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MUNICIPALES : citoyennisme, municipalisme et communalisme?

Auteur : Floréal Romero

« A rio revuelto, ganancia de pescadores »

(Proverbe espagnol signifiant que les pêcheurs profitent toujours de l´eau trouble)

Bien définir les termes va au-delà du simple exercice sémantique.  La confusion comme passage obligé, s´avère salutaire dans des situations données, inattendues, à condition, l´éclairage venant à manquer, de prendre le temps d´ôter nos œillères et de comprendre. Pour peu qu´elle soit entretenue voire alimentée, la confusion devient confusionnisme et condamne toute lucidité. Les trois termes faisant l´objet de cet article sont caractéristiques de la confusion qui règne à l´heure où en France tous les regards politiques confondus se focalisent sur les prochaines élections municipales des 15 et 22 mars 2020. Plus que jamais un nombre important de « listes citoyennes » vont se présenter et nombre d´entre-elles se revendiquent du municipalisme. Mais quel lien entre ces listes citoyennes, ce municipalisme déjà mis en place dans certaines villes comme Barcelone, et Murray Bookchin, le penseur de l´écologie sociale et du municipalisme libertaire ou communalisme ?  Difficile d´y voir clair lorsqu´un éventail aussi large de trajectoires politiques s´en réfère, allant du mensuel libertaire Silence! aux « GAMES » (Groupes d’Action Municipalistes Ecologistes et Sociaux), proches d’Europe Ecologie – Les Verts en passant par Pablo Servigne, théoricien de la collapsologie, « Extinction Rebellion » et l’« Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne ». Pour bien comprendre il convient de prendre un certain recul historique.

 I. Le rôle du citoyennisme

La dernière contradiction du capitalisme, mettant en péril le monde sur lequel il règne en maître a déclenché des luttes contre la prédation généralisée du monde. Cette lutte éco­lo­gique, tout comme la lutte de classe qui la précède, contient tout un potentiel de prise de conscience. Mais celle-ci ne débouche pas forcément sur un pro­jet col­lec­tif éman­ci­pa­teur : certains pensent qu’elle rend obsolète la lutte des classes et la volonté d’abolir le capitalisme, d’autres non. Ainsi les environnementalistes qui s´opposent à la dévastation sans en chercher l´origine, ou des écologies carrément réactionnaires comme l´ « écologie profonde », mystique, mal­thu­sienne, misan­thrope, et même au-delà, ou bien « localiste », qui exclut les « nomades » et se base sur la devise « la terre ne ment pas » du maréchal Pétain.  D’autre part se coule à merveille dans l´idéologie dominante, toute la mouvance du « New Green Deal », soit du capitalisme vert qui est à l’origine des COP et qui prétend arracher le monopole aux multinationales de l´énergie carbonée. La devise resterait la même : « croître ou mourir »[1] mais avec des technologies soi-disant moins polluantes et avec davantage de « consentement populaire ».

Mais voilà, à qui revient-il d´appliquer politiquement ces mesures ? La droite néolibérale a trop de compromis avec les multinationales « carbonées » et au nom d´une quelconque urgence, elle pourrait fort bien passer la main à son extrême. La gauche sociale-démocrate n´en finissant pas de ramer dans le sens du courant imprimé par la dynamique du capital, sa crédibilité s´en trouve fort menacée. Arrivée un jour dans la mer de la consommation, à bord du bateau Croissance, empêtrée dans le marasme économicopolitique de ce siècle, sans aucun résultat tangible quant à ses prétentions de redistribution des richesses et sans horizon à courte, moyenne ou longue échéance, son cycle s´achève.

La classe moyenne née de ses relations intimes avec le capital, se voyant menacée dans sa position sociale, semble avoir pris  le relais du prolétariat avec le citoyennisme, comme force de pression dans la rue. Ce fut le cas lors des printemps arabes, du 15M des Indignés en Espagne, de Nuit Debout en France, d´Occupy Wall Street aux USA. Sans parvenir encore à se « mobiliser comme si nous étions en état de guerre » comme le suggère Stiglitz, ce mouvement fait toutefois écho à l´appel de ces économistes « progressistes »[2].

Frédéric Lordon va jusqu´à dire très justement que le citoyennisme  « débat pour débattre, mais ne tranche rien, ne décide rien et surtout ne clive rien. Une sorte de rêve démocratique cotonneux précisément conçu pour que rien n’en sorte. ». Il « condamne pour des décennies toute expérience de gauche ». Mais pour ce même Lordon, refait alors surface l´appel à l´insurrection et le mythe du « Grand Soir ». Renaît de ses cendres le fantôme bolchévique affublé d’oripeaux citoyennistes ou « souverainistes » , prônant unEtat fort, protectionniste et nationaliste[3].

Dans tous les cas, l´appel à la mobilisation  citoyenne vise à la constitution d´une masse critique, une pression pour forcer des politiques réformistes ou révolutionnaires dans les institutions d´un Etat plus ou moins fort selon le scénario.

II – Le Municipalisme, dernier avatar de la social-démocratie

  1. De la théorie municipaliste

Le Municipalisme pousse un peu plus loin la logique citoyenniste, argumentant qu´être citoyen et citoyenne ne peut se limiter au simple utilitarisme, celui de faire pression sur les élus.  Le propos étant de s´investir directement, de participer collectivement dans les Institutions de l´Etat mais en les prenant à leur base, la Municipalité. Pour bien comprendre ce municipalisme, à ne pas confondre avec le « municipalisme libertaire » ou « communalisme », il convient d´aller au-delà de ce qu´il affiche.

Sans douter de la bonne foi des auteures, la préface du « Guide du Municipalisme[4] » annonce bien sa couleur… délavée. Il est rédigé par Elisabeth Dau – Mouvement Utopia & Commons Polis et Charlotte Marchandise – Maire adjointe à Rennes et candidate citoyenne à l’élection présidentielle en 2017 (LaPrimaire.org).  (Démarche pour le moins étonnante pour une partisane du municipalisme). Il  se réfère tour à tour à la Commune de Paris, à l´anarchisme, au féminisme, au mouvement zapatiste, au confédéralisme démocratique du Rojava, à la Zad de NDDL et même à Murray Bookchin, tout en prenant bien soin de ne pas égratigner le cœur-même du problème : l´économie capitaliste. Comment peut-on dans ces conditions parler de « passer du je au nous » de la « réappropriation du commun », de la « féminisation du politique » ? Comme s´il suffisait de féminiser la politique et pourquoi pas l´économie ou l´armée… Au lieu d´une remise en cause de l´économie, il s´agit bien de mieux s´en servir. Pour ce faire il sera fait appel aux citoyens pour un « budget participatif » chargé de dynamiser tour à tour « l´économie circulaire » du tout recyclable, « l´économie sociale et solidaire »[5]. Nous sommes bien là dans une parfaite continuité citoyenniste  et toujours en pleine utopie libérale.

        2. Tout commence à Barcelone

Avant 2015, Ada Colau est salariée d´une ONG (Observatori de Drets Econòmics Socials i Culturals) financée par l´ancien maire de Barcelone Xavier Trias et porte-parole de la Plateforme des victimes du crédit hypothécaire (PAH). Dans un contexte d’abstention électorale généralisée et de défiance à l’égard de la politique, en tant que féministe, en pleine crise immobilière espagnole, elle incarne bien la figure populiste. Le manque de programme politique propre des Indignés (15M), leur inconsistance et leur impatience favorisèrent tout autant l´irruption de Podemos que celle du Municipalisme.  Avec l´appui des mouvements sociaux, Ada Colau remporte les élections municipales à Barcelone et en devient Maire, en mai 2015.

L´argument central de sa campagne électorale et de son parti, « Barcelona en Comú », proche de Podemos, comme par la suite à Madrid, Cádiz, Zaragoza, La Coruña, en Espagne et Grenoble en France, étant que les dispositifs citoyens au niveau municipal, présentent un double atout, celui de rompre avec la reproduction des élites tout en associant des « profanes », préalablement formés, non pas simplement au processus de décision, mais à l’élaboration des solutions. Sauf que ces solutions sont circonscrites dans les institutions de l´Etat pour faire fructifier le Capital, même tout au bas de sa pyramide car nous sommes-là au cœur même du capitalisme. « Le capitalisme contemporain et ses multinationales n´ont que faire de nos préoccupations communales, départementales, régionales, voire nationales […] Voilà pourquoi dans ce nouveau puzzle administratif, si approximatif et laborieux à première vue, la pièce décisive, appelée à donner sa réelle cohésion à l´ensemble, c´est la métropole. »[6] Autrement dit, comment gérer une ville voire une mégapole dans l´efficience et la concurrence avec d´autres mégapoles, sans booster les affaires, avec tout ce que cela entraîne comme conséquences sociales d´exclusion, de précarité, de gigantisme et centralisation et de gestion des désastres écologiques ? Par ailleurs « Le pouvoir actuel ne se définit pas par ses institutions politiques mais par ses infrastructures » […] Contre ce pouvoir très matériel, il est devenu sans conséquence de se tourner vers les symboles représentatifs. C´est du côté de l´ingénierie, de l´aménagement du territoire, du design des réseaux qu´il faut regarder pour comprendre ce à quoi nous avons à faire. »[7] Dans ces conditions, parler d´élargir le cercle de sa gestion en « rompant la reproduction des élites », ou de stimuler « la participation citoyenne à l´élaboration des solutions », nous semble pour le moins totalement déplacé.

Que peut-on espérer de ce fourre-tout, de ce manque de cohérence analytique ? A quoi bon s´engouffrer dans ce labyrinthe d´inconséquences pratiques au point de nous ôter toute capacité constructive autonome dans tous les domaines de la vie, voire toute espérance? A ces questions, l´histoire récente et présente ne laisse aucun doute quant à la réponse, malgré les mirages que l´on place tels des écrans de l´illusion entre les aspirations personnelles et collectives et la réalité que l´on s´obstine à ne pas voir.

         3. La pratique sociale et écologique du Municipalisme

Aux élections municipales suivantes, le 19 Juin 2019 Ada Colau, est réélue Maire grâce aux votes de Manuel Valls. A l´image de ce dernier lorsqu´il exerça de Ministre de l´Intérieur en France, Ada Colau dans cette « ville sans peur », cette « ville refuge »,  continue à réprimer les revendeurs ambulants immigrés[8]. De même, les grèves sont réprimées, comme celle du métro en février 2016 ou contre la privatisation des services publics municipaux[9]. Nous pourrions ainsi continuer à épingler les contradictions du Municipalisme dans le domaine du social mais nous relevons ces mêmes contradictions en matière d´écologie. Repsol, la multinationale du pétrole en Espagne, a reçu un prix d’une ONG britannique pour sa lutte contre le changement climatique et c’est cette même ONG qui a placé le gouvernement d’Ada Colau en tête d’un classement des villes dans la lutte contre le changement climatique. La « Zone à Faibles Émissions » de Barcelone ne vise pas à changer le modèle prédominant de mobilité privée, mais plutôt à constituer une première étape vers la transformation du parc automobile à essence en un parc de voitures électriques et renouvelables[10]. Cette mesure entrée en vigueur le 1er janvier interdit, selon les calculs, l’entrée de quelque 50 000 véhicules considérés comme très polluants. Si cette mesure ne suffit pas à réduire la pollution, Ada Colau a l’intention d’appliquer un péage pour empêcher l´entrée de 125 000 véhicules dans Barcelone. Soit les voitures des moins fortunés. Et dans le même temps l’état des trains locaux est assez lamentable, avec des retards quotidiens et des fréquences très espacées aux heures de pointe. L’entrée de Barcelone en Cómú dans le gouvernement de la mairie n’a pas été un tournant dans l’augmentation du nombre des touristes usagers des bateaux de croisière. Au contraire, au cours des cinq dernières années, les chiffres ont continué à augmenter. Et ce, en partie grâce à l’accord que Sixte Cámbra, l’ancien directeur du port de Barcelone, et Ada Colau ont signé pour la construction de 3 nouveaux terminaux de macro-croisières qui permettront d’atteindre 5 millions de croisiéristes par an. Or, un bateau de croisière de luxe émet 10 fois plus d’oxyde de soufre que les 260 millions de voitures qui existent dans toute l’Europe. Et les 15 plus grands navires émettent à eux seuls autant de pollution que 760 millions de voitures. L’année dernière, la ville de Barcelone a reçu pas moins de 867 bateaux de croisière. Si l’on ajoute à cela la précarité du travail des travailleuses dont le salaire de misère est inférieur à 600 euros et les avantages fiscaux et les aides des administrations publiques, on peut comprendre un peu mieux les milliards de bénéfice dont les compagnies maritimes font état chaque année et donc la ville d Barcelone. Mais « Barcelona en Comú » ne détient pas à elle seule le monopole des contradictions du municipalisme issu du citoyennisme en Espagne et dans le monde.

Nous pourrions continuer à égrener tous les échecs de ces municipalismes affichés comme modèles dans ce guide. Ce fut le cas à Cadix avec la décision prise par le Maire de vendre des corvettes militaires à l´Arabie Saoudite, les scandales immobiliers et anti-migrants à Madrid. En France, le guide du municipalisme nous fait miroiter Paris et Grenoble. Pour la première, est-il besoin de s´y attarder ? Pour la seconde, on ne peut nier l´efficience des politiques exemplaires pour le New Green Deal qui vient, celles de son maire Eric Piollé pour rendre sa ville plus propre et « écologique ». Ainsi Grenoble joue un rôle pionnier et répond tout à fait aux critères de la « green economy », avec une pépinière d´industries de pointe dans de vastes domaines comme les nanotechnologies par exemple ou les biotechnologies, au point de s´être gagné la qualification de « Silicon Valley à la française ». Quant au municipalisme, l´échec y est flagrant puisque les mouvements sociaux, qui appuyèrent la candidature municipaliste, se sont vus totalement trahis. « Cette mairie a refusé le rapport de force avec l’État et la préfecture en s’appuyant sur les mouvements sociaux pour protester contre l’austérité. Ils ont préféré faire de l’austérité. C’est une trahison comme en 1981 ou en Grèce avec Tsipras »[11], tranche sans nuances Raphaël du DAL (Droit Au Logement).

         4. Alerte à l´échec

D´après Isabelle Dau et Charlotte Marchandise : « Gouverner en obéissant », est intitulé du code éthique de la plateforme citoyenne de Barcelona En Comú, repris de la devise zapatiste [« Mandar obedeciendo »].

Un propos plutôt indignant que cette référence zapatiste, car á qui obéit-on dans une Smart City ? Dans la liste de ces « villes connectées », Barcelone y figure comme seconde « Ville intelligente »[12].

Finalement le municipalisme à la « Barcelona en Comú » avec l´extension de l´usage du numérique pour « les prises de décision en commun »[13], tout comme celui de Grenoble, est tout à fait soluble avec le capitalisme moderne à la sauce Rifkin : « La gouvernance de la ville multipolaire est complexe. Il s’agit maintenant de gouverner à distance, d’influencer plutôt que diriger (Epstein, 2005). Le pouvoir y est distribué entre au moins quatre types d’acteurs : les décideurs centraux (de niveau étatique ou territorial), les décideurs locaux (élus), les acteurs associatifs, et les acteurs privés détenteurs de capitaux ».[14]

Plus que jamais un nombre important de « listes citoyennes » vont se présenter pour les prochaines municipales et nombre d´entre-elles se revendiqueront du municipalisme. Corinne Morel Darleux (voir site Reporterre du 15 février 2020) ne devrait pas douter « des chances des candidats sincères de percuter le système à travers les urnes et ses règles du jeu édictées par les pouvoirs dominants. » ; pourtant il est plus que temps de s´apercevoir que cette logique est une voie sans issue. Pas plus qu´elle, nous ne voulons « hiberner » ; mais prétendre vouloir « vider l´Etat » ; ou mobiliser les institutions municipales de l´Etat contre lui-même est tout aussi vain que de vouloir qu’une multinationale agisse contre la finance. Renouveler ces pratiques avec de nouvelles fioritures rhétoriques du style « avoir un pied dedans et un pied dehors » du système, c´est ne pas vouloir tirer le bilan des  expériences passées.  Bien avant le municipalisme, et avec un potentiel bien supérieur, « Die Grünen » en Allemagne et avant eux encore, le « Rassemblement des Citoyens et Citoyennes de Montréal »[15], nous ont montré l´échec de ces pratiques collaborationnistes.  Ce n´est assurément pas ainsi que l´on sortira du capitalisme. La seule fonction à laquelle on peut aspirer dans le cadre parlementaire élargi des municipalités de l´Etat, c’est bien celui de substitut à la social-démocratie désormais révolue et de cogestion la catastrophe qui vient.

Je ferai volontairement abstraction de ces « mouches du coche », ces noms qui reviennent partout au bas des multiples appels à s´emparer du local et refondre la démocratie. Méfions-nous seulement de celles et ceux qui vendent des solutions « clé en main » au nom de la « belle », « heureuse » ou autre « curieuse démocratie ».

Commune des communes 18 janvier Commercy
Commune des communes 18 janvier Commercy

Tout au bout de ces échecs, comme nous le rappelle Pinar Selek, « L´impuissance convertit l´expérience personnelle ou collective en résignation ».

III- Le municipalisme libertaire ou communalisme

Avoir une capacité analytique suffisance et une grande cohérence telles que les présente Bookchin ne relève pas « du cynisme de la pureté ou du radicalisme rigide», comme le prétend Corinne Morel Darleux. Le cynisme consiste plutôt à fragmenter et détourner la grande  cohérence de la pensée de Bokkchin tout en s´en réclamant.

Pourtant, comme le souligne fort bien Elias Boisjean dans « Le moment communaliste ? » (Ballast le 11/2/2019) : « L’entreprise communaliste ne souffre d’aucune équivoque sitôt qu’on lit l’auteur avec le soin nécessaire : abolition du capitalisme, des classes sociales, du critérium de la croissance, de l’État, de la police, de l’armée, de la propriété privée des moyens de production, des hiérarchies au sein de l’espèce humaine (de genre et de race) et de la domination de cette dernière sur l’ensemble du monde animal et végétal. Il y a fort à parier que des espaces de dialogue « participatifs », « concertés » et, pour les plus ambitieux d’entre eux, « éthiques » n’y suffiront pas. Pas plus que l’économie sociale et solidaire, commerce équitable et les seuls circuits courts coopératifs chers à nos municipalistes ». 

C´est pour cela que nous devons penser son œuvre, la poursuivre et l´actualiser comme tout partisan de l´écologie sociale et du communalisme.  Le communalisme (ou municipalisme libertaire) propose par un processus révolutionnaire social et écologique, de « remplacer l’État, l’urbanisation, la hiérarchie et le capitalisme par des institutions de démocratie directe et de coopération». Oublier une seule de ces dimensions, ou se réclamer de Bookchin en piochant de ci, de là dans son œuvre alors que l´on pratique le parlementarisme, revient à usurper son nom et sa pensée, et à la mettre au service de l´erreur persistante de la social-démocratie.

Le pari auquel nous devons nous affronter exige de nous, bien plus de courage et de réflexion que suivre des pistes toutes tracées par le parlementarisme qu´il se situe dans des limites nationales et internationales comme dans celles des villes-entreprises.  

Nous nous sommes face à un défi auquel jamais l´humanité ne s´est trouvée confrontée auparavant. Il est essentiellement de nature sociale et écologique à l´heure ou huit personnes sur la planète possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale et que nous sommes au bord d´un triple effondrement généralisé, écologique, énergétique et alimentaire.

Si nous considérons le capitalisme comme ce qu´il est : un gigantesque incendie rampant qui ravage implacablement et systématiquement le monde, aurait-on l´idée de l´éteindre avec un vaporisateur en plastique ridiculement vert ? Et pourtant c´est bien ce que se proposent ces municipalismes, ces auto-proclamées « villes rebelles » qui n´ont de rebelles que le nom. Il suffit de s´y rendre, de parler avec ses habitants pour se rendre compte que très peu de choses ont changé et surtout, rien qui dénote le moindre enthousiasme populaire. 

Un incendie de la taille de celui qui a ravagé l´Australie, ne se combat pas dans et par le feu lui-même. C´est une tentative vouée à l´échec que celle de demander aux citoyennes et citoyens de s´impliquer pour diminuer l´ampleur des foyers (les métropoles) en essayant de les contrôler. D´agir ainsi nous participerions bien plus à sa propagation. 

De là l´incohérence de ces initiatives qui confondent les citoyens en les invitant à se rendre maîtres de leur destin par une participation, voire une autogestion, du désastre nommé capitalisme.

On ne construit pas dans un moule pas plus qu´on ne s´y construit. Une fois dans le moule, on est obligé de s´y plier, de s´y conformer ; au mieux on l´aménage avec plus ou moins de succès mais toujours pour reproduire la même chose : de l´aliénation et de la destruction, ici ou là-bas.

Alors il nous revient de briser le moule. En excluant toute alliance avec un quelconque parti, utilisons donc les élections, si l´on en voit la nécessité, pour développer nos assemblées décisionnelles en parallèle de l´Etat. Soyons conscient-e-s qu´il n´existe pas de miracle électoral. Son utilisation doit répondre non pas à une pratique systématique en tout lieu mais à une stratégie locale réfléchie dans une construction plus vaste d´un monde pluriel.  

 Nous nous devons de construire autre chose de tout à fait différent, dans le politique comme fédérateur du social dans ses luttes et ses alternatives et avec le monde naturel dont nous sommes partie prenante. Il nous revient, à nous d´ouvrir des brèches en créant d´autres modes de vie, d´autres modes de relations entre nous et avec les autres êtres vivants, qui soient déterminés non par la recherche du profit mais pour nos besoins réels et par nos propres décisions collectives.

Si notre lieu d´action est la ville, il nous faudra établir tout de suite des liens étroits avec la campagne et entamer stratégiquement une décentralisation. Gardons toujours en vue l´objectif, celui de la mise en œuvre d´un mouvement général d´écologie sociale, de collectivités humaines fédérées et confédérées, intégrées dans nos milieux naturels. Il s´agit bien de stimuler la confluence entre les luttes et les alternatives, afin qu´elles se complémentent, se renforcent et se saisissent du politique comme agent fédérateur en commençant par le local, et en s´articulant territorialement et internationalement. Cette tâche répond à une nécessité vitale et à la fois correspond à un immense besoin enfoui en nous, celui de créer du politique et du social au-delà du mur de la représentativité politique,qui bouche l´horizon de notre imaginaire.

Ce mur tombé, nous serons en mesure de développer ce qui importe le plus comme créer  de la valeur d´usage contre la valorisation de la valeur, contre la marchandise. Nous allons construire du commun, ce mouvement riche d´une culture nouvelle, capable de créer du faire, du labeur contre le travail, de la diversité en empathie entre les humains et de ces derniers avec le monde du vivant.  Nous creuserons un pays dans le pays et nous nous émanciperons collectivement car la lutte pour arrêter de créer du capital est aussi une lutte contre notre dépendance au capital et contre notre subordination àp ses politiques. C´est alors que nous entrerons dans ce monde nouveau qui contient d´innombrable mondes vibrants de diversités, de vie et de joie dans le partage.

C´est cela l´essence du communalisme.

                                                                       Floréal M. Romero, le 17-02-2020

Auteur de « Agir ici et maintenant. Penser l´écologie sociale de Murray Bookchin », Les éditions du Commun, Octobre 2019, et avec Vincent Gerber : « Murray Bookchin et l´écologie sociale libertaire », éd. Le passager clandestin, collection les précurseurs de la décroissance. Octobre 2019

Page facebook de l’institut communaliste nouvellement créé : https://www.facebook.com/groups/2535759586491839/

Site de Faire commune : http://fairecommune.mystrikingly.com/

Pour un reportage sur La Commune des communes qui s’est tenue à Commercy le 18 janvier sur le site de Faire commune : http://fairecommune.mystrikingly.com/blog/premiere-commune-des-communes-a-commercy?fbclid=IwAR15EulcMgsE7BbRQeZCGBuNl95pbiSkIhuv2vzP-t_mwwcCOjfuFDKDrwI

Et également ce petit film : https://www.youtube.com/watch?v=NNSnt6Hzh-U&fbclid=IwAR3LiO3grL3Wh01pSTUd5_5Fe0E31pHwAfXVIT_yJ3HUWRxKBSS8ud83mnI

Voir aussi : https://www.revue-ballast.fr/le-moment-communaliste/

NOTES :

[1] Voir dans Reporterre  du 7 décembre 2019, l´intéressante entrevue d’Hervé Kempf de 46 minutes autour des inégalités et des mesures proposées par Piketty dans son livre « Capitalisme et idéologie » pour les réduire, en tenant compte des enjeux écologiques.

[2] Si Thomas Piketty attend des réformes qu´il propose, un élargissement des facultés de participation des couches populaires à la démocratie représentative, Stiglitz en appelle directement à la mobilisation citoyenne au point d´encourager les indignés du 15M .Voir article de El País du 26 Juillet 201 : « …il a adressé un message de soutien affectueux aux Indignés :  » Je vois ici une énergie très réconfortante et j’espère que vous l’utiliserez de manière constructive. Les mauvaises idées ne peuvent pas être échangées pour rien, mais les bonnes idées doivent être recherchées. Et pour les faire participer au débat public, il faut beaucoup d’organisation et de leadership. Ce sera un combat difficile car ces mauvaises idées sont profondément enracinées dans le discours politique et économique dominant. En ce moment, nous avons une grande occasion d’unir la science économique à l’engagement et à la justice sociale et de créer une nouvelle économie. Je vous souhaite la meilleure des chances.

[3] Voir Frédéric Lordon dans «  Vivre sans » Ed. La fabrique  2019,  P. 128 :  il y  fait référence au point L, (Lénine ou Lordon ?)

[4] Voir également Ada Colau, Barcelona En Comú (coord.), Debbie Bookchin « Guide du Municipalisme Pour une ville citoyenne, apaisée, ouverte »  Ed. Charles Lépold Mayer, 2019. A noter que les éditions Charles Léopold Mayer sont issues de la fondation du même nom http://www.fph.ch/index_fr.html, fondation critiquée dans cet article : http://www.bellaciao.org/fr/spip.php?article158548

La fondation appartient à la famille Calame (le père est président honoraire et le fils en est le directeur). Le fils est un contributeur de « La vie des idées », revue du think tank « La République des idées » dirigé par Pierre Rosanvallon. On y retrouve la fine fleur de la social-démocratie  : Thomas Piketty, Jean Peyrelevade, Pascal Lamy, Jean-Marc Fitoussi, Loic Blondiaux, Daniel Cohen, Dominique Méda.

[5] Il est certain que bien des souffrances dues à l´exploitation et l´exclusion sociale se sont vues allégées par l´Economie Sociale et Solidaire ou le Budget Participatif. Mais par ailleurs ces alternatives atténuantes du “social-libéralisme”, masquent l´essence prédatrice du capitalisme:    “La « refondation sociale » vise, à travers la substitution du contrat à la loi, à transformer des citoyens en sujets. C’est la reféodalisation que dénonce Alain Supiot et non pas l’émergence d’une entreprise citoyenne. Dans ces conditions, l’économie solidaire serait un faux-fuyant ou le masque attendri d’une économie capitaliste ayant achevé sa contrerévolution libérale, ramenant les conditions sociales un siècle ou deux en arrière.”   L’économie sociale et solidaire, un appendice ou un faux-fuyant ? Jean-Marie Harribey1 Mouvements, Sociétés, Politique, Culture, n° 19, janvier-février 2002, p. 42-49

[6] Dossier spécial: “Métropoles et Collectivités territoriales: le grand chambardement”,  Contretemps nº 26 printemps 2015, cité dans “Les Métropoles barbares” de Guillaume Faburel,  Ed. Du Passager clandestin 2019, page 24.

[7] Page 26 du même ouvrage du livre de Jean Baptiste Vidalou : “Etres forêt”, p.7, Zones 2017

[8] 90 ans plus tard, la même répression aux « manteros » (Vendeurs à la sauvette) de Barcelone. De la même manière que la Seconde République n’a pas mis fin à la répression de la pauvreté ou aux luttes des travailleurs, le « maire du changement » (sic) poursuit les mêmes politiques répressives que les gouvernements précédents de CiU et du PSC-ICV. www.izquierdadiario.es   le 14 de novembre 2019.  

[9] Dans un tweet cinglant, la CNT de Barcelone a affirmé qu’Ada Colau et Pablo Iglesias, lors de la dernière campagne électorale, « chantaient Bella Ciao tout en accordant la vente des services sociaux, des garderies et des services de soins à domicile aux entreprises de Florentino Pérez ». De plus, ils ont conclu, ironiquement: «Tout est en ordre». www.larepublica.cat

[11] https://rapportsdeforce.fr/pouvoir-et-contre-pouvoir/alternative-municipale-a-grenoble-le-pouvoir-est-il-maudit-08302140 30 août 2018 Stéphane Ortega

[12] Comme le soulignait très bien Clément Pairot sur Ouishare Mag, la tension que provoque une forme de technologisation de la ville semble incompatible avec sa diversité sociale. En envisageant le citoyen comme un produit et un consommateur, elle génère à la fois de la dépendance et de l’exclusion.

Si la technologie a toujours modelé la ville, à l’image de la voiture, cette intégration est toujours une sur-intégration, comme si la technologie envahissait toujours tout le réceptacle urbain. La Smart City pousse cette tendance encore plus loin et génère en retour des critiques toujours plus nourries. Tant et si bien que l’enjeu désormais est de savoir si celle-ci ne serait pas un programme contre la démocratie et la diversité, visant à repousser les pauvres toujours plus loin. https://www.lemonde.fr/blog/internetactu/2017/02/25/

[13] Selon un témoignage publié dans: Asaltados y asaltantes: historia inmediata de cuatro años de municipalismo electoral   mai 2019   https://www.todoporhacer.org/asaltados-y-asaltantes/  référant à la soi-disant participation citoyenne :  « Et maintenant que davantage de citoyens sont mobilisés, il me suffit d’ouvrir le portail de participation citoyenne de mon conseil municipal, qui compte quelque 200 000 personnes, et de constater que les propositions n’atteignent même pas 400 voix »

[14] La ville, le SI et l’entreprise : du fonctionnel au multipolaire Emmanuel Bertin et Sébastien Tran. Management Prospective Ed. | « Management & Avenir » 2014/2 N° 68 | pages 54 à 72 Voir également « Les métropoles barbares » de Guillaume Faburel aux éditions du Passager Clandestin 2019.

[15] Voir “Agir ici et maintenant. Penser l´écologie sociale de Murray Bookchin » Floréal M. Romero  Ed. du Commun Octobre 2019, P. 99 à 104.

Trois publications francophones ce mois !

Signe que les temps évoluent, l’écologie sociale a connu en octobre plus de sorties en français qu’au cours de ces cinq dernières années. Le premier pas qui consistait à rendre les textes plus accessibles et les voir circuler semble définitivement atteint et ça nous réjouit ! Présentation, avant des chroniques plus détaillées à venir :

Les éditions Agone s’intéressent à Bookchin et ont sorti Changer sa vie sans changer le monde, traduction notamment de « Social Anarchism vs Lifestyle Anarchism : an unbridgeable chasm » article polémique dans lequel l’auteur critiquait les dérives d’un anarchisme trop centré sur le le développement d’un mode de vie alternatif, au détriment de l’organisation structurée notamment. Un pamphlet paru en 1995 qui s’insère dans un vaste débat sur la réception et réactions des anarchistes notamment aux Etats-Unis au projet du municipalisme libertaire.

Le livre sera suivi en mars prochain par La révolution à venir, traduction de The Next Revolution, recueil posthume d’articles rassemblés par Debbie Bookchin (sa fille) et Blair Taylor.

– Floréal Romero publie l’ouvrage, Agir ici et maintenant : penser l’écologie sociale de Murray Bookchin, aux éditions du commun. Un livre qui retrace autant la vie et le parcours de Bookchin que le applications concrètes et actuelles de l’écologie sociale.

– Enfin, une nouvelle édition de Murray Bookchin & l’écologie sociale et libertaire réactualise le texte paru en 2014 au Passager Clandestin, dans le cadre de la collection sur les précurseurs de la Décroissance. Nouvelle maquette, plus de pages et de nouveaux développements, le livre s’offre un lifting complet mais garde l’optique de présenter les liens (et quelques divergences) existants entre l’écologie sociale et le mouvement des décroissants.

Sortie de « Make Rojava Green Again »

La Commune internationaliste du Rojava sort un ouvrage important sur la pensée écologiste sociale qui se développe dans les communes kurdes de Syrie. On y développe le projet de création d’un Académie écologique et les besoins (et possibilités) d’amélioration des conditions de vie au travers d’actions à portée écologiques. Surtout, le livre met l’accent sur le problème actuel de manque d’eau, dû aux politiques des pays voisins de création de barrages sur les fleuves qui traversent la région. Les nappes phréatiques s’épuisent et l’eau pour l’irrigation des cultures tend à manquer.

Les solutions parsèment néanmoins le livre pour améliorer la récupération des eaux, sa purification, de pair avec le développement du recyclage et de la reforestation.

Le lien avec l’écologie sociale est clairement explicité dans les premiers chapitres, qui retracent le projet philosophique et politique qui a lieu au Rojava. On retrouve également Debbie Bookchin, qui signe une courte préface en introduction et renforçant le soutien international auprès des Kurdes.

La totalité des fonds récoltés iront pour le développement de ces projets.

Municipalisme libertaire et gilets jaunes

Alors que beaucoup de journalistes parlent du déclin (d’affluence) des gilets jaunes, d’autres montrent que le mouvement pourrait rebondir en renforçant son appel à une autre politique. Transformer la rage et la colère de la rue en des propositions concrètes, vaincre l’immobilisme et la confrontation avec l’Etat par le développement d’une démocratie directe assembléiste : oui, les idées politiques de Bookchin sur le municipalisme libertaire pourraient donner un second souffle pour faire évoluer le mouvement et donner corps à ses revendications.

Nous relayons ici l’article d’Annick Stevens publié sur le site du Monde libertaire :

https://monde-libertaire.fr/?article=IDEES_NOIRES_SOUS_GILETS_JAUNES

Sortie de « Pouvoir de détruire, pouvoir de créer »

Ce nouveau recueil de Murray Bookchin, paru aux éditions l’Echappée, n’est pas une traduction « fidèle » d’une parution originale de l’écologiste américain. Pouvoir de détruire, pouvoir de créer est plus à comprendre comme une suite à Au-delà de la rareté, publié en 2016 aux éditions Ecosociété. L’ambition était de faire revivre ces textes et de les compléter avec des plus récents. Si Au-delà de la rareté présente ainsi les écrits phares de Bookchin des années 60, Pouvoir de détruire, pouvoir de créer, rassemble ceux qui ont le plus marqué des années 70 à 90. La moitié des articles présentés, dont celui qui donne son nom au recueil, sont néanmoins issus de son ouvrage Toward an Ecological society. Des textes déjà traduits et publiés en 1976 par Daniel Blanchard et Helen Arnold dans Pour une société écologique – un ouvrage épuisé depuis longtemps. C’est en grande partie le fait que ces écrits de qualité n’aient jamais été réédités en français qui a motivé ce projet.

Les textes présentes dans le recueil ont été sélectionnés selon deux critères. Il s’agissait en premier lieu de présenter l’écologie sociale dans sa globalité, c’est-à-dire présenter les principaux domaines sur lesquels Murray Bookchin s’est penché. Les articles ont ainsi une approche thématique : les origines de la crise écologique (« Pouvoir de détruire, pouvoir de créer », « Pour une société écologique »), une description globale de l’écologie sociale (« Qu’est-ce que l’écologie sociale ? »), débat sur la question énergétique (« Crise de l’énergie, mythe et réalité»), une vision critique de l’économie (« Economie de marché ou économie morale ? »), la distinction entre l’écologie radicale et « l’environnementalisme » réformiste (« Lettre ouverte au mouvement écologiste »), la description du projet politique du municipalisme libertaire (« Le municipalisme libertaire, une nouvelle politique communale ? »), une vision critique sur la science et la technologie (« Les ambiguïtés de la science »). Ainsi, le livre permet de faire découvrir aux lecteurs des facettes aujourd’hui encore peu connue de l’auteur. Enfin, il a été privilégié les textes les plus forts et encore pertinents. Il s’agissait de mettre l’accent sur des écrits stimulants, porteurs d’une verve (et d’un rêve) révolutionnaire comme la main de Bookchin en a écrit beaucoup.

Les textes sont accompagnés d’une préface de Daniel Blanchard, qui a rencontré Bookchin à Paris lors des événements de Mai 68 et qui a vécu, avec sa femme Helen Arnold, un an avec lui dans le Vermont. Chaque article est accompagné d’une petite présentation aidant à le contextualiser. Par ce livre, on découvre mieux la vision émancipatrice et les nombreuses propositions pour une société alternative promues par Bookchin. Son écologie sociale ne s’est pas limitée à une proposition politique mais connaissait un spectre très large, évolutif et parfois autocritique également. Le Bookchin des décennies 70-80, qui représentent peut-être les années de la maturité de sa pensée. Un moment opportun pour le rappeler, alors que sa pensée semble ressortir de l’oubli en Europe et en France particulièrement.

Pouvoir de détruire, pouvoir de créer… et peut-être aussi pouvoir d’inspirer. Du moins faut-il le souhaiter.

Vincent Gerber

Extraits

« La conception selon laquelle l’humanité doit dominer et exploiter la nature découle de la domination et de l’exploitation de l’homme par l’homme, et même, plus loin encore dans le temps, de l’assujettissement de la femme à l’homme au sein de la famille patriarcale. A partir de ce moment-là, on considéra de plus en plus les êtres humains comme de simples « ressources », comme des objets et non comme des sujets. Les hiérarchies, les classes, les modes d’appropriation et les institutions étatiques servirent à définir dans l’esprit de l’homme sa relation avec la nature. » (Murray Bookchin, « Pouvoir de détruire, pouvoir de créer »)

« La pierre de touche la plus sûre pour distinguer entre technologie environnementale et technologie écologique ne réside pas dans la dimension, la forme ou l’élégance des outils et des machines, mais bien dans les finalités sociales qu’ils servent, dans l’éthique et la sensibilité qui ont présidé à leur conception et à leur intégration, et dans les défis et les transformations institutionnels qu’ils impliquent. Selon que ces finalités, cette éthique, cette sensibilité, ces institutions seront libertaires ou relevant de la pure logistique, émancipatrices ou simplement pragmatiques, communautaires ou simplement efficaces, bref, écologiques ou simplement environnementalistes, une rationalité toute différente présidera aux intentions et aux techniques mises en œuvre. » (Murray Bookchin, « Les ambiguïtés de la science »)

« A partir des années 1950, cette économie a non seulement colonisé tous les aspects de la vie ordinaire, mais elle a aussi détruit le souvenir des modes de vie différents qui l’ont précédée. Nous sommes tous à présent des acheteurs et des vendeurs anonymes, y compris des maux dont nous souffrons. Non seulement nous achetons et vendons notre force de travail sous ses formes les plus subtiles, mais nous achetons et vendons nos névroses, notre anomie, notre solitude, notre vide spirituel, notre intégrité, notre manque d’estime de soi et nos émotions, tels quels, à des gourous, à des spécialistes en « bien-être » mental et physique, à des psychanalystes, à des ecclésiastiques de tous bords et, au bout du compte, à une armée de bureaucrates du monde de l’entreprise et de l’administration, qui ont fini par devenir la chair et les nerfs véritable de ce que nous appelons par euphémisme « société ». » (Murray Bookchin, « Economie de marché ou économie morale »)

Murray Bookchin, Pouvoir de détruire, pouvoir de créer, éd. L’Echappée.

Choix des textes, traduction et révision par Helen Arnold, Daniel Blanchard, Renaud Garcia, Vincent Gerber.

Dossier CQFD « Du municipalisme libertaire au communalisme »

Droit à la ville, Villes sans peur, Gilets jaunes, expériences communales locales à Grenoble ou à Saillens – voire de grande ampleur au Rojava et au Chiapas… Pour son numéro de mars 2019, la revue CQFD nous propose un dossier sur les sources et les tendances actuelles au communalisme. Un terme qui, le dossier le rappelle, avait disparu des vocabulaires au 20ème siècle, mais réapparaît aujourd’hui sous différentes formes. Un tour d’horizon critique et éclairant sur les origines du mouvement et ses multiples déclinaisons s’imposait donc, sans cacher les difficultés rencontrées.

Après un bref rappel des origines historiques et libertaires du mouvement, Mathieu Léonard pose d’emblée la question centrale du dossier : « Ainsi, à peine envisagé, l’intérêt actuel pour le municipalisme ne recèle-t-il pas à son tour quelques pièges de la vieille politique ? Notamment, derrière les faux-semblants d’un mieux-disant citoyenniste ou d’une vitrine alternative, une tentative d’encadrement et d’intégration des luttes urbaines par des forces politiques en quête d’une nouvelle légitimité ?»

Les exemples de Barcelone et Grenoble en particulier montrent que le municipalisme vu au travers de la participation au modèle politique institutionnel atteint ses limites dans ses possibilités concrètes de changement. « Le municipalisme des Fearless Cities me semble pris dans les travers de la vieille politique » dira ainsi Pierre Sauvêtre. On découvre même des contradictions entre les valeurs exprimées en campagne et les réalités concrètes après la portée au pouvoir d’une alliance large de gauche alternative à Grenoble. On aurait souhaité néanmoins, dans l’article sur Grenoble, pouvoir creuser plus en détail les mesures prises par ces municipalités pour avoir un retour plus précis sur cette réalité. A Saillens, en revanche, expérience à plus petite échelle partie du bas, le vécu semble tout autre. C’est là visiblement plus la charge de travail que représente l’implication politique qui ressort. Une contrainte du temps bien plus que de résultat, relatés comme positifs.

Au niveau théorique, le débat entre Marianne Enckell, Pierre Sauvêtre et Mathieu Léonard va parler de Murray Bookchin et de sa théorisation du municipalisme libertaire. Marianne Enckell en montre une des limites, celle du « sentiment d’appartenance » aujourd’hui face au lieu de vie et dans un contexte de mondialisation. « Le fédéralisme ne se construit pas nécessairement sur des cellules de base homogènes : imaginer une fédération de communes, d’associations de producteurs, de collectifs divers et variés me semble un défi plus intéressant que la seule confédération des communes. » Cette position, on le notera, semble avoir été entendue par les Kurdes au Rojava, qui se sont distancés de Bookchin sur ce point.

Enfin, le dossier rappelle à juste titre que plus que la participation aux affaires municipales, Murray Bookchin avait insisté sur le caractère (et le besoin) auto-formateur du processus politique. Nous avons aujourd’hui avant tout besoin d’une nouvelle « paideia », qui représente la fonction pédagogique de la politique : « Si l’autorité idéologique du pouvoir d’Etat et de l’art de gouverner repose sur la conviction que le ‘citoyen’ est un être incompétent, quelquefois infantile et généralement peu digne de confiance, la conception municipaliste de la citoyenneté repose sur la conviction exactement contraire. » [Murray Bookchin, « Le municipalisme libertaire : une nouvelle politique communale ?, in Pouvoir de détruire, pouvoir de créer, éd. L’Echappée, 2019.]

Un dossier bienvenu et éclairant dans le contexte actuel, où le débat ne manque pas de survenir face à ces différentes tentatives de concrétiser une nouvelle politique communale.

Vincent Gerber

Appel à contributions pour le TRISE 2019

Les prochaines rencontres de l’institut transnational d’écologie sociale (TRISE) auront lieu à Athènes du 25 au 27 octobre 2019. Un appel à contributions a été lancé avec les conditions suivantes : 4’000 mots maximum et un délai pour envoyé un résumé au 31 mai.

Toutes les infos sur :

http://trise.org/2018/12/29/call-for-papers-trise-conference-october-2019-athens/

Conférences « Ni déplorer ni subir l’effondrement »

L’écologiste social Floréal Romero sera l’invité de plusieurs rencontres en France pour des conférences sur le thème de « Ni déplorer ni subir l’effondrement ». Vous trouverez le programme ci-joint.

– 31 Janvier à 21h Toulouse: Aux amis de la terre, Salle Castelbou. 22 Rue Léonce Castelbou  Métro Compans Cafarelli
– 1 Février à 18h30 à la Bibliothèque de Rabastens
– 2 Février à Cordes à 18h à La Table de la rue sans nom, 12 grand rue de l’horloge.
– 3 Février à Najac en Aveyron à 16h30 à L´Hors Loge
– 4 Février à l´Amasssada en Aveyron à 19h

– 5 Février à Toulouse au café associatif Itinéraire bis. 22 rue Périole à 19h Métro Marengo.
– 6 Février à la MJC d´Albi à 18h30 à la MJC
– 7 Février. 19h30 au bar associatif de Marcillac en Aveyron   « Sortir de l’effondrement par le communalisme »

« Murray Bookchin, décédé en 2006, est le fondateur de l’écologie sociale, il propose une nouvelle vision politique et philosophique du rapport entre l’être humain et son environnement, ainsi qu’une nouvelle organisation sociale par la mise en œuvre du municipalisme ou communalisme libertaire.

Après la présentation de ce qu’est l’écologie sociale, en faisant un parallèle avec le zapatisme au Mexique et le confédéralisme démocratique au Rojava (Kurdistan syrien), Floréal Romero présentera des alternatives à travers les mouvements sociaux et leurs luttes ainsi que des propositions politiques allant dans le sens de la pensée communaliste de Bookchin. »

Comment créer un mouvement communaliste en Europe? La question sera débattue lors des troisièmes rencontres Internationales de l´écologie sociale à Liège cet automne. Dans le cadre de cette démarche, les nombreuses rencontres proposées nourriront cette réflexion et peut être encourageront la création de groupes de réflexion ! « 

> Floréal Romero cultive des avocats en Andalousie et travaille avec des Amaps en France. Chercheur et promoteur de l´écologie sociale il est l’auteur avec Vincent Gerber de: « Murray Bookchin : Pour une Ecologie Sociale et Radicale » aux éditions du Passager Clandestin, Collection : Précurseurs de la décroissance. Son prochain livre « Ni déplorer ni subir l’effondrement » sortira cet été.

Abécédaire Bookchin – revue Ballast

La Revue belge Ballast a concocté un abécédaire dédié à l’écologie sociale. L’exercice fait par la revue pour son site internet s’était déjà intéressé à de nombreuses personnalités, comme Hannah Arendt, Castoriadis ou le sous-commandant Marcos. Murray Bookchin vient compléter cette liste avec des choix intéressants et ne touchant pas forcément que les sentiers les plus battus de l’écologie sociale.

L’abécédaire de Murray Bookchin

 

Introduction au confédéralisme démocratique

« Introducción al confederalismo democrático », par Pierre Bance, est paru dans Libre pensamiento, revue théorique de la Confederación general del trabajo (CGT espagnole), n° 94, primavera 2018.

Le texte en espagnol et les autres articles du dossier « Federalismo y anarquismo » de Libre Pensamiento seront prochainement disponibles sur son site : http://librepensamiento.org/

 

INTRODUCTION AU CONFÉDÉRALISME DEMOCRATIQUE

Pierre Bance

Des printemps arabes terminés en dictature, une lutte des Indignés d’Espagne récupérée et dénaturée par les politiciens de Podemos, un mouvement social en France contre les lois travail vaincu par le néo-libéralisme de Macron… partout dans le monde, ceux qui n’acceptent pas l’aliénation étatique et la domination du marché constatent leur impuissance.
Pourtant, çà et là, des poches de résistance existent dans les villes comme dans les bourgades, dans les usines comme dans les campagnes. Mais, dispersées, sans projet politique global, sans organisation fédérative pérenne, elles ne constituent pas une force susceptible d’inquiéter durablement le pouvoir et la finance. Que ce soit pacifiquement ou par la violence, les États gèrent plus ou moins habilement les zones d’autonomie et les groupements rebelles. Voilà pourquoi le confédéralisme démocratique se présente comme une idée nouvelle, universaliste, une proposition révolutionnaire syncrétiste, une dernière chance pour un socialisme moribond. Cihan Kendal, commandant du Centre d’entraînement international des Unités de protection du peuple (YPG) de Syrie, en donne cette brève définition :

Ce n’est ni l’idée anarchiste d’abolir l’entièreté de l’État immédiatement, ni l’idée communiste de prendre le contrôle de l’entièreté de l’État immédiatement. Avec le temps, nous allons organiser des alternatives pour chaque partie de l’État contrôlée par le peuple, et quand elles fonctionneront, ces parties de l’État se dissoudront [1]. »

Comment cette idée a-t-elle germé ? Le confédéralisme démocratique n’est pas né, un matin, de l’imagination fertile d’un homme providentiel s’appellerait-il Abdullah Öcalan. Celui-ci a tiré les enseignements de l’impasse politique et militaire du marxisme-léninisme comme du nationalisme en Turquie et s’est inspiré d’une branche de l’anarchisme, le municipalisme libertaire. L’ambiguë révolution syrienne donnera aux Kurdes du Rojava l’opportunité de le mettre en chantier et d’opérer de la sorte ce qui paraît une impossible conciliation entre démocratie directe et maintien – provisoire – d’un État et du capitalisme. Quels enseignements en tirer ?

Texte intégral téléchargeable sur le site de l’auteur, Un Autre Futur