou communalisme. Le fait de se présenter aux élections municipales, pour ce dernier n´est pas synonyme de prendre les rênes de la Mairie, loin s’en faut ! Le but est fondamentalement de faire connaître les propositions communalistes et de constituer des contre-pouvoirs basés sur des assemblées de démocratie directe en tension avec les Institutions de l´Etat. Dans le cadre rural actuel où le pouvoir est surtout aux mains du préfet, considérée jusqu’ici comme simple courroie de transmission de l’exécutif, l’échelle communale, ne pourrait-elle pas ainsi être retournée et transformée en espace d´apprentissage en vue d´une émancipation politique et sociale ?
Il en est ainsi du petit village de Ménil La Horgne, près de Commercy dans la Meuse, et héritier direct de la lutte des Gilets jaunes du coin, également porteurs du projet de « Commune des communes ». Loin d´être un bastion du communalisme, et pourtant gagnée à sa cause, cette municipalité devient un lieu et où l´on va s´exercer aux vertus civiques et éducatives (au sens de la paideia grecque) de la pratique politique en assemblée.
Pas question pour autant de pratiquer du localisme. Certaines dimensions (par exemple, la question énergétique, les échanges, la gestion des déchets.) excèdent l’échelon communal.
Il ne s´agit pas non plus de créer des lieux exemplaires, emblématiques qui comme Marinaleda, Saillans et bien d´autre finissent par s´éteindre ou, s´ils vont trop loin, s´affrontent directement aux forces répressives de l´État. L’exemple de Notre Dame des Landes, entre autres, montre suffisamment que ce dernier ne compte accepter aucune forme organisationnelle qui lui soit extérieure ; qu’il fera tout pour réduire ces expériences dès qu’elles commenceront réellement à se concrétiser sur le territoire. Ces tentatives, assez nombreuses en effet, ne peuvent donc actuellement exister que sur un mode discret. Toutefois elles se multiplient et tentent de prendre leçon de leurs expériences respectives.
L’option communaliste qui est la nôtre se pose clairement dans un dépassement de ces structures, dans un « work in progress » qui ne peut s’élaborer actuellement que dans les marges à travers les pratiques, en des territoires restreints, de groupes humains cherchant à reprendre le contrôle de leurs vies. L´urgence étant, des lors, de multiplier des échanges entre ces espaces, de créer des liens de solidarité, sachant de la sorte qu´aucun projet alternatif ne sera réellement abouti sans le développement d´un mouvement qui regroupe tant les luttes pour la dignité que les alternatives en vue de sortir du capitalisme.
Tu as évoqué dans d’autres papiers les renoncements du municipalisme à Barcelone, d’Ada Colau et de son réseau des « Fearless cities », auquel la ville de Grenoble est affiliée. Quel jugement portes-tu sur l’action de la municipalité grenobloise ?
Dire qu´à Barcelone, il y a eu « renoncements », de la part d´Ada Colau, au Municipalisme libertaire n´a jamais été mon propos. J´aurais pu l´affirmer si, dès le départ, son parti « Barcelona en Comú », avait adopté, non seulement le nom en entier mais également les thèses du municipalisme libertaire, proposé par Murray Bookchin. La confusion s´installe surtout lorsque ce parti, tout comme son « internationale » se revendiquent de la pensée de ce dernier. Un simple regard suffit pour s´apercevoir que cette filiation affichée, n’est, en fait, qu´une opération de marketing. Celle-ci est encore plus ridicule concernant la version de réseau international « Fearless cities », pire encore quand des métropoles en arrivent à s´autoproclamer « villes rebelles » voire « villes révolutionnaires ». Comme je l´affirme dans mon livre « Agir Ici et Maintenant » publié en Octobre 2109, il s´agissait bien plus de promouvoir une tactique électorale populiste ayant pour leader charismatique Ada Colau, elle-même. C´est cette dernière opération qui lui ouvrit les portes de la Mairie de Barcelone en 2015, en surfant sur les mouvements sociaux de Barcelone majoritairement de tendance libertaire. En 2019, ce seront les votes de Manuel Valls qui lui permettront de garder son poste ! Après environ cinq ans de gouvernance nous pouvons affirmer que le municipalisme en général, et celui de Barcelone en particulier, ne sont en fait qu´une vaste opération d´enfumage, et ce, malgré la bonne volonté de nombreux activistes s´y étant impliqué avec enthousiasme.
Voici ce qu´en dit l´anthropologue Manuel Delgado Ruiz dans une étude de 2018 : « …l’accès apparent au pouvoir municipal des militants et des théoriciens du mouvement anti-mondialisation, de la lutte pour un logement décent et des campements indignés implique le démantèlement de ce qui étaient des mouvements sociaux, dont on pourrait bien dire qu’ils ont cessé d’exister à Barcelone, c’est-à-dire d´être actifs. Et ce malgré le fait que les injustices dans la ville soient les mêmes, sous Ada Colau. » (Le nouveau municipalisme et l´assaut des citoyens sur la ville. Le cas de la « Barcelone post-modèle)5. Et de conclure : « …la grande dynamique de rentabilité capitaliste de l’espace…qui, face à sa décrépitude, est rajeunie grâce au « nouveau municipalisme », dont la caractéristique est sa capacité d´enfariner le pillage et la tristesse des villes avec des invocations mélodieuses à la mystique des droits et des opportunités. »
Comme mégapole appartenant au réseau des “Fearless cities”, Barcelone partage bien des similitudes avec Grenoble. Le maillon le plus visible étant cette aspiration incantatoire à devenir les meilleures technopoles sur le marché. Toujours selon Manuel Delgado: “Barcelone a continué à s’offrir au monde en tant que capitale des « villes intelligentes », avec la célébration, en 2016 et 2017, du congrès mondial Smart City Expo, qui a été utilisé… à dynamiser et à internationaliser l’écosystème novateur de Barcelone et à favoriser les opportunités commerciales que génère la transformation numérique des villes »…. « Dans le même sens d’exaltation des nouvelles technologies, en ignorant leur impact social négatif, Barcelone a continué à accueillir le Mobile World Congress, qui avait été tellement répudié par ces mêmes mouvements sociaux dont est issue la nouvelle maire, Ada Colau.»6
Rattraper Grenoble comme « ville intelligente » et interconnectée est un pari difficile à tenir car si la Mairie de Barcelone se situe bien dans la continuité d´une « grande dynamique de rentabilité de l´espace », Grenoble quant à elle, hérite d´une indubitable tradition technologique réputée « écolo-compatible ». C´est précisément cette symbiose qui est la caractéristique de Grenoble en tant que technopole, bien plus que son allégeance municipaliste. Eric Piolle l´exprime d’ailleurs ainsi : « Du fait de ma carrière de cadre dirigeant dans l’industrie, je sais qu’innover au bon moment est la clé de la réussite économique. […] De la révolution numérique aux recherches sur l’infiniment petit, à chaque fois Grenoble est en avance… c’est dans son ADN ! […] Tout le bassin de vie accueillerait décideurs et investisseurs internationaux pour accélérer nos projets […] »7. C´est ainsi que Piolle se situe lui aussi dans la tradition des maires techno-progressistes de Grenoble depuis des dizaines d´années. Ainsi du Rose nous sommes passés au vert pâle, et donc, sans rien changer de fondamental. C´est ce qu´un politicien français bien connu nomma un jour le “Changement dans la continuité”.
Ainsi, Grenoble, ville connectée, est devenue une smart city à vitesse accélérée sous la direction des Verts. Encore plus qu´à Barcelone, l´écocitoyenneté est assistée par ordinateur. Tous les citoyens peuvent prendre leur bus avec leur smartphone. Ils sont filmés et captés sur la voie de covoiturage pour s´assurer qu´ils en roulent pas seuls dans leur voiture. Pourtant Eric Piolle, comme vous le signalez vous-mêmes, dans le numéro de Politis nº 1120, consacrée aux dévots de la tech, est bien signataire avec d´autres personnalités politiques, d´une tribune plaidant pour un moratoire sur le déploiement de la 5G ! C’est pourtant encore lui qui se félicitait, à l’occasion du salon SemiCon Europe 2016 consacré à l’Internet des objets (IoT ou « Internet Of Things »), que Grenoble ait : « l’histoire et les savoir-faire pour permettre à l’Europe de capter la valeur de ces nouveaux marchés, pour rassembler IoT et semi-conducteurs ». D´ailleurs dans le cadre ces règles du jeu bien acceptées, comment résister réellement à la compétition de la mise en place partout ailleurs de la 5G ?
Le Dauphiné Libéré annonce le 9 Octobre la nomination de Grenoble comme « Capitale Verte 2022 » au grand dam de Dijon. (Concurrence oblige !) S´il restait un doute quant au projet des administrateurs de la technopole, la déclaration suivante d’Éric Piolle, lors de l´annonce de la Communauté européenne, le dissipe aisément : « parce que d’abord, c’est une victoire. Ensuite parce qu’il s’agit d’un très bon projet sociétal et économique. (…) Le monde économique travaille avec l’image de sa ville ; or en termes de marketing territorial, ce titre élimine le bashing, créera du business et nous positionne en avance”8.
Ainsi donc, comme je l´ai écrit par ailleurs9: «Barcelona en Comú» avec l´extension de l´usage du numérique pour « les prises de décision en commun»5, tout comme celui de Grenoble, est tout à fait soluble dans le capitalisme moderne du Green New Deal, tel que le propose par exemple Rifkin : «La gouvernance de la ville multipolaire est complexe. Il s’agit maintenant de gouverner à distance, d’influencer plutôt que diriger (Epstein, 2005). Le pouvoir y est distribué entre au moins quatre types d’acteurs : les décideurs centraux (de niveau étatique ou territorial), les décideurs locaux (élus), les acteurs associatifs, et les acteurs privés détenteurs de capitaux ». Finalement à toute chose, malheur est bon. Que soit donc bénie la pandémie qui vient tombée du ciel, pour booster ce divin progrès !
Après ce constat accablant, tournons le dos à ces formes de social-démocratie renouvelée en démocratie radicale, en révolution municipale verte10. Cessons d´écouter les cantiques, les mots magiques sans aucun ancrage dans la réalité concrète : « participation », « transparence », « gestion efficace », « honnêteté », « démocratie territoriale », « décentralisation », « droit à la ville », « écologie », « ville intelligente ». Cessons de croire que ces incantations puissent être autre chose qu’un vernis inodore, incolore et sans saveur réelle.
« Soit un mouvement capable de pousser l’humanité se fera jour, soit la dernière grande opportunité historique d’accéder à une émancipation complète de l’humanité périra dans une autodestruction sans frein. » Murray Bookchin.
Prêtons plutôt attention aux suggestions discrètes mais chargées d´espoir et de bon sens (sentido común en espagnol) de Pascal Nicolas-Le Strat, tirées de son ouvrage « Le travail du commun » : « Qu’est-ce qui se produit quand les laissés-pour-compte entrent en mouvement et prennent la parole ? Est-ce inéluctable que leur parole se délite progressivement, faute de cadres institutionnels capables de l’accueillir durablement et de lui permettre de s’élaborer, ou se corrompt dans la concurrence électorale ou la « publicité » médiatique qui caractérise l’espace public institutionnalisé ? Les paroles rebelles doivent inventer leurs propres dispositifs institutionnels afin de pouvoir s’exprimer avec force et authenticité. » Propos qui nous ouvrent la porte à la dernière question.
On a évoqué dans notre entretien le livre de Laval et Dardot sur le Commun. De quelle manière la notion des communs, pourrait s’appliquer à la gouvernance d’une métropole ? L’échelle de ces villes n’est-elle pas déjà trop large ?
Les lutte conjointes contre les mégaprojets et pour le droit au logement mettent le doigt sur l’un des maillons constitutifs de la logique capitaliste d´accumulation et de sa concentration accélérée dans les mégapoles : celle qui part de la propriété privée des moyens de production portée jusqu’à sa sacralisation. Dans ce contexte, la notion du commun, le poids de son histoire et ce qu´il en reste s’acharnent et résistent au diktat capitaliste, ne serait-ce qu’au fond de nos imaginaires, de nos inconscients et ce, depuis des siècles.
Ce qui complique la reconnexion avec cet héritage, c´est qu´historiquement, il se produit, d’abord, un violent changement dans le régime des communs ruraux pourvoyant à nos besoins basiques : la confiscation au nom d´une gouvernance populaire de type autogestionnaire. Nous passons, de fait, à des espaces publics qui ne pourvoient plus désormais aux besoins de base autrefois satisfaits par le régime de biens communs. Ce glissement de l’administration des communs par l’État pour le compte de la collectivité, nous mène à la « propriété publique », Il existe encore un autre glissement qui finit de corrompre les communs et la vision historique à laquelle nous pourrions tenter de nous relier. L’État étant devenu lui-même une entreprise dans le grand tout du marché globalisé, le domaine public cesse d’être inaliénable comme il le fut, par exemple, au temps de l’Empire romain. La propriété publique devient une marchandise quantifiable et, comme telle, elle est privatisable par l’État lui-même. Ainsi l’économie des biens publics entre dans une relation de miroir avec celle des biens privés. »….
« Si la globalisation est l’enclosure ultime des communs – notre eau, notre biodiversité, notre nourriture, notre culture, notre santé, notre éducation –, récupérer les communs est le devoir politique, économique et écologique de notre temps », nous dit Vandana Shiva
C´est bien la raison pour laquelle : « dans le contexte social qui est le nôtre, nous devons nous appuyer sur cette force que représente ce qui reste des communs. Celle-ci nous offre encore la possibilité de dépasser l’opposition entre la propriété privée et la propriété publique. En effet, cette force des communs réside en ce qu’elle nous ouvre un ensemble de riches perspectives pour l’imaginaire en général mais aussi pour notre projet politique plus immédiat. »
Et c’est là que notre proposition communaliste trouve sa place car c’est le principe même du commun qui en émane. Le communalisme se définit tout d’abord comme une politique faisant du commun le principe de la transformation sociale, de façon à faire converger les activités les plus diverses dans la direction du commun. Mais le communalisme ne se décrète pas, il est en premier lieu un processus de délibération, une mise en commun des paroles et des pensées par laquelle des femmes et des hommes réfléchissent et s’efforcent de déterminer leur action politique. Cette action commune tire toute sa force des émotions partagées lors des luttes sociales, la construction d’alternatives ou la défense d’un territoire, mais aussi de l’engagement et de la détermination politiques à la recherche du bien commun. L’action commune devient ainsi prioritaire devant même le bien commun en soi, car il le précède et constitue sa source vive.
C’est ainsi que l’institutionnalisation du commun possède en elle-même toute la potentialité pour faire émerger les institutions du communalisme partant de la pratique commune. Une fois la propriété privée des moyens de production et celle de l’État reprise par la commune, elles sont instituées comme propriété d’usage et allouées par les assemblées décisionnelles, autant à des personnes qu’à des collectifs dans le but de réaliser le bien commun. Contrairement aux institutions de l’État, ces auto-institutions sont éminemment vivantes. C’est la pratique qui les soutient dans le temps et les autorisent à modifier les règles qu’elles ont établies au départ en fonction de leur maturité, de l’évolution des rapports internes quand bien même ils seraient de nature conflictuelle. C’est cette pratique de gouvernement du commun par les collectifs qui donne vie à ce que Dardot et Laval nomment « praxis instituante ».11
Bien entendu, nous ne pouvons éluder la question de poids posée au départ, concernant la gouvernance communaliste d´une métropole, et constituant sans doute une de nos plus grands défis. Le communalisme, stipulant une souveraineté quant à nos besoins primaires et une démocratie directe de face à face, les métropoles, comme tous les gigantismes et les projets démentiels inutiles, conséquence de la logique d´accumulation capitaliste, sont voués au démantèlement. Mais ce démantèlement et cette décentralisation se construisent et requièrent donc du dévouement et du temps. Partant de la base, des rues même, il nous faudra commencer par diviser politiquement la ville en quartiers afin que puissent se prendre des décisions, en démocratie directe et face à face, lors de nos assemblées décisionnelles. Mais ce sera une conséquence, le résultat de tout un mouvement qu´il nous faut mettre en place également par ailleurs, hors de métropoles, dans les espaces ruraux. Ces actions se mèneront en concert et nous en avons déjà des ébauches dans les réalisations alternatives, tout autant à la campagne que dans les villes. Ainsi par exemple ces liens villes-campagnes créés par les AMAPs, ou les tentatives de recréer des communs où que l´on se trouve. Ainsi sont mises sur pied des formules juridiques de façon à exclure la propriété privée et éviter la spéculation et ne retenir que la propriété d´usage en se dotant de formes juridiques comme les « fonds de dotation ». Nous en avons des exemples tout autant dans les villes, par exemple à Nancy ou Marseille pour le foncier, tout comme à la campagne comme à NDDL. Reste à unir politiquement toutes ces initiatives dans un mouvement comprenant les luttes pour la dignité contre toute domination, la verticalité et la confiscation du pouvoir, soutenus par le règne de l´argent. Ce qui constitue le premier pas pour le communalisme.
Nous avons ouvert la parenthèse des communs pour en arriver au commun et au communalisme avec Pascal Nicolas-Le Strat et c´est avec lui que nous pouvons la refermer et clore cette entrevue : « Mais qu’il relève d’un « commun naturel » ou d’un « commun produit », ce commun ne prend véritablement sens que s’il est constitué et administré sur un mode radicalement démocratique, en commun pour le commun. « Commun » est donc fondamentalement le nom d’une passion pour le faire ensemble et d’un projet de démocratie radicale. » Ce qui ne fait qu´entériner le projet communaliste, à l´image de ce que nous offre l´expérience zapatiste et ce, depuis 1994, sur un territoire grand comme la Belgique.
Floréal M. Romero en collaboration avec Steka
1David Pauget publié dans l´Express, le 14/02/2020.
2 Je recommande la lecture de ce livre de John Holloway paru aux éditions Libertalia en septembre 2019
3 Corinne Morel Darleux, du Parti de Gauche et siégeant au Conseil Régional Rhône-Alpes. « Reporterre » du 15/02/2020. Elle est auteure du livre « Plutôt couler que flotter sans grâce » (Ed. Libertalia) et qui, en alliant anarchisme et politique politicienne, reflète assez bien le confusionnisme ambiant.
6 Idem mais aussi : https://www.todoporhacer.org/asaltados-y-asaltantes/se référant à la participation citoyenne de l´aveu d´Ada Colau : « Et maintenant que davantage de citoyens sont mobilisés, il me suffit d’ouvrir le portail de participation citoyenne de mon conseil municipal, qui compte quelque 200 000 personnes, et de constater que les propositions n’atteignent même pas 400 voix »
7 « Présence, magazine » de la Chambre de commerce et d´industrie, 11 Mars 2019
9 Voir article Floréal M. Romero: « Municipales, citoyennisme, munipalisme et communalisme » sur le site : http://institutecologiesociale.fr/ . Je recommande aussi la lecture de Guillaume Faburel: « Les métropoles barbares » Editions du Passager Clandestin 2019.
10 C´est ce qui a poussé, dans une honnêteté tout à son honneur, l´ex députée de EELV, Isabelle Attard, à démissionner du parti et rejeter toute politique politicienne. Voir son livre : « Comment je suis devenue anarchiste » Editions Gallimard, Octobre 209. Elle a aussi rédigé la postface de mon livre. « Agir ici et maintenant ».
11 Floréal M. Romero: « Agir Ici et maintenant. Penser l´écologie sociale de Murray Bookchin ». Editions du Commun. Oct. 2019
Dans la famille anarchiste des Reclus, on connaissait les frères Elisée et Elie, il faudra désormais inclure le fils de ce dernier, Paul. Dans une série d’articles réédités dans la collection « géographie(s) » des éditions Héros-Limite, on découvre avec intérêt la vision d’une « organisation communale » fédérale. On s’y intéressera ici car elle mérite d’être mise en parallèle avec le municipalisme libertaire proposé par Murray Bookchin quelques décennies plus tard.
Précisons que Paul Reclus n’est pas réellement un inconnu au sein de l’anarchisme. Il a notamment participé à l’édition de L’Homme et la Terre avec son oncle, assurant notamment la publication posthume des volumes II à VI. Reste que peu de ses écrits, principalement publiés en revue, ont eu l’occasion d’être réédités. Personnage visiblement modeste, se déclarant « ni orateur, ni écrivain habile, ni pamphlétaire », on le découvre dans Plus loin que la politique comme un auteur sensible à la pratique anarchiste, intéressé par ce qu’elle peut représenter au plus proche des gens.
Les textes retenus par Alexandre Chollier datent de 1913 à 1939. L’auteur ne cache pas dans ceux-ci son ambition de « reprendre l’œuvre de la Commune de Paris », qu’il a connu très jeune, et de « l’adapter à nos conceptions modernes ». Si l’écologie sociale au travers de Bookchin s’est principalement consacre dédiée au milieu citadin, propre à la 2ème moitié du 20ème siècle, Paul Reclus analyse en premier lieu la campagne, et comment celle-ci pourrait s’organiser en marge de l’État et de son administration :
« Des circonstances nées de la guerre m’ont amené à vivre à la campagne depuis 1920 et à m’intéresser à la vie locale de la bourgade que j’habite, puis, de proche en proche, à me demander comment pourraient être appliquées nos idées d’initiative individuelle et de liberté à la satisfaction des besoins de chacun dans une petite communauté. Étant admis que, de pays à pays, de région à région, les groupes humains ont des besoins différents, résultats de leurs activités différentes et liées elles-mêmes aux différences géographiques, il me semble pourtant possible d’esquisser à grands traits une organisation communale libertaire. »
La démocratie municipale communale qu’il esquisse invite ses membres à s’auto-organiser ici et maintenant, « en dehors de l’État, de la loi, des droits de la commune », sans s’occuper des entraves administratives officielles. [p.79] Il envisage la création de conseils, comités et autres commissions dédiées à des thèmes pratiques (l’instruction, l’approvisionnement, le logement, l’agriculture, les relations extérieures, etc.), prenant des initiatives et dès que possible dotées d’un budget dédié à leurs réalisations. [p.72] Des budgets à terme financés par des contribution volontaires et aspirant à remplacer l’impôt national, qui se verrait réduit et communalisé.
La commune doit ainsi garantir l’accès aux besoins de base de ses membres. Pour cela, Paul Reclus envisage l’abolition de la propriété individuelle au profit d’une propriété collective [pp.62-64], en premier lieu des terres et bâtiments. Au niveau économique, des syndicats et des coopératives de production auront pour tâche de « régler toutes les difficultés journalières et annuelles dans chaque commune ; le Conseil communal n’a pas besoin d’intervenir quand tout marche normalement, et l’anormal seul attirera son attention. » [p.144] Proposition originale : les conflits entre les syndicats et les assemblées communales se verraient réglés par un syndicat d’arbitres – une vision pragmatique moins âpre finalement que la résolution par le vote à la majorité.
Les différents groupes communaux constitués, ouverts et transparents, prendront leurs décisions par étapes : D’abord une réunion avec libre expression des opinions par les membres de la communauté, puis le choix des délégués (avec un mandat limité et devant représenter les opinions divergentes du débat) pour se pencher sur la question retenue. Ces derniers mettront alors au point un projet ou deux, soumis à nouveau à l’approbation de l’assemblée. S’ensuit un vote et une remise pour exécution à un agent responsable. [p.37]
Ces communes se verraient fédérées entre elles selon des « frontières flottantes et différentes selon les œuvres à accomplir, des groupements successifs qui s’englobent les uns dans les autres ; villages formant des cantons […] des cantons confédérés en ‘pays’ géographiques […] puis des régions […], la nation (question de langue surtout), le genre humain. » [p.94] On est proche de ce qui a été mis en place au Rojava avec le système de comités thématiques d’une part et géographique de l’autre, tandis que Bookchin tendait plutôt à privilégier une assemblée lié à une géographie précise et au champ d’action très étendu. Paul Reclus dresse d’ailleurs un certain garde-fou contre tout risque de centralisation, demandant à ces commissions d’éviter de se réunir au même endroit et de fusionner, par crainte de voir ressurgir un gouvernement [p.99]. Une crainte souvent formulée face au municipalisme libertaire justement.
Reclus voit un potentiel révolutionnaire à cette forme d’organisation politique, par le développement grandissant de l’autonomie communale. A l’instar de ce qu’imaginait Bookchin, il espère voir de telles communes confédérées élargir leur emprise dans une voie extra-parlementaire, jusqu’à ce qu’elles puissent se mettre dans une situation « telle que la Révolution ne fasse que parfaire une évolution déjà en bonne route ». Et que les communes organisées entre elles puissent dire à l’État « fiche-moi la paix ! » et se passer de lui. Et l’auteur d’ajouter, lucidement : « Certes, nous n’en sommes pas encore là, mais l’esprit de cette propagande serait peut-être plus utile que celle dont le but est de déléguer des révolutionnaires au Parlement. » [p.78]
C’est avec un certain plaisir qu’on lit Paul Reclus aujourd’hui, en particulier pour l’humilité de sa démarche. Très pratique, l’homme ne fait pas de grandes théories, et renonce à se projeter « au-delà du Grand Soir » pour plutôt tenter de voir « ce qui peut être fait dès l’heure actuelle en dehors de l’État, quelle propagande peut être poursuivie pour des buts immédiats » [p.89]. Reclus a l’intelligence de prendre pour exemple ce qu’il connaît et observe autour de lui : les paysans, les écoles (la question de l’enseignement lui tenait visiblement à cœur et est largement développée), les services publics, les syndicats et comment ceux-ci pourraient fonctionner dans une société libertaire communaliste. On n’y trouvera pas la précision d’un système, pas plus de solutions toutes faites ; la prétention n’est pas là. Certain-e-s regretteront sans doute un certain flou dans certaines propositions. Après tout, « cette suite d’articles a surtout pour but de poser des questions, de suggérer des solutions, et je m’en voudrais qu’elle pût ressembler à une proposition concrète, à une étude dogmatique. J’espère être critiqué et contredit. » [p.115] Tout est dit.
Dans une perspective d’écologie sociale, ce livre a l’avantage d’élargir le champ du communalisme, montrant quelles peuvent en être les variantes. Elle ancre un peu plus ce projet politique dans le corpus des idées libertaires modernes. Paul Reclus en replace le projet politique face aux défis concrets qui lui font face avec une certaine lucidité face à la tâche que ces changements représentent. Il y avait Elisée, Elie, il y a dorénavant Paul. On connaissait les travaux de Bookchin, Öcalan, Fotopoulos… on les enrichira d’une touche de Reclus.
Paul Reclus, Plus loin que la politique,éd. Héros-Limite, coll. géographie(s), 200 pages. Edition et préface par Alexandre Chollier, illustrations de Marfa Indoukaeva.
Le 24 octobre 2019, Renaud Garcia est venu parler de Kropotkine (dont il est fin connaisseur, avec notamment un livre publié au Passager Clandestin) et de Bookchin (qu’il connaît bien également, avec plusieurs traductions dans le récent Pouvoir détruire, pouvoir de créer, dans une soirée dédiée à l’écologie sociale, notamment face aux théories de l’effondrement.
Conférence de Renaud Garcia le 24.10.2019
Vers la fin, une remarque est faite concernant le besoin d’un livre retraçant le parcours de Murray Bookchin et notamment ses changement idéologiques. En français, ce travail a été fait (en partie) dans Murray Bookchin et l’écologie sociale. En anglais, on trouve plusieurs approfondissement de cet aspect, et notamment les changements opérés par Bookchin dans les rééditions de ses livres, dans le livre de Damian White, Murray Bookchin, A critical Appraisal, éd. Pluto Press. Il est également question à la fin d’un enregistrement de la conférence donnée par Bookchin en 1985 à Montpellier. Nous essaierons de la relayer sur ce site également dès sa mise en ligne.
Le 11 mars 2020, c’est Xavier Crépin qui est venu présenter Changer sa vie sans changer le monde, livre de Bookchin dont il est le traducteur. Une conférence sur le thème de « La révolution et les révolutionnaires aujourd’hui ».
Nous relayons ici un appel d’un groupe de militant.e.s de l’écologie sociale cherchant à créer des liens entre les différents groupes et initiatives existantes dans le monde francophone.
Suite à la publication de Agir Ici et Maintenant, Penser l’écologie sociale de Murray Bookchin de Floréal M. Romero s’est manifestée dans différents collectifs et chez certaines individualités, une forme de dynamique prometteuse. Nous pensons qu’il serait bon de lui donner prolongement et contenu à travers une forme organisationnelle qui reste à définir.
Notre petit groupe de militant.e.s s’est formé au gré de rencontres et de débats et a été motivé à se réunir pour réfléchir aux outils à mettre en place pour développer les contacts avec des groupes ou personnes qui sont dans des dynamiques concrètes et se sentant proches de l´écologie sociale. Dans ce but, nous avons mis en place un questionnaire en ligne https://framaforms.org/pour-lecologie-sociale-un-questionnaire-pour-reflechir-1595585588 destiné à permettre à tout groupes/collectifs/personnes d’y répondre pour ensuite essayer de nouer le dialogue.
Personne n’ignore certainement à quel point notre isolement et nos manques de liens sont constitutifs de notre impuissance à faire avancer notre conception d’un devenir possible, au-delà du capitalisme et ses logiques mortifères. Nous appelons donc toutes les personnes esquissant des projets ou agissant déjà dans des pratiques autogestionnaires, localement ou en réseau, et se reconnaissant pleinement dans l’écologie sociale, à réfléchir sérieusement à comment franchir le pas et s´affirmer socialement mais aussi politiquement en tant que projet global de société.
Que nos pratiques autogestionnaires se déroulent à la ville ou à la campagne, qu´elles s´assimilent davantage à des luttes qu´à des pratiques sociales ou politiques concrètes, il s´agit de nous reconnaître, nous concerter et commencer à ébaucher des liens. A leur tour ces liens devraient nous permettre à moyen terme de commencer à tisser ce mouvement communaliste pour atterrir, sortir du capitalisme dévastateur et nous réinsérer dans le milieu naturel. C´est cette union dans la diversité, voire dans le dissensus, comme il est dit dans ce livre, qui va donner visibilité et crédibilité à nos pratiques autogestionnaires et de démocratie directe. Envisagées dans leur radicalité, ces pratiques mises en lien et en réseau, localement, territorialement et au-delà, grâce à cet horizon commun, sèmeront les graines permettant l´éclosion d’un authentique mouvement communaliste fédérateur. Mais il nous faut nous y atteler dès à présent et réfléchir ensemble.
De nombreuses questions se posent auxquelles nous souhaitons donner ici l’amorce ; chacun et chacune étant naturellement libre d’y rajouter celles qui lui semblent pertinentes et d’y apporter ses propres réponses : ajouter pour cela dans vos réponses vos propositions de questions, ou contactez-nous à l’adresse pratiques-esc(at)tutanota.com
L’idée est de recevoir les réponses et réfléchir sur la suite à donner aux réponses et réfléchir aux stratégies à mener en vue de la constitution d’un réseau d’échanges et par la suite ouvrir la voie à la constitution d´un mouvement.
Nous reproduisons ici le texte original de l’introduction à la publication de l’article « Ecoute Camarade! » (Listen, marxist!) de Murray Bookchin, paru dans la revue Anarchisme et non-violence N°30, en été 1972. Il s’agit (à notre connaissance), de la première traduction française d’un texte de Bookchin. L’article original a été réédité depuis en français dans Au-delà de la rareté (éditions Ecosociété) et vous le trouverez également sur ce site, mais il nous semblait intéressant de rendre également accessible cette introduction, qui montre bien les débats ayant cours à l’époque.Et dont qui restent toujours pendant.
Pourquoi ce texte ?
Le texte que nous présentons dans ce numéro n’a pas été élaboré par notre « groupe ». Notre seul travail aura été d’en assurer une diffusion plus large en français.
Écrit par Murray Bookchin [1] pour la revue « Anarchos » de New York, il a été traduit par des camarades des Beaux Arts de Paris, ronéotypé, et apporté à Strasbourg par un camarade venant de Nice. Il a échoué à la Librairie-Bazar-Coopérative où l’un d’entre nous l’a récupéré. Ce n’est certes pas le premier texte qui fait un tel voyage et cela n’a pas suffit pour que nous le publiions. C’est sur les raisons de cette publication qu’il faut s’expliquer.
Le titre original était « Écoute marxiste ! ». Nous l’avons changé. Il était destiné aux marxistes de tout poil. Nous le considérons comme un élément important, comme une contribution fondamentale au débat existant actuellement au sein du mouvement anarchiste. Contradiction de surface ? Non, problème de fond.
Le débat en cours porte essentiellement sur le problème de l’organisation, ce qui n’est absolument pas neuf. De telles discussions existent depuis qu’il y a des anarchistes : ce qui d’ailleurs en montre bien les limites. En effet, de tels débats interviennent après que des crises importantes eurent montré tout à la fois que l’intuition des anarchistes et le mouvement populaire se rejoignaient dans les premiers jours d’une crise révolutionnaire, mais que, par la suite, leur non-structuration les empêchait de pouvoir impulser les événements d’une façon libertaire. Les masses étaient alors récupérées par les tendances autoritaires, c’est-à-dire les marxistes-léninistes. Expliquant alors la cause de leur échec par le fait de leur non-organisation, on a vu et on voit toujours des camarades essayer de conjuguer l’esprit libertaire avec la création d’une organisation efficace pour ne pas dire léniniste. À ce propos, le mode d’organisation proposé par ce texte semblera idéal, et c’est là que le bât blesse. Un camarade disait que ce texte apparaîtrait comme bien trop favorable aux anarchistes alors que la réalité est différente.
Une question fondamentale se pose : Comment, avec des théories si intéressantes, le mouvement anarchiste peut-il apparaître si fangeux ? Il serait vain de vouloir passer en revue les différents groupes et leurs problèmes, un article fort intéressant du dernier « Recherche libertaire », le fait d’une façon très pertinente. Un de nos prochains numéros écrit par un camarade extérieur au « groupe » posera« la Question anarchiste »
Nous ne destinons pas ce texte aux marxistes-léninistes parce que nous n’avons aucun dialogue en cours avec eux, ce serait donc parler dans le vide. En fait, nous pensons que ce texte s’adresse à tous ceux qui, non étiquetés, pensent comme on le leur a appris qu’il est nécessaire, pour mener à bien une révolution, d’avoir un organe central de décision et de direction. Il s’adresse aussi à ceux qui, au contraire, sachant ce à quoi conduisent les révolutions de parti, pensent que la révolution procède du domaine du rêve et acceptent la situation comme inchangeable.
Nous avons modifié le titre parce que nous savons qu’il existe un courant de marxistes appelé, à tort ou à raison, « communistes de conseils », dont les positions ont peu à voir avec celles des marxistes-léninistes. L’auteur de ce texte ne les connaîtrait-il pas ? Ces marxistes, ce sont les gauchistes historiques ; c’est contre eux que Lénine vitupère dans « la Maladie infantile du communisme ». Ils n’ont que peu à faire, si ce n’est rien, avec les gauchistes d’aujourd’hui.
De même façon que précédemment, il vaut mieux renvoyer ceux de nos lecteurs qui seraient intéressés à l’excellent livre de R. Gombin, « Les Origines du gauchisme », paru dans la collection « P » au Seuil. De l’avis de certains d’entre nous, c’est de chez eux que peut venir la possibilité d’un dépassement de l’anarchisme et du marxisme traditionnels.
Sur le fond, que dire du texte que nous publions ? Peu de choses, car la publication se fait avant que nous en ayons réellement discuté entre nous. Il ne fait pourtant aucun doute que le problème le plus important est celui du rôle du prolétariat. Pour « Anarchos », comme pour la revue marxiste « Invariance », il y a une nouvelle classe en formation ; cette nouvelle classe contient en elle-même sa négation, c’est une classe-non-classe, issue de la dissolution de la société euro-nord-américaine, conséquence de la prolétarisation des couches moyennes de la société. Le débat est là, beaucoup plus qu’à propos de la validité du marxisme et du problème de l’organisation.
Ce texte est un jalon dans la réflexion entreprise par quelques-uns d’entre nous depuis peu de temps.
Anarchistes non violents, nous avions essayé de sortir la non-violence de sa gangue religieuse, de lui donner une dimension radicale en l’associant à ce qui nous paraissait être sa suite logique au niveau économique et social, à savoir l’anarchisme. Nous pensons avoir avancé dans ce sens. On peut dire qu’il existe aujourd’hui un courant anarchiste non violent d’ailleurs indépendant de nous. Ce qui n’existait pas il y a encore quatre ans. Maintenant, se pose à nous le problème de l’anarchisme, non pas en tant qu’idéologie, ce qu’il est si peu, mais en tant que moyen de compréhension de la réalité sociale, ce que d’aucuns appellent le mouvement réel du prolétariat et des organes autonomes qu’il se donne dans sa lutte contre le capital. Organes dont les plus connus sont appelés conseils ouvriers.
Comité de rédaction de ce numéro.
[1] Participe à la revue américaine « Anarchos », auteur d’un récent recueil d’essais intitulé « Post-scarcity Anarchism » (« l’Anarchisme post-pénuriel », non traduit en français), Ramparts Press Ed.
« Murray Bookchin est anarchiste-communiste, humaniste et révolutionnaire. Il a ajouté à la tradition un nouveau trait : il est aussi écologiste. » (« Win Magazine », 15 novembre 1971)
« Ayant rompu avec Bookchin déjà depuis décembre 1967 au sujet de son ardente défense de militants sacrificiels et de mystiques, nous ajouterons seulement que nous nous intéressons aux individus consciemment engagés dans la négation de la société de classes (qui, pour Bookchin, n’existe pas, ou, si elle existe, n’a pas d’importance). » (« Situationist International », n° 1, juin 1969).
A lire aussi, deux courriers de lecteurs parus dans le N°31 de Anarchisme et non-violence.
Le capitalisme viral: la piste communaliste pour son confinement définitif
Floréal Romero propose une analyse de la pandémie et du système de santé actuel à l’aune des réflexions sur le communalisme. Un texte qui cherche à mettre en évidence les dessous de la crise, accompagné d’un appel à ne pas chercher à « revenir à la normalité », mais bien à profiter de cette crise pour en sortir.
« Un problème sans solution est un problème mal posé » Albert. Einstein
Oui,
il se pourrait bien que le problème qui se pose ne se situe pas là
où il se manifeste. Bien entendu, je veux parler de ce virus qui
taraude tous les esprits de jour et de nuit et que je me refuse à
nommer. Avant de me traiter d´inconscient, ou hors de la réalité
parce que je ne suis pas aide-soignant à trimer dans un hôpital,
permettez-moi de prendre un petit recul et d´essayer de recentrer le
problème.
Si
l´on considère que le monde est malade, et très peu de personnes
s´opposeront à ce diagnostic, comment ne pas penser que la société
qui l´habite le soit aussi? Comment ne pas penser que c´est bien
cette société auto-phage qui détruit son propre milieu naturel ?
Seul un aveuglement pourrait nous empêcher d´admettre que les
membres de cette société en subissent directement les
conséquences1.Mais
la société est malade de son gigantisme qui d´un côté détruit
le milieu naturel et de l´autre la société elle-même. C´est
ainsi que le confinement, dont on parle tant, dans les faits est
devenu, à notre insu, l´une des caractéristiques majeures des
métropoles malgré la mobiilité ambiante incessante, par la
surdensité et la promiscuité. Oui, l´être humain est capable de
monstruosités, il a la capacité de détruire le milieu qui
l´héberge ou ses propres congénères, mais c´est aussi ce qui lui
donne aussi la capacité de créer. Tout dépend des rapports de
domination et de
production
qui se sont établis au cours de l´histoire. Ces
derniers structurent
et déterminent le caractère créateur ou destructeur, décentralisé
ou concentrationnaire de cette société et de son rapport au
milieu
naturel. L´esclavage, le servage et le capitalisme dans tous ses
états (États), nous montrent l´évolution des rapports de
domination et ceux de production et la progression de la destruction
qu’ils
engendrent.
Cependant,
différentes sources
de savoir, nous montrent qu´il n´en a pas toujours été ainsi.
I
– Et si on parlait un tout petit peu santé ?
Ce
recul va nous permettre, avec la distance, de restituer le virus dans
une dimension sans doute moins obsessive. Certes il a réussi un
coup de maître là où d´autres pandémies d´après les années 45
(VIH, vache folle,
SARS-CoV-2,
Grippe
A (H1N1),
Ebola, etc.) avaient toutes échoué. Ce diable on nous le jette
comme un os à ronger et sa
digestion
nous endort l´esprit. Ne nous affecte-t-il pas davantage par les
mesures sociales, psychologiques
et physiques qui l´accompagnent. Certains chercheurs remettent
en question que ce virus ait une nocivité particulière par rapport
aux autres. D´autres vont jusqu´à remettre en question la
nocivité-même des virus en tant que tels, en affirmant
qu´ils ne sont que les déclencheurs de pathologie existantes.
Ce qui nous obligerait à focaliser tous nos efforts pour comprendre
et chercher à les guérir. Cette démarche ferait écho au
biologiste Claude Bernard2 lorsqu´il
affirmait: « Le microbe n´est rien, le terrain est tout», et
nous renvoie à la notion clé de milieu autant dans le corps, situé
dans la société et celle-ci dans le monde à l´image des poupées
russes. Pour ce qui est de notre corps, de notre milieu interne,
force nous est de constater que cette imposition n´arrange rien,
bien au contraire. Elle provoque un grand stress par la paranoïa du
virus, et l´obligation de lutter comme en temps de guerre contre
l´ennemi invisible mais sans agir. Non pas question d´agir mais
obéir en se soumettant au contrôle policier, voire en approuvant la
délation des personnes divergentes pour le bien de tous. Au lieu de
promouvoir les facteurs de santé, dans les mouvement à l´air
libre, une alimentation saine, le contact à la terre, la relation
amicale, etc…, sont développés leurs contraires. Cependant,
séquestrer la vie sociale par le militarisme nous plonge assurément
dans un état d´inhibition de l´action, désastreux pour la santé,
comme le démontra Henri Laborit3.
Les personnes les plus fragiles, la plupart au du bas de l´échelle
sociale étant les plus affectées. Il en va ainsi des précaires,
des vagabonds, des migrants, des prisonniers et de personnel
sanitaire fragilisés par un travail épuisant dans les hôpitaux
trop pleins et sans moyens suffisants.
Vous
avez dit « Système de santé » ?
Cette
intervention « musclée » s´appuie assurément sur une
conception de la santé et de la maladie. Ainsi le « système
de santé » mis en place par cette société, conceptuellement
et dans la pratique qui en découle, ne vise pas la santé mais la
maladie. Il s´attaque à la maladie, considérée comme ennemie, ce
qui n´est pas toujours le cas du moins dans ses phases premières et
bénignes4.
Par contre cela se complique si l´on élimine les symptômes à
coups de poisons au lieu de mettre le corps dans les meilleurs
conditions possibles et le laisser agir par ses propres moyens. C´est
un processus développé pendant de milliers d´années sans attendre
Pasteur et toujours en interaction étroite avec les virus et les
bactéries. Les répressions répétées et multiples des
manifestations du corps à coups de poisons, finissent par détruire
les capacités curatives et régénératives du corps. Du coup cette
débilitation va favoriser l´apparition des maladies dégénératives
voire auto-immunes, tout comme les provoquent les poisons de
l´agrochimie et les particules toxiques dans notre alimentation et
celles dispersées, dans l´air et l´eau, de plus en plus pollués.
Bien entendu tout jeter par la borde
serait
stupide. Qui nierait les énormes progrès réalisés contre les
parasites tropicaux par exemple ou la chirurgie ? Mais, sachant
que
80% de l’ensemble des maladies sont générées par nos conditions de
vie, pourquoi l’étude des processus et conditions favorisant la
santé, n’est-il pas enseignée aux médecins ?
La
maladie mortelle du système de santé
Tout
le système est piloté, en fait, par une industrie dont l’influence,
les marges et les bénéfices sont hors de toute mesure, comme le
signale un rapport datant de 2005 réalisé pour la Chambre des
Communes du Royaume-Uni5:
« L’industrie
pharmaceutique trahit ses responsabilités à l’égard du public et
des institutions. Les grandes firmes se sont de plus en plus
focalisées sur le marketing, plus que sur la recherche, et elles
exercent une influence omniprésente et persistante, non seulement
sur la médecine et la recherche, mais sur les patients, les médias,
les administrations, les agences de régulation et les politiques.
(…) Elle s’est imbriquée dans tout le système, à tous les
niveaux. C’est elle qui définit les programmes et la pratique
médicale. Elle définit aussi les objectifs de recherche de
médicaments sur d’autres priorités que celles de la santé
publique, uniquement en fonction des marchés qu’elle peut
s’ouvrir. Elle détermine non seulement ce qui est à rechercher,
mais comment le rechercher et surtout comment les résultats en
seront interprétés et publiés. Elle est maintenant hors de tout
contrôle. Ses tentacules s’infiltrent à tous les niveaux. Il faut
lui imposer de profonds changements. »
C´est
ainsi que, tels des vautours, les consortiums qui par ailleurs
contrôlent la quasi-totalité de nos besoins primaires, comme
l´alimentation, dont nous sommes dépossédés, continuent à
contrôler les maladies dégénératives qu´ils ont eux-mêmes
provoquées. Alors ces décès seront attribués, non au cancer ou
autres causes préexistantes, mais aux virus de passage. Une
manière de faire baisser artificiellement la mortalité par cancer,
toujours aussi préoccupante ?
Ils
pourront ainsi continuer à nous vendre impunément des médicaments
pour nos cancers, nos infarctus, nos AVC, nos diabètes, nos
Alzheimer, Parkinson, dépressions et autres scléroses en plaques.
Le serpent se meurt la queue et le système de santé se meurt et se
transmute en gardien, voire en promoteur du désastre.
Envisager
la santé comme globalité
Dans
un système de domination il n´est pas bon se poser la question du
pourquoi. Par exemple du pourquoi on perd la santé physique et
mentale. La santé, nous l´avons sans doute oublié, mais c´est
tout de même la condition première et normale de tout organisme
vivant. Mieux vaut pour le pouvoir en place, normaliser la maladie
comme ennemie dès le départ, ne pas la considérer comme processus
vital visant au rétablissement de la santé. Car de suivre cette
logique dernière, nous en viendrions logiquement à nous poser des
questionsradicales,
c´est à dire chercher à la
racine,
les
causes,
à questionner la santé du milieu social et naturel dans lequel nous
vivons. Si nous étendons ce concept de santé au niveau social, pour
l´Etat et ses suppôts, réprimer les gilets jaunes, par exemple,
est un devoir salutaire. Mieux vaut pour les gardiens de l´ordre
établi, accuser les manifestants d´ennemis du corps social plutôt
que révélateurs de la misère et du mal-être, comme chance et
opportunité de régénération sociale. Ne négligeons pas cette
approche dissidente et très minoritaire de la santé qui se base
elle aussi sur de sérieuses études scientifiques. Car ce qui pose
problème c´est que, depuis longtemps déjà, la science a été
mise au service de la rationalisation de l´effi-science
productiviste du capitalisme.
L´immense
emprise de cette logique bourgeoise vis-à-vis de la santé et de la
maladie s´applique dans tous les domaines de la vie mais
malheureusement, nombre de ses opposants l´ont assumée à leur
insu. C´est ce que Marx nomme la superstructure, soit l’ensemble des
idées d’une société, ses productions non matérielles comme les
institutions
politiques,
les lois,
la religion,
la philosophie,
la morale,
l’art
mais aussi la pensée
et la conscience
de soi.
C´est elle qui précisément permet
de maintenir l´infrastructure, soit les
conditions de production (climat,
ressources
naturelles),
les forces
productives
(outils,
machines) et
les rapports
de production
(classes
sociales,
domination,
aliénation,
salariat…). Les
opposants à « sensibilité
de gauche ou écologiste», ceux qui se situent encore sur le
vecteur de la démocratie représentative sont bien loin d´avoir
remis en cause cette superstructure infiltrée en nous.
De
là leur atermoiement vis-à vis des Institutions de l´Etat. En leur
attribuant des qualités quasi humaines pour leur gestion sociale
« supportable » et obligée seulement par nos luttes ou
en prévision de celles-ci, ils ont entretenu le mythe d´un
capitalisme à visage humain. Ce faisant on oublie ses massacres
continus du passé et du présent, à travers le monde, sa structure
et sa dynamique dramatiquement prédatrice, froide et biocide qui ne
recule devant rien. L´Etat, gouverné par les uns ou par les autres,
n´est et ne peut être autre chose que l´outil du capital pour
l´aider dans ses forfaits, du-t-il passer sur le corps de la moitié
de l´humanité. Cependant les masques de l´aliénation idéologique
posés, comme il se doit, à hauteur des yeux, ont encore du mal à
tomber. C´est cette mesure prophylaxique de l´esprit qui empêche
de voir ce que cache ce colossal effort de la part des Etats pour
«sauver des vies». Efforts, ressassés à souhait par tous les
médias du monde et soutenus surtout par les soignants et subis par
les populations confinées pour leur «propre bien». Il suffirait
cependant de rabattre le masque pour s´apercevoir que le ressort de
cet agir de l´Etat est tout autre.
II
– Un seul problème contenant tous les autres: le capitalisme dans
tous ces états
« Seul
le positivisme sédimenté comme forme de pensée commune peut
établir un virus comme cause d’une crise économique : le
confinement cognitif dans un monde factuellement articulé par des
causes et des effets immédiats fait partie de la structure mécanique
abstraite de la science moderne ».6
La
toile de fond
«Les
conditions bourgeoises de production et de commerce, les rapports
de
propriété bourgeois, la société bourgeoise moderne, qui a fait
éclore
de si puissants moyens de production et de
communication, ressemble à ce magicien, désormais, incapable
d’exorciser les puissances infernales
qu’il a évoquées.
[…] Il suffit de rappeler les crises commerciales qui,
par
leur retour périodique, menacent de plus en plus l’existence de
la
société bourgeoise. Dans ces crises, une grande partie, non
seulement
des produits déjà créés, mais encore des forces
productives est livrée à
la destruction. Une épidémie
sociale éclate, qui, à toute autre époque,
eût semblé
absurde : l’épidémie de la surproduction. Brusquement, la
société
se voit rejetée dans un état de barbarie momentané : on
dirait
qu’une famine, une guerre de destruction universelle
lui ont coupé les
vivres ; l’industrie, le commerce semblent
anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de
civilisation, trop de vivres, trop d’industrie, trop de commerce.»
Karl
Marx et Friedrich Engels. Manifeste du parti communiste, 1848.
Depuis,
crises après crises, la situation ne s´est pas arrangée, bien au
contraire. Nous en sommes arrivés à un
capitalisme pleinement développé, avec pléthore de marchandises
qui inondent les marchés et sans débouchés. Par ailleurs
l´informatique, l´automation et la robotisation permettent au
capitalisme de dévaloriser
sans vergogne ce qui fait sa propre dynamique, le travail humain, et
saccager sans retenue le monde naturel qui constitue la base
matérielle de sa croissance. Le capitalisme ne pouvant s´arrêter
sous peine de mort, va
donc augmenter la circulation de l’argent à travers le système
pour stimuler le pouvoir d’achat manquant. L´argent alors devenu
marchandise s´achète pour ses promesses et entraîne la
spéculation. C´est le domaine de la finance, une activité
croissante dans le sillon creusé par le capitalisme. C´est ainsi
que le capital fictif est devenu aujourd’hui un élément essentiel
de la dynamique économique qui, avec un endettement exponentiel,
inexorablement, tel un cancer, mène ce même capitalisme à sa
propre perte. « L’attitude yankee (de rompre l´étalon or et
imposer le dollar) était une nécessité structurelle qui a révélé
que dans le capitalisme, comme dans une figuration hégélienne, le
point culminant du développement correspondait au début de sa
décadence. »7
Le
dressage à la 4ème
révolution
Mais
le capitalisme a plus d´un tour dans son sac et l´agonie qui vient,
le force à des sursauts structuraux comme jamais auparavant. La
carapace sociale est devenue trop petite, trop lourde, coûteuse et
contraignante et il lui faut la briser. Il s´agit, une fois de plus
de baisser les coûts de production, même si cela le mène à la
banqueroute à force d´éliminer le travail humain qui devient de
plus en plus obsolète. Les convergences entre sciences et
technologies de pointe (génome humain, nanotechnologies, connexion
5G8,
intelligence artificielle, smart-cities, big data, robotique,
neurones numériques, biologie numérique) lui a ouvert la voie de
la quatrième révolution industrielle. Mais cette révolution exige
une nouvelle structure sociale, qui s´adapte au nouveau modèle de
production en devenir et des dynamiques de travail et de consommation
qui en découlent. Aujourd’hui, c’est un virage à angle droit, ce
qui implique une modification profonde de toutes les structures
sociales existantes. Nous sommes en plein capitalisme cognitif,
apparu
dans les années 1990 et qui est se base sur la l´industrie de la
connaissance. Une industrie qui réclame à corps et à cris toute la
puissance informatique, fonctionnant en réseaux. Pour être
compétitives, toutes les activités seront désormais alignées sur
le numérique, avec connexion 5G.
L’un
des scénarios envisagé, ayant des probabilités théoriques les
plus élevées, place le foyer comme l’épicentre du travail, de la
consommation, de l’éducation. Le travail et autres activités, comme
l´éducation ou les culturelles en réseau. Oui, un réseau mais
virtuel, dans la solitude physique et à la merci des détenteurs de
moyens de production. Mais cela implique un processus de rééducation
colossal et sans précédent et d´une énorme difficulté. Cela
nécessite la mise en œuvre d´une gigantesque ingénierie sociale,
du jamais vu auparavant dans l´histoire humaine et l´urgence que
pose l´effondrement qui vient l´oblige à résoudre l´équation
dans un temps record. Il faut frapper vite et fort pour briser toute
résistance anticapitaliste, un exercice de déjà-vu mais seulement
dans les pires dystopies de science-fiction. La réalité nous
montrerait que pour le capitalisme, toute barrière peut être
brisée.
L´efficience
de la peur
Ce
serait s´aventurer sur le terrain marécageux des théories de la
conspiration qui ne font qu´empêcher toute analyse radicale, que
d´avancer que le scénario était écrit à l´avance. Mais souvent,
l´occasion fait le larron. Certes, Marx l´a montré clairement, le
capitalisme est un sujet automate qui suit sa logique propre et
obligée, celle de la valorisation de la valeur, mais il a aussi ses
« sous-officiers » qui s´y plient mais vont aussi tout
faire pour éviter ses déboires.
Depuis
quelques décennies,
notons l´empressement de certains économistes comme Jérémy
Rifkin9
ou le prix Nobel, Stiglitz (Capitaliste progressiste) à se mobiliser
en faveur du capitalisme vert, « comme si l´on était en état
de guerre ». Certes cette mobilisation a déjà commencé mais
sans garantie que les jeunes suiveurs de Greta Thumberg suivent le
projet du New Green Deal jusqu´au bout. Ces jeunes peuvent même en
arriver à s´éveiller à une conscience anticapitaliste. Dans cette
ambiance d´un renouvellement des mouvements contestataires de par le
monde, il se trouve que la Chine, un pays au bord d´un effondrement
économique, écologique et autres, fait face à un problème
sanitaire grave, entraînant
la mort et ce, à cause de la pollution. S´en suivent des révoltes,
et le diagnostic tombe : c´est une pandémie ! Une aubaine
venue du ciel pollué à l´extrême dans la région de Wuhan, un
outil formidable pour canaliser toute contestation via le digital, un
processus déjà bien avancé dans ce pays et tout à fait
exportable. Les dirigeants politiques à l´Ouest sont certainement
surpris. Pris de court, ils improvisent et ne peuvent refuser de
crier haro sur le virus. Ce serait complètement inconscient et ils
perdraient rapidement leur poste en faveur de leurs opposants. Alors,
ils improvisent.
Le
voyages en avion a, dit-on, aidé à la propagation du virus. La
déduction était toute trouvée, le mythe du virus étant bien
entretenu, tout contact humain représente un danger pour notre
santé. Arrêtons tout, surtout dans les métropoles. Évitons à
tout prix le voisin, l’ami, une quelconque personne dans le métro,
le bus ou la rue. Ainsi l’ancienne sociabilité, encore indispensable
lors de la première, la seconde, voire encore lors de la troisième
révolution industrielle sont remis en question. Le désengagement
devient un « acte responsable » et la désaffection humaine
est naturalisée. Il s´agit de bien faire comprendre que nous
pouvons vivre sans être en contact avec les autres, d´installer ce
message dans la civilisation humaine.
Mais
pour le traduire dans les faits, il est indispensable de se voir
appuyé par de vastes secteurs populaires et la classe moyenne afin
qu´elles invoquent des mesures de contrôle autoritaires. Une fois
de plus rien de plus efficace que la peur. 2,3 millions de morts par
accident de travail de par le monde, plus de 35 millions par
dénutrition, 1,5 par tuberculose ne sont d´aucun effet. La mort
doit être là, tout près, comme les autres années mais cette fois
elle doit sauter aux yeux10.
Le matraquage constant de tous les médias se chargera de déchaîner
cette peur avec l’horreur des milliers de morts dans le monde, mais
aussi là tout près de nous, dans les hôpitaux, avec les
brancardiers habillés comme des cosmonautes. Assurément tous des
morts causés par le fameux virus. La Science a parlé, il n´y a
rien à redire.
Pour
les suites,
Klaus Schwab,
le créateur du Forum mondial de Davos, « environ 47 % des
emplois américains sont menacés, peut-être dans les dix ou vingt
prochaines années ; une destruction d’emplois d’une ampleur beaucoup
plus grande et à un rythme beaucoup plus rapide que les changements
du marché du travail connus lors des précédentes révolutions
industrielles ». 11
Le
filet
Le
capitalisme dans tous ses états va donc en appeler, comme toujours
aux Etats qui, à la fin de leur processus d´affirmation et en
appliquant les lois de la médecine vont chercher à s´immuniser
contre la décadence de leur protecteur, en s´injectant la peste
brune12.
La soi-disant notion démocratique de prise de décision est éclipsée
par un appel collectif à la guerre, donc à la discipline militaire.
Les états d’alerte, d’urgence et de suspensions des garanties
deviennent « inévitables » et le premier état de siège
planétaire survient malgré l´apparente contradiction du retour de
la frontière, comme le Brexit ou le cas Trump. En effet il est
désormais pratiquement impossible de sortir de la mondialisation.
Du
moins pour ce qui est de l´économie car il en va bien autrement
pour tous ces migrants qui s´entassent aux frontières et dont on ne
parle plus. Ce qui est certain c´est que Les Etats, avec des
prétextes différents, se préparent depuis la crise de 2008 et ce,
dans tous les pays depuis la zone piétonne du capitalisme jusqu´à
sa périphérie avec des conséquences similaires. Lorsque,
« officiellement », l’état d’urgence a été levé en
France, après l´avoir imposé suite à l’attentat du 13 novembre
2015 à Paris, il a engendré une législation de sécurité
renforcée.
En
Espagne, la « loi bâillon » adoptée en 2015 peut abolir
la liberté d’expression et de manifestation et prévoit des amendes
allant jusqu’à 600 000 euros. Aujourd’hui avec la guerre
internationale contre l´ennemi commun invisible, « l´état
d´alarme » imposé par le gouvernement de gauche,
n’importe qui peut devenir un « terroriste », même
quelqu’un qui ne fait que troubler « l’ordre public »
pour être sorti trois fois de suite dans la même journée.
Tous
ces phénomènes, ajoutés à la dénonciation des « dissidents »
par les mouchards, sous prétexte de solidarité mais toujours à
distance, les défilés de troupes militaires dans les rues de Bilbao
au chant de « ¡Viva España ! », évoquent bien un
retour à la case départ, celle du franquisme. Adorno signifiait
autrefois qu’il se préoccupait moins du fascisme contre
la démocratie que du fascisme dans
la démocratie. Au-delà d’Adorno, cependant, le fascisme
doit être considéré comme
la continuation de la démocratie par d’autres moyens.
Il est vrai que la Chine n´est jamais sortie de la dictature et que
l´alibi du virus est tout trouvé pour la renforcer avec des
méthodes orwelliennes. L´état de choc aidant, il ne serait pas
exclu que cette dernière puisse vendre avec succès son modèle
d´Etat policier digital sous prétexte de pandémie13.
Les démocraties comme l´Allemagne ou les pays de l´Est, la Russie,
le Brésil, le Chili et autres, suintant le fascisme ne serait-ce que
par leurs appareils militaires et de police, seraient prêtes à
l´acheter car la fameuse démocratie doit actuellement être réduite
à son noyau répressif14.
Dans cette guerre sans merci, les défavorisées, les perdants
doivent crever aussi silencieusement que possible et ce ne sont pas
des choses négociables démocratiquement.
Rien
ne sera plus comme avant
Même
si la durée de la guerre contre ce virus ne cesse de se rallonger,
cette situation est encore trop contraignante pour pouvoir durer trop
longtemps. Nous ne sommes pas encore bien formatés pour la vivre
sans ruer dans les brancards. Aussi, une fois le pic de décès
passé, celui de personnes les plus fragiles et les plus exposées
aux misères, l´étau de l´état de guerre va se déserrer. Nous
vivrons certainement bientôt l’apparence d’un retour à la « normale »
mais nous ne serons plus les mêmes. Il se pourrait même que, grâce
à la gauche du capital15,
l´Etat alloue un Revenu Universel,
en
Espagne tout
comme en Allemagne, pour commencer. Notons qu´à
l’origine, il s´agit d´une idée de Milton Friedman, reprise par
l´économiste-star du libéralisme conservateur, Friedrich Hayek.
Quoi
qu´il en soit, les répercussions de cette crise sanitaire du
capital seront importantes puisque l’hégémonie de la société
capitaliste de la quatrième révolution industrielle ne sera plus
une utopie, mais assurément une dystopie possible pour des milliards
d’hommes et de femmes sur toute la planète.
Sinon
comment expliquer que le CAC40, malgré la débâcle, se maintienne
encore à un niveau 25% supérieur à celui de sa valeur
historiquement bas de 2008 ?
La
nouvelle normalité portera le germe de la nécessité de repenser le
foyer familial autiste, isolé des autres, comme lieu de vie, de
travail, d’éducation, de santé, de sécurité et même comme
illusion de gouvernance. Le monde deviendra virtuel, incontrôlable
pour nous mais nous laisserons le big data veiller sur notre
tranquillité au foyer, tout en ayant la possibilité de voter nos
représentants dans cette nouvelle démocratie virtuelle.
De
nouvelles crises et d’autres moyens de consolider l’hégémonie de la
nouvelle société vont certainement se produire, mais la graine du
« nouveau » modèle capitaliste a été semée.
Ce
que nous vivons laisse entrevoir ce qui, avec le changement
climatique, attend l’humanité dans quelques décennies si la
structure économique et politique du monde ne change pas très
rapidement et très radicalement.
D´autant
qu´avec la réduction des activités économiques, un certain
« arrêt sur image » de la dévastation se propage sur
les réseaux sociaux. Par exemple, la disparition du chapeau de
pollution sur Pékin, le retour des dauphins dans le port de Cagliari
et des poissons dans les canaux de Venise. De là à dire comme
auparavant l’écologie profonde, que Gaia se venge de nous, la
Terre se purge de la peste humaine il n´y a qu´un pas vite franchi
par les écofascismes de tout bord.
Le
R.N, de Marine Le Pen ou le Fidesz de Viktor Orban ont déjà parlé
à plusieurs reprises de la nécessité de renforcer la fermeture des
frontières comme mesure de lutte contre le changement climatique.
Dans une interview accordée il y a quelques mois, Le Pen a fait
valoir que les préoccupations relatives au climat sont
« intrinsèquement nationalistes » et que les « nomades »,
comme elle appelle les migrants, « ne se soucient pas de
l’environnement parce qu’ils n’ont pas de patrie ». Pour
l’instant, les mesures qu’ils proposent n’incluent pas
l’extermination ou la stérilisation forcée mais qui sait ? Ils
peuvent toujours évoluer, d´autres l´ont réalisé avant eux.
Celles du choix stratégique de la crise actuelle se charge déjà de
la faire, en accentuant la pauvreté et la misère des milliers,
voire des millions de personnes dans les périphéries d´ici mais
surtout celles de l´Inde, l´Afrique et l´Amérique Latine.
Nous
ne voulons pas que « la pandémie nous donne l’opportunité
de réguler une machine économique spéculative devenue folle »,
comme nous le suggère l´économiste Pierre Yves Gomez. Nous
ne voulons pas de cette machine économique qui tue. Il est temps que
les résistances anticapitalistes osent réfléchir à cette nouvelle
réalité pour s´apercevoir que le capitalisme est par essence
totalitaire. Sa démocratie n´étant que la toile de fond de sa
société du spectacle, nous avons l´obligation d´en sortir.
IV
– Ne les laissons pas jouer avec notre santé, avec nos vies, prenons
les en main
« Là
où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » Hölderlin
Réagir,
penser et préparer la réponse
Ne
revenons pas à la normalité, car la normalité, c’était le
problème.
Alors,
partons du péril, écrasons-le dans sa conception-même en unissant
théorie et pratique, sachant que les deux sont complémentaires et
inter-agissantes. Prenons-le donc à la racine, contrairement à ce
que font certains, à caresser dans le sens du poil en embrassant
d´entrée la thèse officielle du virus, dans cette formule
désormais classique des signatures à rallonge. En santé comme en
politique, la fin ne justifie pas les moyens et les moyens doivent
s´apparenter aux fins. On ne peut pas plus utiliser le poison pour
nous désintoxiquer que l´Etat pour émanciper la société. Au
risque de contredire ses propres choix politiques, Sartre avançait :
« La
fin est l’unité synthétique des moyens employés. Il y a donc des
moyens qui risquent de détruire la fin qu’ils se proposent de
réaliser, en brisant par leur simple présence l’unité
synthétique où ils veulent entrer. »
Oui,
préparons-nous mais sans attendre que le papa Etat, nous donne la
permission de le faire. Faisons ce que nous avons à faire lorsque
nous nous sentirons de le faire, soit lorsque nous aurons acquis la
conviction et la force pour le faire.
Si
de cette bravade conjurée des Etats toujours au service du Capital,
nous pouvons en tirer du positif, c´est sans doute qu´elle a permis
à de nombreuses personnes de prendre du recul en même temps pour la
première fois de l´histoire. Une façon de prendre la mesure de ce
qui nous est proche, du milieu qui nous abrite, des peurs qui nous
habitent, d´évaluer nos forces et nos faiblesses, personnelles et
collectives, de faire le point et de commencer à penser un mouvement
émancipateur.
Ne
nous laissons pas berner par les discours paternalistes trompeurs au
nom de la solidarité et qui dans les faits désagrègent les liens.
Profitons-en pour dénoncer ce qui vraiment met en péril notre
santé, individuelle mais aussi sociétale, contre les OGM, les
pesticides, l´industrie agro-alimentaire et pharmaceutique, le
nucléaire, les métaux lourds, la pollution en général, la
destruction des écosystèmes, etc…Refusons tout isolement et
confinement dans tous les domaines de la vie, ces mesures
s´inscrivent
contre notre nature sociale fondamentale et contre notre psychisme
basique. Aussi, ne considérons pas la « question sociale »
comme étant de retour. Elle a toujours été, mais elle prendra
plus de relief, plus souffrance encore. Une nouvelle pauvreté
s´installe chaque fois plus aiguë
avec de plus en plus de laissés pour compte. La cause de toutes ces
distorsions et toutes ces destructions, se trouvant uniquement dans
la recherche obsessive et obligée de la valorisation monétaire,
dans le cadre du marché compétitif.
Articulons
toutes ces luttes, mais aussi les alternatives dans l´espoir de
créer un mouvement horizontalement structuré à partir du local. Un
local non pas confiné mais au contraire ouvert et qui, partant des
moyens et des nécessités individuelles et familiales s´ouvre aux
autres dans la communication, l´entraide et l´empathie de façon à
retrouver le désir de vivre ensemble. Ce désir fondateur, cette
joie de lutter, de décider, de produire au coude à coude, en
réduisant les inégalités et en extirpant le poison de la
domination, c´est ce dont nous avons essentiellement besoin. Besoin
d´imaginer collectivement notre milieu social en rapport avec nos
nécessités essentielles et en fonction de notre milieu naturel. Car
l´important c´est bien cette création collective partant des
initiatives de chacune et de chacun, celle de notre propre culture,
toujours à enrichir par celles des autres, à travers les arts de
toute sorte et de la fête. Enfin toutes ces activités qui font de
nous des êtres humains et qui nous a été volées et réduites à
des formes caricaturales et misérables à un seul binôme :
travail/consommation, et chacun dans son coin. Certes pour générer
un mouvement conséquent, il nous faudra lui injecter une forte
volonté de nous défaire des valeurs social-darwiniennes de
compétition, sexistes, racistes et antisémites dans toutes ses
variations. L´autre élément indispensable à cette convergence,
le liant en quelque sorte sera l´horizon commun capable de lui
donner un sens : celui de sortir du capitalisme mortifère, mais
avec les acquis du passé pour s´en inspirer et, à la fois en
éviter les pièges. C´est ce que se propose l´écologie sociale, à
la fois analyse et horizon d´émancipation et intégration sociale
dans le milieu naturel. Sa proposition communaliste représentant
son outil politique pour y parvenir.
Et
puis reprenons à notre compte la notion de « services
publics » usurpée par l´Etat, pièce essentielle du
capitalisme et de surcroît une entreprise à lui seul. Une
entreprise en immersion dans le marché et toujours en concurrence
avec les autres entreprises désormais transnationales, ne peut être
considérée « service public », comme l´ont cru pendant
longtemps de nombreuses personnes à sensibilité de gauche. Le
publicum
renvoie à la collectivité toute entière, à l´ensemble des
citoyens et c´est une distorsion idéologique que celle d´abandonner
sa gestion à l´Etat qui en dispose à sa guise.
L’attachement
des citoyens aux services publics, en particulier aux services de
santé, est tout à fait louable parce qu´il ont cru pendant
longtemps que l´Etat était un outil neutre hors influence
économique. Une fois extirpé ce malentendu il nous faut reprendre
cette notion pour définitivement le soustraire aux lois tyranniques
et mortifères du marché.
Dans
ce domaine de la santé si sensible actuellement, nous pouvons déjà
avancer des pistes, hors des prisons actuelles que représente le
confinement, tout en étant conscient des difficultés. Car le pari
est celui d´y intégrer un corps médical compétent, sur-sollicité,
au sein de structures hiérarchiques qui ne sont pour l’essentiel,
pas même contestées par les syndicats, sauf une minorité. Il nous
faudra nous appuyer sur cette minorité car le système de santé et
hospitalier est majoritairement un bastion remarquable des couches
populaires et des classes moyennes, qui croient encore profondément
que « l’État est neutre » et qu’il peut faire
quelque chose s’il y a de l’argent qui est injecté.
A
nous de créer des cercles préalables de débats avec le personnel
sur ce sujet crucial et de démontrer qu´envisager le système de
santé sous un autre angle peut signifier une remise en question de
l´ensemble du système social actuel basé sur l´exploitation et la
discrimination des plus pauvres. Il est sans doute possible de
soutenir des reprises en main des centres sociaux actuels, de lutter
pour un maintien des effectifs et contre la précarisation et
l´articuler avec une initiative complémentaire, celle de la
création de coopératives autonomes de santé, au niveau du quartier
et soumis aux décisions de ses assemblées. Le propos étant évaluer
nos besoins au niveau des infrastructures, des médicaments, et des
techniques vraiment utiles.
Sans
idées préconçues et toujours dans un souci de décentralisation et
afin d´enrichir le propos, le système sanitaire doit être une
œuvre collective. Comme dans d´autres domaines, inspirons-nous des
zapatistes, lesquels, avec peu de moyens, ont réussi à mettre un
système de santé cohérent, assumé à la base avec « un
processus de dé-spécialisation partielle des tâches liées à la
santé et une diffusion des responsabilités qu´elle implique17.
Il s´agit là de viser, par une éducation populaire, à assumer le
plus possible, une autogestion de notre santé personnelle par des
connaissances de base. Partant de l´assemblée décisionnelle, entre
patients, usagers, professionnels, agriculteurs, diététiciens,
chercheurs, psys, etc., dans tous les quartiers et les villages, nous
veillerons à la coordination territoriale d´abord. Et à terme,
nous viserons la décentralisation, et à démanteler ces cancers
sociaux et écologiques que sont les métropoles asphyxiantes et
polluantes.
Si,
dans la priorité des tâches, la souveraineté alimentaire est
politiquement prioritaire pour accéder à l´autonomie, elle est
basique socialement, pour une alimentation indispensable mais aussi
pour une bonne santé. Il nous faut donc tout faire pour accélérer
la création d´AMAPs, qui nous fourniront en aliments sains, sans
les poisons et les sur-exploitations humaines et naturelles de
l´agro-industrie (bio ou pas) tout en privilégiant les circuits
courts, la proximité et la communauté. En plus de la souveraineté
alimentaire, agir dans une AMAP (Association pour le maintien d´une
agriculture paysanne) c´est s´engager à épauler paysans locaux
qui participent
activement à préserver, voire enrichir nos écosystèmes et
n´exploiter ni la terre ni les travailleurs. Il s´agit là, par
leur pratique autogestionnaire, d´un maillon fondamental pour la
sortie du capitalisme et pour atteindre l´autonomie. Ce lien fort et
pragmatique entre le producteur paysan et le consommateur responsable
et citoyen, ouvre la voie à une « économie morale18 »
comme marche-pied dans une dynamique de transition en vue de sortir
du capitalisme.
En
plus du lien de confiance, voire de collaboration directe par
l´entraide un rôle fondamental est redonné à l´agriculture
locale qui s´insère et fait le lien à la fois entre le milieu
social et le milieu naturel. Cette pratique constitue à elle seule
une école de la vie, d´entraide et d´immersion dans le milieu
naturel par une appréhension sensorielle de notre lien à la nature
et le plaisir à en faire partie. Un autre avantage c´est que tout
le monde peut participer d´une façon ou d´une autre à cette noble
tâche en l´adaptant à ses propres possibilités pécuniaires
et au temps disponible.
Rien
que grâce à ce processus primaire, par la participation de tout un
chacun, les résultats seront positifs et immédiats sur la santé
sociale, donc sur le psychisme et la santé physique de chacun. Nous
découvrons ainsi par la pratique les vertus, le plaisir de faire
ensemble dans la difficulté mais aussi dans la joie. Et c´est cette
réalité vécue qui va nous faire jeter aux poubelles de l´histoire
cette perpétuelle frustration du faux plaisir jamais assouvi de la
consommation. Ainsi nous ouvrons les portes à cette dimension du
« Buen vivir », comme un tout, cette dimension tellement
humaine que vivent et nous transmettent les zapatistes.
Il
en ira de même pour tous les autres domaines de la vie, comme
l´enseignement, l´alimentation, le logement, la culture,
l´artisanat, l´industrie, etc… Toutes ces formes d´organisation
et de décisions collectives s´interpénétrant, ayant pour finalité
essentielle de pourvoir les besoins de tout un chacun de façon
autogérée dans le plaisir de vivre. A nous de créer une dynamique
d´auto-institution politique de ces communs capable de mettre en
œuvre, en premier lieu, la solidarité vitale entre nous les
humains, en l´étendant à l´ensemble des êtres vivants et le
milieu naturel.
Au-delà
des Etats, le communalisme pour le monde entier
Cette
peste noire et numérique nous dit qu´il est grand temps de réagir
tant qu´il nous reste encore des espaces pour agir. Il nous faut
renverser la tendance et nous diriger vers le global en partant du
local comme le propose le l´écologie sociale et le communalisme,.
Le Confédéralisme démocratique des kurdes du Rojava et le « mandar
obedeciendo » des zapatistes nous ont démontré et continuent
à nous montrer que la collectivité gérée par les citoyens
eux-mêmes et articulée à tous les niveaux est la meilleure façon
de régénérer le tissus social et le lien et ceci dans tous les
domaines de la vie, du social au politique et inversement. Ce
commun se définit à mesure qu’il s’invente. Ses contours ne
sont pas préalablement définis car il est avant tout risque.
Les
risques majeurs étant globaux, il nous faut retourner le réflexe
sécuritaire et le tropisme xénophobe de l´Etat, son obsession du
contrôle et ses rejetons fascistes souverainistes rouges-bruns.
Nous savons que cela ne se fera pas sans heurts et que le mouvement
se forgera non seulement dans la convergence des luttes et des
alternatives, ici et maintenant mais aussi par des insurrections et
des soulèvements. Il faudra nous y préparer.
Pour
ce faire et pour mettre toutes les chances de notre côté, nous nous
efforcerons de tendre nos mains vers les brèches existantes,
structurer l´entraide par le lien et la coordination. Sachant que le
salut ne viendra pas d´en haut, il nous faut nous efforcer de bâtir
cette structure horizontale de partage des connaissances pour un
intérêt collectif mondial dans tous les aspects de la vie.
Il
nous faut tout mettre en œuvre pour qu´entre tous les peuples, dans
la richesse de nos diversités comme peuples et milieux naturels
spécifiques, nous articulions nos autonomies en partant du local,
grâce au fédéralisme au niveau territorial et au-delà par le
confédéralisme. Il
s´agit d´amorcer ici et maintenant et partout autour de notre mère
terre, une praxis auto-instituante des communs.
Seule
cette détermination sans concession nous permettra de commencer à
prendre soin du monde et ses hôtes et le sauver de la prédation
aveugle et sans limites du capital.
C´est
cela le projet
communaliste.
Floréal
M. Romero, le 30-03-2020
Pour
en savoir plus sur l´écologie sociale et le communalisme
3« L’inhibition
de l’Action« ,
biologie
comportementale et de physio-pathologie Henri
Laborit, aux Editions Masson et aux
Presses Universitaires de Montréal (1980)
http://www.retrouversonnord.be/InhibitionActionLaborit.htm
4« La
maladie n’est pas seulement déséquilibre ou dysharmonie, elle
est aussi, et peut-être surtout, effort de la nature en l’homme
pour obtenir un nouvel équilibre. La maladie est réaction
généralisée à intention de guérison. L’organisme fait une
maladie pour se guérir. » Georges Canguhilemn – Le normal et
le pathologique, 1943 – qui explique que l’état d’avant la
maladie ne se retrouve pas de la même manière.
5Covid
19: fin de partie ?! Jean Dominique Michel Blog Tribune de Genève
du 18 Mars 2020
6Maurilio
Lima Botelho Notes à propos de l´épidémie économique
8En
plus des millions de nouvelles stations de base 5G, tous les 100m,
en zone urbaine et des 20 000 nouveaux satellites dans l’espace, on
estime que 200 milliards d’objets de diffusion feront partie de
“l´Internet des objets » d’ici 2020, et un trillion d’objets
quelques années plus tard. Si ces plans se concrétisent, personne,
animal, oiseau, insecte ou plante ne pourra éviter d’être exposé,
24 heures sur 24, 365 jours par an, aux nouveaux niveaux de
rayonnement des radiofréquences, qui seront des dizaines ou des
centaines de fois supérieurs à ceux existant aujourd’hui, sans
possibilité de s’échapper n’importe où sur la planète.
Déclaration de Fribourg, signée par plus de 3 000 médecins.
www.5gSpaceAppeal.org
10Comment
avons-nous pu survivre, en Espagne, l’année dernière avec 525 300
patients atteints de la grippe contre 25 000 décès dus aux
coronavirus et à 6 300 décès dus à la grippe contre 1 350 décès
dus aux coronavirus sans paralyser le pays ?
http://diariodetierra.com/la-histeria-interminable/
13Le
gouvernement espagnol, à l´image de la Chine utilise le Big
Data, un programme pilote pour étudier les données de
géolocalisation des téléphones portables afin de connaître les
mouvements des citoyens et ainsi prendre des mesures pour éviter
leur regroupements.
https://www.infolibre.es/noticias/economia/2020/03/20/l
14 Le service d’information 007, a préparé un rapport confidentiel envoyé au Premier ministre Conte et au ministre de l’Intérieur Lamorgese avec cet avertissement : « Il existe un danger potentiel de révoltes et de rébellions, spontanées et organisées, surtout dans le sud de l’Italie, où l’économie souterraine et la présence capillaire du crime organisé sont deux des principaux facteurs de risque”. Quotidien espagnol ABC du 28-03-2020
15 Cette mesure est proposée en Espagne par le Syndicat CC.OO et par « Podemos » parti de coalition de gauche aux rennes de l´Etat espagnol. Elle peut sembler progressiste mais en fait simplifierait les tâches de l’État en matière sociale en réduisant les frais de traitement des dossiers sociaux et contribuerait à désamorcer les luttes. Malgré le chômage de masse, la forme de l’argent reste ainsi la condition de l’existence humaine ; le revenu de base inconditionnel simulerait ainsi une société du travail sans travail. Pour l´Allemagne, selon la Frankfurter Rundschau : “L’État devrait se saisir de l’opportunité pour introduire le revenu universel à l’échelle de tout le pays.” Voir Courrier International du 23-03-2020
16Voir
à ce sujet mes propositions dans la seconde partie du livre paru
aux Editions du Commun en Octobre 2019: “Agir ici et maintenant –
Penser l´écologie sociale de Murray Bookchin”